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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Cette division a des causes politiques : tandis que les principautés russes du nord-est sont peu à peu dévorées par Moscou, les populations de Petite-Russie et de Russie Blanche sont intégrées dans la grande-principauté lituano-russe, puis dans le royaume polono-lituanien. Petits-Russiens (Ukrainiens) et Biélorusses perdent, pour de longs siècles, leur qualité d’acteurs de l’histoire. Les Grands-Russiens, à l’inverse, réunis sous l’autorité de la principauté de Moscou, entrent dans l’histoire. L’unification, par les princes moscovites, de la Rus du Nord-Est – unification qui s’accélère au XVe siècle – confère à la principauté de Moscou une nouvelle qualité : elle devient un État grand-russien national. Le grand-prince moscovite se transforme en souverain « grand-russe ». L’idéologie qui naît à cette époque place en outre son pouvoir en terrain solide.

Trois princes moscovites marquent l’ensemble du XVe siècle : Vassili Ier qui, monté sur le trône en 1389, apporte l’héritage du XIVe siècle, Vassili II et Ivan III, mort en 1505, qui fait entrer cet héritage dans le XVIe siècle. La création, en un siècle, d’un État incluant tout le territoire de la Rus du Nord-Est, modifie la position de Moscou sur le plan extérieur. Elle était, jusqu’alors, protégée de l’étranger par ses adversaires, les autres principautés russes qui étaient aussi la cible de sa politique de conquêtes. Au fur et à mesure que Tver, Iaroslavl, Rostov, Nijni-Novgorod, Riazan, Smolensk, Novgorod et Pskov sont dévorées par Moscou et que toutes les principautés russes deviennent parties intégrantes de l’État moscovite, ce dernier se trouve de plus en plus en contact, à ses frontières, avec les États étrangers. De nouveaux dangers se font jour, de nouvelles menaces, le besoin apparaît de repousser encore les limites du pays pour garantir sa sécurité. L’impérialisme défensif ne connaît pas de repos et n’en laisse à personne.

Les historiens russes voient dans cette politique une nécessité absolue. Le plus grand d’entre eux, sans nul doute Vassili Klioutchevski, savant doué d’une puissante pénétration, écrivain talentueux, homme aux idées libérales, est aujourd’hui encore le plus lisible des auteurs de gigantesques histoires de Russie. Pour lui, le principal moteur de l’action des princes moscovites fut « l’intérêt supérieur de la défense de l’État contre les ennemis extérieurs ». Klioutchevski tire le bilan de cette période historique : « L’État moscovite fut conçu au XIVe siècle sous un joug étranger, il s’édifia et s’agrandit aux XVe et XVIe siècles, en menant une lutte acharnée pour sa survie, à l’ouest, au sud et au sud-est. » L’historien voit dans la menace planant sur l’État un trait positif : « La lutte extérieure contint également les conflits intérieurs. À l’intérieur, les rivaux faisaient la paix contre des ennemis extérieurs communs, les désaccords politiques et sociaux s’estompaient devant le danger national et religieux11. »

La menace extérieure – menace pour l’intégrité de l’État, l’indépendance nationale, la religion –, instrument majeur de rassemblement du peuple autour de celui qui incarne son unité, est à la base de la politique extérieure et intérieure de Moscou.

Au début du XVIe siècle, Moscou connaît le monde incomparablement mieux que ce dernier ne la connaît. Il faut attendre le milieu du XVe siècle pour qu’apparaissent en Occident de brefs commentaires d’étrangers, venus par hasard en territoire russe. La liste bibliographique de ces témoignages, établie en 1845 par l’historien russe F. Adelung, ne retient, pour le XVe siècle, que trois récits de voyages à l’est : l’un du Flamand Gilbert de Lannois, les autres de deux Vénitiens, Josaphat Barbaro et Ambroise Contarini. Moscou, toutefois, n’était pas leur destination première et ils ne la virent qu’en passant : ils visaient Novgorod et la Perse. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’Occident se fît, des terres qui s’ouvraient au-delà de la Pologne, une idée souvent fantastique, tant du point de vue de l’administration, des us et coutumes, que de la géographie.

