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Marianne, une étoile pour Napoléon

Электронная книга - «Marianne, une étoile pour Napoléon». Краткое содержание книги:

La vie prodigieuse de Marianne d'Asselnat de Villeneuve commence en Angleterre, dans le paisible domaine de sa tante Ellis Selton qui l'a recueillie après la mort de ses parents, guillotinés sous la Terreur. Son adolescence prend fin brutalement le jour même où elle épouse le beau Francis Cranmere dont elle est secrètement éprise depuis longtemps. Au cours d'une nuit de noces effroyable elle perd à la fois son amour, sa fortune et sa sécurité. Marianne doit fuir, abandonner tout ce qu'elle aime, revenir en France où règne l'homme qu'on lui a appris à haïr jour après jour : Napoléon.
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— A l’Empereur, tout simplement. Le bruit court de plus en plus qu’il épousera une archiduchesse. Il s’occupe déjà de constituer sa maison et m’a fait pressentir pour le poste de dame du Palais. Qu’en pensez-vous ?

— Je pense que votre naissance, madame la Comtesse, vous met de plain-pied avec les postes les plus élevés. Celui-ci ne me surprend pas ! Est-ce qu’il vous fait plaisir ?

Dieu ! que cette conversation lui était pénible à soutenir ! Mais il fallait gagner du temps, à tout prix, réfléchir !

Dorothée de Périgord eut son grand rire brusque, encore enfantin, qui cessait aussi subitement qu’il éclatait.

— Franchement, non ! Certes, je ne vois aucun inconvénient à servir une Habsbourg si elle est assez sotte pour épouser l’Ogre, mais je n’ai aucune envie de vivre dans l’entourage immédiat de Napoléon. C’est déjà bien assez de ces terribles soirées des Tuileries auxquelles on ne peut échapper.

La comtesse Kielmannsegge, qui s’était contentée d’écouter jusque-là, jugea sans doute que sa jeune amie faisait un peu trop de frais pour une simple lectrice et qu’il était temps pour elle de reprendre le dessus.

— Savez-vous ce qu’il a répondu à Mme de Montmorency ces jours derniers ? Il faut avouer que c’est assez drôle.

— Mon Dieu, non ! Racontez !

— Vous savez que l’Empereur a voulu donner à Montmorency le titre de comte. Et sa femme, peu satisfaite de cette élévation qui, selon elle, est vraiment trop mince pour l’illustration de la famille, a objecté :

— Sire, nous sommes les premiers barons de la chrétienté.

« L’Empereur alors s’est mis à rire et lui a répondu : « Je sais, madame, mais je ne vous « trouve pas assez bonne chrétienne pour cela ! »

— Il est assez drôle quand il veut ! repartit Dorothée songeuse. N’empêche que j’entrerai sans plaisir au service de son épouse. Heureusement, nous n’en sommes pas encore là.

Les mots ne parvenaient à Marianne qu’à travers le brouillard d’angoisse qui lui étreignait le cœur. Elle écoutait à peine, mais Mme Kielmannsegge avait gagné. Mme de Périgord lui était revenue. D’ailleurs, deux autres personnes, la chanoinesse de Chastenay et M. de La Tour du Pin, s’étaient approchées et Marianne, rendue à elle-même, put essayer d’examiner sa situation. Elle osait à peine tourner les yeux vers l’endroit où elle avait vu l’Américain tant elle craignait ce qui allait suivre. Que Talleyrand apprit sa véritable identité n’avait rien de catastrophique, puisqu’il savait déjà qu’elle était une émigrée rentrée en fraude, mais il allait apprendre du même coup qu’elle était une meurtrière et, en évoquant les paroles entendues un soir de brume, sur le Barbican de Plymouth, Marianne se sentait défaillir. Elle les entendait d’ailleurs encore : « ... elle ne pourra pas échapper longtemps, la potence l’attend déjà sur le quai des Exécutions... » et le tremblement qui l’avait alors saisie la reprenait. La vieille peur, dont elle avait si longtemps souffert, et dont elle s’était crue débarrassée, revenait, écœurante. Ce Beaufort la détestait. Elle n’avait pas voulu se soumettre à son caprice après qu’il se fut emparé de sa fortune, elle l’avait chassé avec horreur et il entendait s’en venger en la livrant au bourreau.

