La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Sûre de sûre. J’ai juste prononcé le nom de Zachary Gorjiack… et c’est tout. Ah, si ! J’ai raconté l’accident arrivé à sa fille, Nicole…
— Bon, réfléchit Shirley. Je vais en parler à Zachary. À mon avis, ils ne bougeront plus une oreille après… En attendant, fais attention. Tu comptes retourner dans ton école ?
— Je vais pas lui laisser le champ libre, en plus, à cette pétasse ! J’y retourne cet après-midi… Et on va s’expliquer !
— Et tu vas habiter où, en attendant ?
Hortense se tourna vers Gary.
— Avec moi, dit Gary, mais il faut qu’elle se trouve un autre appart…
— Tu veux pas qu’elle reste ici ? C’est très grand.
— J’ai besoin d’être seul, m’man.
— Gary…, insista Shirley. C’est pas le moment d’être égoïste !
— C’est pas ça ! C’est juste que j’ai plein de choses à décider dans ma tête et il faut que je sois seul.
Hortense ne disait rien. Elle semblait lui donner raison. C’est étonnant la complicité qui existe entre ces deux-là, se dit Shirley.
— Ou alors, je lui laisse l’appart et je vais habiter ailleurs… Ça m’est égal.
— C’est hors de question, dit Hortense. Je vais me trouver un appart. Tu me laisses juste le temps de me retourner…
— D’accord.
— Merci, dit Hortense. T’es vraiment sympa. Et toi aussi, Shirley.
Shirley ne pouvait s’empêcher d’être admirative devant cette fille qui tenait tête à cinq truands, s’échappait par une fenêtre en pleine nuit, se retrouvait le visage et les seins lacérés, et ne se plaignait pas. Je l’ai peut-être mal jugée…
— Ah ! Une dernière chose, Shirley, ajouta Hortense. Il est hors de question, tu m’entends bien, hors de question d’en parler à ma mère…
— Mais pourquoi ? s’étrangla Shirley. Il faut qu’elle sache…
— Non, la coupa Hortense. Elle ne vivra plus si elle sait. Elle se fera du souci pour tout, elle ne dormira plus, elle tremblera comme une feuille et, accessoirement, elle me cassera les pieds… Et je suis polie !
— À une condition, alors…, concéda Shirley. Tu me dis tout à moi. Mais absolument tout ! Promis ?
— Promis, répondit Hortense.
Gary avait vu juste : Agathe n’était pas à l’école. Hortense provoqua un attroupement, questions et exclamations horrifiées fusèrent. Elle dut répondre à chaque élève qui la dévisageait et prenait un air dégoûté ou compatissant. On lui demanda de soulever ses lunettes pour constater l’étendue de ses blessures. Elle refusa en décrétant qu’elle n’était pas un phénomène de foire, que l’incident était clos.
Elle alla placarder une petite annonce sur le tableau d’annonces de l’école.
Elle précisa qu’elle cherchait une colocataire qui ne fumait ni ne buvait et si possible vierge, pensa-t-elle en punaisant l’annonce.
Quand elle rentra chez Gary, il était au piano. Elle traversa l’entrée sur la pointe des pieds, et alla jusqu’à sa chambre. C’était un morceau qu’elle connaissait, joué par Bill Evans, Time Remembered. Elle s’allongea sur le lit, ôta ses chaussures. La mélodie était si triste qu’elle ne fut pas étonnée de sentir des larmes sur ses joues. Je ne suis pas en acier trempé, je suis une personne avec des émotions, des sentiments, se dit-elle avec le sérieux étonné de ceux qui se sont toujours crus invincibles et perçoivent soudain une faille dans l’armure. Je me laisse dix minutes de répit et je reprends les armes. Elle était toujours d’accord avec elle-même pour affirmer que les émotions nuisaient gravement à la santé.
Une semaine passa avant qu’elle reçoive un appel d’une fille qui cherchait une colocataire. Elle s’appelait Li May, était chinoise de Hong Kong et semblait très à cheval sur les principes : elle avait renvoyé sa dernière partenaire parce qu’elle avait fumé une cigarette au balcon de sa chambre. L’appartement était bien situé, juste derrière Piccadilly Circus. Le loyer raisonnable, l’étage élevé. Hortense accepta.
