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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Fréquemment, j’ai entendu dire à la secrétairerie d’État que tel ou tel nonce se situe « dans la lignée de la grande diplomatie de Casaroli ». Ce nom magique semble, encore aujourd’hui, un modèle pour beaucoup, une référence, comme on dirait d’un diplomate américain qu’il est « kissingérien » ou d’un diplomate français qu’il est « néo-gaulliste ». En creux, c’est aussi une façon subtile de se démarquer de la diplomatie de son successeur, Angelo Sodano, mise en place après 1991.

Celle de Casaroli est encore fondée sur la « patience », selon le titre de ses mémoires posthumes. Diplomate « classique », si le mot a un sens au Vatican, Casaroli est un pragmatique qui privilégie la realpolitik sur la morale et le long terme sur les coups d’éclat. Les droits de l’homme sont importants mais l’Église a des traditions qu’il convient également de respecter. Ce réalisme assumé n’exclut ni les médiations ni les diplomaties parallèles, menées par des organisations comme la communauté de Sant’Egidio ou des « ambassadeurs volants », tel le cardinal Roger Etchegaray en mission secrète pour Jean-Paul II en Irak, en Chine ou à Cuba.

Selon Etchegaray, que j’ai interrogé, Agostino Casaroli « était un grand intellectuel » qui a beaucoup lu, et notamment les Français Jacques Maritain et son ami Jean Guitton (qui préfacera l’un de ses livres). Plus important encore : Casaroli fut un homme de terrain courageux, il a parfois voyagé incognito de l’autre côté du rideau de fer et il a su se constituer un réseau d’informateurs locaux précieux pour suivre les évolutions de l’URSS et de ses pays satellites.

Le cardinal Paul Poupard, qui a travaillé avec lui, me dit :

— C’était un homme de la nuance. Il exprimait en termes clairs et courtois les désaccords. C’était la quintessence de la diplomatie vaticane. Et puis il était italien ! Le cardinal secrétaire d’État précédent, Jean Villot, un Français, avait bien fonctionné avec Paul VI, qui était italien. Mais avec un pape polonais, Villot a recommandé à Jean-Paul II de prendre un Italien. Il lui a dit : « Il vous faut un Italien. » En fin de compte, Casaroli cochait toutes les cases.

Lorsqu’il devient le Premier ministre du pape, et est créé cardinal, le talent de Casaroli va se déployer sur la question communiste. Secondant Jean-Paul II, qui a fait de l’anticommunisme sa priorité à travers ses discours et ses voyages, le secrétaire d’État mène des actions subtiles ou secrètes qui sont aujourd’hui assez bien connues. On fait financer massivement, et dans une certaine opacité, le syndicat polonais Solidarnosc ; des officines privées sont sollicitées en Europe de l’Est ; la banque du Vatican, dirigée par le célèbre archevêque Paul Marcinkus, organise la contre-propagande. (Les cardinaux Giovanni Battista Re et Jean-Louis Tauran démentent, lorsque je les interroge, que le saint-siège ait jamais financé directement Solidarnosc.)

Cette bataille fut le choix personnel de Jean-Paul II. Le pape a imaginé sa stratégie en solitaire et seul un nombre très restreint de collaborateurs ont su la décrypter à mesure qu’elle se déployait (principalement Stanisław Dziwisz, son secrétaire particulier, les cardinaux secrétaires d’État Casaroli puis Sodano, et au début du pontificat le cardinal-archevêque de Varsovie, Stefan Wyszyński).

Le rôle de Stanisław Dziwisz, en particulier, a été crucial et il est nécessaire ici d’entrer dans les détails◦– c’est d’une importance significative pour notre sujet. Ce prélat polonais connaît la situation communiste de l’intérieur : il a été, à Varsovie puis à Rome, le principal collaborateur de Jean-Paul II. Les témoins confirment qu’il fut l’homme clé de toutes les missions secrètes anticommunistes ; il a connu tous les dossiers sensibles et les financements parallèles. On sait que les relations de Dziwisz avec le cardinal Ratzinger ont été exécrables mais celui-ci, une fois élu pape, répondant peut-être à une promesse faite à Jean-Paul II mourant, l’a malgré tout nommé, quoi qu’il lui en coûtât, archevêque de Cracovie puis créé cardinal.

