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Marianne, une étoile pour Napoléon

Электронная книга - «Marianne, une étoile pour Napoléon». Краткое содержание книги:

La vie prodigieuse de Marianne d'Asselnat de Villeneuve commence en Angleterre, dans le paisible domaine de sa tante Ellis Selton qui l'a recueillie après la mort de ses parents, guillotinés sous la Terreur. Son adolescence prend fin brutalement le jour même où elle épouse le beau Francis Cranmere dont elle est secrètement éprise depuis longtemps. Au cours d'une nuit de noces effroyable elle perd à la fois son amour, sa fortune et sa sécurité. Marianne doit fuir, abandonner tout ce qu'elle aime, revenir en France où règne l'homme qu'on lui a appris à haïr jour après jour : Napoléon.
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Deux heures plus tard, Marianne, une mante noire jetée sur sa robe légère, des socques aux pieds, sortait de l’hôtel par une porte-fenêtre, traversait la terrasse et se lançait dans le désert du parc. La neige avait cessé de tomber, mais une épaisse couche blanche s’étendait sur toutes choses, dessinant l’immense tapis d’herbe jusqu’à la barrière des arbres, faisant surgir de la nuit d’étranges fantômes blancs. Marianne ignorait la peur née des éléments ou de la nuit. Elle prit sa course à travers l’espace blanc, quittant hâtivement la zone lumineuse déversée par les hautes fenêtres de l’hôtel. La neige avait radouci le temps. Le froid était moins vif. La jeune fille gagna rapidement le fond du parc, prit à gauche et, en approchant le petit pavillon octogonal, vit qu’un peu de lumière filtrait entre les rideaux tirés. Jason Beaufort devait l’attendre.

Il était là, en effet, assis dans le salon en rotonde, chauffant ses mains au feu, toujours préparé, qu’il avait dû allumer en entrant. Son dur profil, découpé nettement sur le fond doré des flammes, frappa Marianne. Pour la première fois, elle lui trouva une sorte de beauté, mais elle chassa bien vite cette pensée qu’elle jugea amollissante et incompatible avec ce qui allait se passer.

Refermant la porte-fenêtre derrière elle, la jeune fille s’avança. Ses socques claquèrent sur la marqueterie de marbre noir, gris et blanc du dallage, mais Jason ne tourna pas la tête. Sans la regarder, il lui désigna un fauteuil placé à l’autre angle de la cheminée.

— Venez vous asseoir ici.

Elle obéit machinalement, rejeta le capuchon de sa mante sur les épaules. Sa petite tête fière, couronnée de boucles luisantes, brilla dans la lumière, mais il ne la regardait toujours pas. Les yeux fixés au cœur ardent du feu, il se mit à fredonner la romance que Marianne avait chantée tout à l’heure. Il chantait juste et sa voix basse était agréable, mais Marianne n’était pas venue jusqu’ici pour l’entendre chanter.

— Alors ? fit-elle impatiemment.

— Etes-vous si pressée ? Dites-moi plutôt comment s’appelle cette chanson ? Je l’aime.

— C’est une chanson du siècle dernier. Elle s’appelle Plaisir d’amour. Elle est de Martini sur un poème de Florian. Est-ce que cela vous suffit ? lança Marianne hargneuse.

Pour la première fois, Jason tourna son regard vers elle, un regard aussi calme que la mer par beau temps. Il haussa les épaules.

— Ne soyez donc pas agressive ! murmura-t-il. Nous sommes ici pour parler, non pour nous disputer. Toute envie de bagarre m’a abandonné, en admettant que j’en aie jamais eu.

— Un vrai miracle ! fit Marianne avec un petit rire. A quoi le devons-nous ?

Il eut un geste d’agacement.

— Mais quittez donc ce ton querelleur ! Cela vous donne une voix criarde, insupportable ! Ne comprenez-vous pas que vous êtes en train de rompre le charme ?

— Le charme ?

— Oui, dit-il amèrement, celui dont vous m’avez rendu captif tout à l’heure, quand je vous ai entendue chanter. Votre voix m’a fait vivre... Oui, un instant de paradis ! Si chaude ! Si pure ! C’était pour moi...

Les yeux au loin, bien au-delà des grâces précieuses des boiseries aux trophées champêtres, il se laissait emporter par l’émotion un instant éprouvée.

Etonnée, Marianne le regardait, retenant son souffle, flattée, malgré l’aversion qu’il lui inspirait, par son évidente sincérité. Mais brusquement, Jason revint sur terre pour déclarer sèchement :

— Non... rien ! Excusez-moi : vous ne pourriez pas comprendre.