Elle invita Gary au restaurant. Il étudia le menu avec le sérieux d’un comptable devant un bilan de fin d’année. Hésita entre un melba de coquilles Saint-Jacques et un perdreau aux légumes de saison relevé aux épices. Opta pour le perdreau et attendit son plat, silencieux, derrière sa mèche de cheveux noirs. Dégusta chaque bouchée comme s’il mangeait un bout d’hostie.
— J’aimais bien notre vie commune. Tu vas me manquer, soupira Hortense au dessert.
Il ne répondit pas.
— Tu pourrais être poli et dire « toi aussi, tu vas me manquer », fit-elle remarquer.
— J’ai besoin d’être seul…
— Je sais, je sais…
— On peut pas faire attention à DEUX personnes : soi et l’autre. C’est déjà tellement de boulot de savoir ce qu’on veut soi…
— Oh ! Gary ! soupira-t-elle.
— T’en es le meilleur exemple, Hortense.
Elle leva les yeux au ciel et changea brusquement de sujet :
— T’as remarqué que j’avais ôté mes lunettes noires ? Je me suis maquillée à la truelle pour dissimuler mes bleus !
— Je remarque tout de toi… Toujours ! dit-il d’une voix égale.
Elle se troubla et baissa les yeux devant son regard appuyé. Elle joua avec sa fourchette, traçant des lignes parallèles sur la nappe.
— Et Agathe ? t’as eu des nouvelles ?
— Je t’ai pas dit ? Elle a quitté l’école ! En pleine année ! C’est un prof qui nous l’a annoncé en début de cours : « Agathe Nathier nous a quittés. Pour des raisons de santé. Elle est retournée à Paris. »
Il ferma les yeux pour déguster la dernière bouchée de sa pomme confite au miel accompagnée d’un sorbet au Calvados.
— J’ai appelé chez elle et sa mère m’a répondu qu’elle était malade, qu’ils ne savaient pas ce qu’elle avait… J’ai dit que je voulais lui parler, elle m’a demandé mon nom, est allée voir si sa fille était réveillée – il paraît qu’elle dort tout le temps. Quand elle est revenue, elle m’a dit qu’Agathe ne pouvait pas me parler. Trop fatiguée. Tu parles, morte de trouille, plutôt ! Je ne perds pas espoir. Un jour, j’irai l’attendre en bas de chez elle avec un parapluie ! Ça marque bien, un parapluie ?
— Moins bien qu’une ceinture !
— Ah… Et l’acide sulfurique ?
— Parfait !
— Et ça se trouve où ?
— Aucune idée !
— Tu finis pas ton dessert ? T’aimes pas ? C’est pas bon ?
— Mais si ! Je savoure… C’est délicieux, Hortense. Je te remercie.
— Tu as l’air ailleurs…
— Je pensais à ma mère et à ce Zachary.
Hortense n’en avait plus reparlé avec Shirley, mais cette dernière lui avait assuré que Zachary Gorjiack avait fait le nécessaire. Si ça se trouve, ils gisent tous les cinq, lestés de parpaings, au fond de la Tamise. Cinq nains basanés en chemise noire et pieds plombés. Si ça se trouve aussi, juste avant d’être envoyés dans les bas-fonds, ils ont eu le temps de demander à Zachary pour quelle raison ils étaient si durement traités et j’espère bien qu’il leur a mentionné mon nom.
Elle sortit une liasse de billets et entonna un « ta-ta-ta » triomphant en la posant sur la note que venait d’apporter le garçon.
— Première fois que j’invite un garçon à dîner ! Oh, mon Dieu ! Je suis sur la mauvaise pente !
Ils rentrèrent, bras dessus, bras dessous, en parlant de la biographie de Glenn Gould que Gary venait d’acheter. Ils traversèrent le parc. Gary chercha des yeux un écureuil ou deux, mais ils devaient dormir. La nuit était belle, le ciel troué d’étoiles. S’il me demande si je connais le nom des étoiles, ce n’est pas un mec pour moi, pensa Hortense. Je hais les gens qui veulent vous apprendre le nom des étoiles, des capitales, des monnaies étrangères, des sommets enneigés, tout ce savoir de bazar qu’on trouve au dos des paquets de corn-flakes.