— Mgr Dziwisz a été un très grand secrétaire particulier, très fidèle, très grand serviteur. Il était constamment avec saint Jean-Paul II et disait tout au saint-père, me résume le cardinal Giovanni Battista Re.

L’ancien chef du protocole de Jean-Paul II, qui a souvent accompagné le pape dans ses voyages, Renato Boccardo, me confirme également l’influence décisive de Dziwisz, lors d’un entretien à Spoleto, à 130 kilomètres de Rome, dont il est aujourd’hui l’archevêque :

— Le secrétaire particulier Dziwisz était incontournable. Il était très actif dans tous les voyages du pape et, bien sûr, lorsqu’il s’agissait d’un déplacement en Pologne, il prenait plus particulièrement les choses en main. C’était alors le « gang des Polonais » qui gérait le voyage : le cardinal Grochołewski, le cardinal Deskur et Dziwisz. Je me souviens du voyage de 2002 et on devinait tous que c’était le dernier voyage du pape dans son pays natal. Dziwisz, qui était venu avec nous, connaissait tout le monde. L’accueil fut extraordinaire.

Sans le dire, Renato Boccardo laisse entendre que Dziwisz, resté longtemps dans l’ombre, se révèle à la fin du pontificat comme le vrai maître du Vatican.

— On a beaucoup parlé d’une « mafia » polonaise autour des cardinaux Stanisław Dziwisz, Andrzej Deskur, Zenon Grochołewski, Stefan Wyszyński ou encore le primat de Pologne Mgr Józef Glemp. On a même parlé d’un gang ! Je pense que c’est assez largement un mythe. Le seul qui était vraiment influent auprès de Jean-Paul II, c’était son secrétaire particulier : Stanisław Dziwisz, relativise toutefois le vaticaniste polonais Jacek Moskwa, lorsque je l’interviewe à Varsovie.

Aujourd’hui à la retraite à Cracovie, le cardinal Dziwisz a pourtant laissé à Rome une réputation ambiguë. On admire sa fidélité au pape mais on critique son hypocrisie. On peine à décrypter ses codes autoréférenciels d’initiés, son humeur vagabonde et ses safaris remontent à la surface, à l’époque où il aimait robinsonner près de la Villa Médicis, l’air de dire, comme le Poète, « Je suis caché et je ne le suis pas ». Et depuis son éloignement de la curie, les langues se délient.

L’un des hommes les plus secrets de l’histoire contemporaine du Vatican (Dziwisz n’a presque jamais donné d’interviews en près de trente années de carrière aux côtés de Karol Wojtyła) apparaît peu à peu au grand jour. Ainsi, un proche de Casaroli, qui travaille toujours au Vatican, me laisse entendre que les multiples vies de Dziwisz sont l’un des plus grands secrets du catholicisme romain :

— On avait donné un surnom à Dziwisz : « le pape a dit ». Il était l’incontournable secrétaire de Jean-Paul II et tout passait par lui. Évidemment, il faisait souvent « écran », c’est-à-dire qu’il transmettait au pape ce qu’il voulait bien transmettre. Peu à peu, et à mesure que la maladie de Jean-Paul II s’est aggravée, il s’est mis à parler à la place du pape, sans que l’on sache trop qui, du pape ou de Dziwisz, donnait les ordres. Ainsi des dossiers de pédophilie ou des scandales financiers : c’est sur ces questions que la tension avec le cardinal Ratzinger a eu lieu. Dziwisz était très dur. Il aurait fait pleurer Ratzinger à plusieurs reprises.

Un prêtre de curie confirme ces informations :

— Dziwisz était très schizophrène, très agressif. Il était très entreprenant et menait d’autant plus tranquillement ses affaires qu’il était le plus proche collaborateur du saint-père. Il se savait protégé et hors d’atteinte.

« WDOWA ». Le surnom polonais de Mgr Stanisław Dziwisz, littéralement « la veuve » ou, en anglais, « the widow », est aujourd’hui l’une des plaisanteries les plus récurrentes en Pologne◦– et elle n’est pas très heureuse. Au cours de mon enquête à Varsovie et Cracovie, j’ai entendu ce diminutif si souvent, par ironie ou par vacherie, qu’il est difficile ici de le passer sous silence.

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