— Suis-je si sotte ? fit-elle déçue, mais avec une douceur qui la surprit elle-même.

L’Américain eut son curieux et brusque sourire oblique. L’azur intense de ses yeux étincela :

— Encore plus curieuse qu’agressive, hein ? Vous êtes bien femme, Marianne. Au fond, je me demande si vous serez tellement flattée d’apprendre que votre voix m’en a rappelé une autre, que j’aimais entendre dans mon enfance.

— Pourquoi non ?

— Parce que c’était celle de ma nourrice, Deborah, une superbe esclave noire venue de l’Angola.

Voyant que Marianne, le feu aux joues et les yeux fulgurants, se levait, indignée, il ajouta en riant :

— C’est bien ce que je pensais : vous n’êtes pas flattée. Vous avez tort d’ailleurs : la voix de Deborah était un admirable velours sombre. Bah !

On a dû vous apprendre dans votre enfance que la curiosité est toujours punie.

— En voilà assez ! s’écria Marianne tremblante de colère. Faites-moi la grâce de m’apprendre, une fois pour toutes, la raison de cet entretien et finissons-en. Qu’avez-vous à me dire ?

A son tour, il se leva et s’approcha d’elle.

— Une question d’abord, si vous le permettez : pourquoi avez-vous fui l’Angleterre ?

— Est-ce que vous ignorez ce qui s’est passé à Selton Hall, la nuit de mes noces ?

— Non. Mais...

— Alors, comment osez-vous me demander pourquoi j’ai fui, s’écria Marianne avec passion, alors que vous savez parfaitement que j’ai tué, cette nuit-là, mon époux et sa cousine avant de mettre le feu au château ? Vous le savez même si bien que vous vous êtes lancé à ma poursuite avec la ferme intention de me livrer au bourreau.

— Moi ? Je me suis lancé à votre poursuite ? Et j’avais l’intention de vous livrer au bourreau ? répéta Beaufort avec un tel accent de stupeur que Marianne se sentit un peu décontenancée.

Elle n’en continua pas moins sur sa lancée :

— Naturellement, vous ! Je vous ai entendu, un soir, sur les quais de Plymouth ! Vous passiez avec un petit bonhomme vêtu de noir et vous disiez que, de toute façon, je n’irais pas loin et que le quai des Exécutions m’attendait déjà !

— Comment ? Vous étiez là ? Ah çà ! Marianne, posséderiez-vous la poudre magique qui rend invisible ?

— Peu importe. L’avez-vous dit oui ou non ?

Jason se mit à rire de bon cœur.

— Bien sûr je l’ai dit ! Mais décidément cela ne vous réussit pas d’écouter aux portes, même quand il n’y en a pas. Je ne parlais pas de vous, petite sotte ! J’ignorais encore tout de vos exploits ce soir-là !

— De qui alors ?

— D’une misérable ! Une certaine Nell Woodbury, une fille des bas quartiers de Londres, qui a tué pour le voler mon meilleur gabier, l’un des deux hommes que j’avais pu sauver lors du naufrage de la Belle de Savannah. Elle avait gagné Plymouth d’où elle voulait s’embarquer pour les îles d’Amérique. C’était elle que je cherchais. Et je l’ai trouvée !

— De sorte qu’elle a été...

— Pendue ! lança Beaufort durement. Elle ne méritait pas autre chose. Je l’aurais tuée de ma main si la justice s’était montrée clémente envers elle. Mais laissons cela ! Vous m’avez fait évoquer un souvenir désagréable. Et c’est de vous qu’il s’agit ici. Que comptez-vous faire maintenant ?

— Maintenant ?

— Mais oui, fit-il avec impatience. Comptez-vous demeurer dans cette maison ? Simple lectrice d’une charmante idiote, en attendant peut-être que mon sérénissime ami s’aperçoive que vous êtes ravissante ?

Encore cette supposition ! Marianne récupéra d’un seul coup toute sa colère. Est-ce que vraiment on ne pouvait imaginer pour elle une autre destination que le lit de Talleyrand ?

— Pour qui me prenez-vous, à la fin ? commença-t-elle.

— Pour une fille exquise mais qui n’a pas plus de cervelle que mon petit doigt ! Vous avez le génie de vous fourrer dans des situations impossibles, ma belle enfant ! Tenez, vous me faites l’effet d’une petite mouette bien blanche et bien étourdie qui s’est lancée eh aveugle sur le grand océan en le prenant pour un simple bras de mer et qui ne sait plus comment s’en sortir. Je vous dis, moi, que si vous restez ici, tôt ou tard, vous serez la proie de ce vieux libertin de Talleyrand !

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