Tout à coup, le décor luxueux, la foule élégante, la musique s’effacèrent et Marianne eut froid comme si, par un miracle, elle se fût trouvée dehors, sous la neige qui commençait à tomber. Elle sentit ses yeux se remplir de larmes. Tout était inutile. Elle avait lutté en vain pour échapper à cette nuit terrible qui avait détruit sa vie et, impitoyablement, inexorablement, la nuit la reprenait. Le rêve, un instant caressé, de passer sa vie entière à chanter, de ne vivre que pour elle-même et de faire de son existence exactement ce qu’il lui plairait, s’écroulait presque en touchant le but. Dire qu’elle avait espéré en cette soirée ! Et c’était un homme, encore un homme, qui allait être l’artisan du désastre ! Qu’allait-elle faire maintenant ? Se jeter aux pieds de Talleyrand, le supplier de la protéger, de la garder en France après lui avoir raconté son histoire, toute son histoire ? En se souvenant de l’effet qu’avait produit ce récit sur le vieux duc d’Avaray, Marianne n’avait guère envie de recommencer l’expérience. Aucun homme, jamais, ne pourrait la croire, parce que sa vérité, à elle, blessait l’image qu’ils se faisaient d’eux-mêmes.

Jetant autour d’elle un regard craintif, elle chercha la haute silhouette de Beaufort, ne la vil pas. En revanche, elle entendit, non loin d’elle, la voix lente de Talleyrand. Il s’était joint au groupe qui s’était formé autour de M. de Fontanes. Le grand maître de l’Université s’adonnait une fois de plus à la tâche qu’il préférait entre toutes : glorifier les œuvres en général de son dieu d’élection, M. de Chateaubriand et, en particulier, son dernier livre Les Martyrs tout récemment paru. L’ouvrage rencontrait un grand succès de librairie en même temps que des détracteurs passionnés, et le moins que l’on puisse dire est que Louis de Fontanes avait fort à faire. Attirée par sa voix douce et distinguée, Marianne s’approcha, tentée par l’idée d’interroger discrètement Talleyrand qui se tenait debout auprès de l’orateur et le regardait avec un demi-sourire moqueur. On disait du prince qu’il était sans moralité, cynique, peu soucieux de conventions. Peut-être serait-il moins choqué qu’elle ne le croyait par l’idée qu’elle avait tué un homme.

— Je soutiens qu’il n’est rien de plus beau que Les Martyrs et je ne comprends pas, mon cher prince, disait Fontanes, que vous traitiez avec dédain une des plus belles œuvres de notre temps.

— M. de Chateaubriand m’ennuie, mon cher Fontanes, nasilla Talleyrand. Le solitaire de la Vallée aux Loups se prendrait volontiers pour Dieu lui-même, ou, à la rigueur, pour Moïse. A le lire, il est seul capable d’apprendre au monde ce qu’est un martyr.

— Vous êtes injuste. J’avoue que je suis sensible à la beauté des images et des sentiments. J’aime par-dessus tout la scène admirable où Eurode et Cymodocée vont être dévorés par les bêtes.

— Exactement comme l’ouvrage ! ricana Talleyrand. Maintenant, oubliez un peu votre Dieu, mon ami, et venez avec nous entendre un peu de musique. Selon moi, elle apaise les fauves infiniment mieux que M. de Chateaubriand, hé ?

Aussitôt, les invités refluèrent vers le salon de musique et Marianne dut renoncer à parler au prince. Force lui fut de suivre les autres, puisqu’elle devait chanter, mais avec la désagréable sensation qu’il lui serait impossible de sortir un son. Elle allait à une catastrophe certaine. Et puisque, de toute façon, tout était perdu, il était peut-être inutile d’ajouter une exécution publique à ce qu’elle endurait et de se couvrir de ridicule devant tous ces gens ? Immobile près de la grande porte, elle laissa la foule couler autour d’elle, se tourna vers la porte. Elle voulait monter chez elle prendre un manteau, puis elle ferait appeler une voiture de place et se ferait conduire rue de la Grange-Batelière. Là, elle attendrait le retour de Dorothée de Périgord qui, seule, lui paraissait capable de la protéger. Mais le mouvement amorcé s’arrêta court. Devant elle, la haute silhouette de l’Américain se dressa brusquement, barrant le chemin vers la sortie.

— Où allez-vous donc ? fit-il en lui saisissant le bras. Le salon de musique est par ici ! Et il paraît que vous allez chanter pour nous ?

Le ton était aussi naturel que s’il l’avait quittée la veille, mais ce calme même épouvanta Marianne qui crut y lire la pire des menaces. Elle essaya de dégager son bras tout en cherchant à payer d’audace.

— Je vous prie de me lâcher, monsieur. Je ne vous connais pas.

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