La première source majeure d’information sur l’État moscovite est la relation du diplomate allemand Sigismond de Herberstein. Il se rend à Moscou, nous l’avons dit, à deux reprises, en 1517 et 1526 ; il connaît le russe et inclut dans ses Rerum Moscovitarum commentarii, non seulement des observations personnelles, mais aussi des textes historiques russes. Herberstein arrive à Moscou comme ambassadeur de l’empereur germanique Maximilien. Le destinataire de cette ambassade est le grand-prince Vassili III, fils d’Ivan III. L’apparition, à cette époque, du premier témoignage détaillé et, pour une grande part, digne de foi sur la Moscovie, est on ne peut plus logique. Le règne de Vassili, qui dure vingt-huit ans (1505-1533), clôt l’histoire de la grande-principauté de Moscou et ouvre celle du royaume (tsarat) moscovite.

4 Le tsar terrible

On ne saurait dire si la brutalité du peuple exige qu’il ait un tyran pour souverain, ou si la tyrannie du prince a rendu ce peuple brutal et cruel.

Sigismond de HERBERSTEIN, 15491.

L’émissaire impérial s’adonne à ces réflexions sur l’interdépendance de la société et de la tyrannie, après s’être familiarisé avec la Moscou de Vassili III. Il note que le pouvoir du prince moscovite est considérablement plus vaste que celui dont disposent les gouvernants occidentaux. Trois siècles plus tard en 1863, l’écrivain russe Alexis Tolstoï, achevant un roman sur l’époque d’Ivan IV, reconnaît qu’à la lecture des sources, le livre lui « tombait souvent des mains », qu’il « jetait sa plume, indigné, moins à l’idée qu’Ivan IV eût pu exister qu’à la pensée que pareille société eût pu être ; une société qui le considérait sans révolte2 ».

Le surnom de « Terrible » avait déjà été attribué à Ivan III. Il ne devait toutefois s’attacher vraiment qu’à la personne de son petit-fils. Les traductions déforment le véritable sens du terme russe : Grozny. Pour les Russes, Grozny n’a pas le sens de « terrible », « redoutable », comme en français, en anglais ou en allemand, mais d’impérieux, car le pouvoir, dans l’acception qu’ils en ont, est toujours « terrible », « menaçant », et il doit en être ainsi.

Vassili III est le maillon indispensable entre le règne d’Ivan III, son père, et celui d’Ivan IV, son fils. Poursuivant la politique intérieure et extérieure de son père, réalisant tout ce qui y était en germe, Vassili III porte toujours officiellement le titre de grand-prince de Moscou, mais il transmet à son fils un État et un pouvoir au sein de cet État, qui permet à Ivan IV de se faire couronner tsar.

Vassili III est le fils – et non l’époux – d’une princesse byzantine. Son fils Ivan le Terrible en tirera assez de gloire pour expliquer aux Polonais qu’il s’estime au-dessus de l’empereur germanique et du roi de France, car sa lignée descend de l’empereur romain Auguste. « Hormis nous et le sultan de Turquie, déclare orgueilleusement le tsar russe, aucun État n’a de souverain dont la famille règne sans discontinuer depuis deux cents ans. » Vassili III n’oubliera jamais ses origines. Mais l’essentiel de son pouvoir lui est légué par son père Ivan III.

Depuis Daniel Alexandrovitch, tous les princes moscovites ont augmenté la part réservée à leur aîné, dans une volonté de lui conférer une force supérieure à celle de ses frères, les princes patrimoniaux. Le testament d’Ivan III achève le processus : le grand-prince laisse à son fils aîné et héritier plus de soixante régions – villes et faubourgs, districts, terres –, tandis que ses quatre frères se partagent à peine trente villes, dont la plupart sont de peu d’importance par l’étendue et la richesse. L’aîné jouit en outre d’avantages politiques considérables. Jusqu’alors, tous les fils du grand-prince se partageaient Moscou, chacun collectant (dans la partie qui lui revenait) les taxes, les impôts directs et indirects. Le testament d’Ivan cède tous les droits de Moscou au fils aîné, de même que le pouvoir judiciaire, auparavant détenu par les princes patrimoniaux sur leurs territoires propres. Chaque prince patrimonial pouvait également battre monnaie, à l’instar du grand-prince. Le testament en fait désormais la prérogative exclusive du grand-prince. Enfin, Ivan III prive les princes patrimoniaux qui mourraient sans descendance, du droit de transmettre leurs terres à l’héritier de leur choix ; elles passent dorénavant entre les mains du grand-prince. M. Diakonov note qu’au XVe siècle, « la volonté des souverains prend de plus en plus d’importance, comme force créatrice de droit ». Le testament d’Ivan III est la démonstration de la volonté toute-puissante du grand-prince. Pour V. Klioutchevski, « le successeur d’Ivan III monte sur le trône de la grande-principauté, plus souverain que ne l’était Ivan lui-même. »

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