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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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Cela répondait à une question qui l’avait perturbé. Il n’avait pas compris si le Roi libérait simplement les sédiments de son inconscient, remuant à distance les profondeurs troubles, ou s’il y projetait des images. C’était évidemment la seconde solution. Mais cela appelait une autre question ; les cauchemars étaient-ils spécifiquement conçus pour Sigmar Haligome, élaborés par des spécialistes pour éveiller ses terreurs propres ? Il n’y avait assurément pas assez de personnel à Suvrael pour accomplir cette tâche. Mais s’il y en avait assez, cela impliquait qu’ils le surveillaient de près, et c’était folie de s’imaginer qu’il pourrait leur échapper. Il préférait croire que le Roi et ses serviteurs avaient une liste de cauchemars types – envoyez-lui les dents, envoyez-lui les taches grises et graisseuses, et maintenant envoyez-lui la mer de feu – qui étaient utilisés tour à tour pour chaque malfaiteur, un processus impersonnel et automatique. Peut-être continuaient-ils à envoyer de macabres fantasmes à son oreiller déserté à Stee.

Après Dundilmir et Stipool, il arriva à Normork, cette ville fortifiée, triste et hermétique, perchée au sommet de l’impressionnant éperon de la Crête de Normork. Il ne lui était pas consciemment venu à l’esprit avant d’y arriver que Normork, avec son énorme enceinte de blocs cyclopéens de pierre noire, avait toutes les qualités voulues pour une cachette : protégée, sûre, inexpugnable. Mais il comprit que même les murailles de Normork ne pouvaient le protéger des traits vengeurs du Roi des Rêves.

La porte Dekkeret, une poterne dans les remparts de quinze mètres de haut, était ouverte comme toujours, l’unique brèche dans les fortifications, de bois noir poli bordé de bandes de métal, une rançon de Coronal. Haligome aurait préféré qu’elle fût fermée, et fermée à triple tour, mais la grande porte était naturellement ouverte, car lord Dekkeret, qui l’avait construite la treizième année de son auguste règne, avait décrété qu’elle ne serait fermée que lorsque la planète serait en danger, et ces temps-ci, sous la conduite heureuse de lord Kinniken et du Pontife Thimin, tout prospérait sur Majipoor, hormis l’âme de l’ex-Sigmar Haligome qui se faisait appeler Miklan Forb.

Sous ce nom de Forb, il prit une chambre bon marché dans le quartier de la ville donnant sur les pentes, où le Mont du Château se dressait comme une seconde muraille d’une hauteur incommensurable. Sous ce nom de Forb, il trouva un emploi dans l’équipe d’entretien qui patrouillait jour après jour le long de l’enceinte de la cité pour arracher les mauvaises herbes vivaces qui poussaient entre les pierres de taille que ne liait aucun mortier. C’est Forb qui sombrait tous les soirs dans le sommeil en redoutant ce qui allait venir, mais ce qui venait, semaine après semaine, n’était que les songes flous et dénués de sens du sommeil normal. Il vécut pendant neuf mois terré à Normork, se demandant s’il avait échappé à la main de Suvrael ; et puis, un soir, après un bon repas et une bouteille de vin violet de Bannikanniklole, il se jeta au lit en se sentant totalement heureux pour la première fois depuis bien longtemps, bien avant sa funeste rencontre avec Gleim, s’endormit sans méfiance comme une masse et reçut un message du Roi qui s’empara de son âme et lui assena d’abominables images de chair en fusion et de rivières de limon. Quand le rêve le laissa enfin en paix, il se réveilla en pleurant, car il savait qu’il était impossible d’échapper longtemps à la Puissance vengeresse qui le poursuivait.

Pourtant sa vie sous le nom de Miklan Forb lui avait valu neuf mois de répit. Avec ses maigres économies, il fit l’acquisition d’un billet pour descendre jusqu’à Amblemorn où il devint Degrail Giladin et gagna dix couronnes par semaine pour engluer des oiseaux sur le domaine d’un prince local. Il passa cinq mois à l’abri des tourments, jusqu’à la nuit où le sommeil lui apporta le silence vibrant, la violence d’une lumière insoutenable et la vision d’une arche d’yeux désincarnés suspendue comme un pont au-dessus de l’univers et dont tous les yeux étaient braqués sur lui seul. Il descendit le Glayge jusqu’à Makroprosopos où il vécut un mois sans dommage sous l’identité de Ogvorn Brille avant la venue d’un rêve où des cristaux de métal rougeoyant se multipliaient comme des cheveux dans sa gorge. Il traversa par voie de terre l’intérieur aride en se joignant à une caravane qui se rendait au grand marché de Sisivondal, un voyage de onze semaines. Il n’en fallut que sept au Roi des Rêves pour le trouver et l’envoyer rouler en hurlant en pleine nuit dans un buisson de whipstaff, et cela n’était pas un rêve, car, quand il réussit enfin à se dégager des plantes, il saignait et était tuméfié et il dut être transporté au village le plus proche pour recevoir des soins. Ceux avec qui il voyageait comprirent qu’il recevait des messages du Roi et ils l’abandonnèrent ; mais il finit par atteindre Sisivondal, une ville sinistre et monochrome, si différente des splendides cités du Mont du Château qu’il pleurait tous les matins en la voyant. Mais il y passa tout de même six mois sans incident. Puis les rêves revinrent et le poussèrent vers l’ouest, un mois ici, six semaines là, passant par neuf villes et autant d’identités, jusqu’à ce qu’il atteigne enfin Alaisor, sur la côte, où il eut un an de tranquillité sous le nom de Badril Maganorn, vidant des poissons sur un marché des quais. Malgré toutes ses appréhensions, il commença à croire que le Roi des Rêves en avait fini avec lui et envisagea la possibilité de reprendre son ancienne vie à Stee d’où il était maintenant parti depuis près de quatre ans. Quatre ans de châtiment n’étaient-ils pas assez pour un crime non prémédité et presque accidentel ?

Évidemment pas. Au début de sa seconde année à Alaisor, il perçut le bourdonnement familier et de mauvais augure d’un message vibrant derrière sa boîte crânienne et il fit un rêve qui fit ressembler tous les précédents à des représentations de théâtre pour enfants. Il commença dans le morne désert de Suvrael où il se tenait au sommet d’un pic déchiqueté surplombant une vallée sèche et désolée au-delà de laquelle s’étendait une forêt de sigupas qui exhalaient des miasmes mortels pour toute vie dans un rayon de quinze kilomètres, y compris les oiseaux et les insectes sans méfiance survolant leurs grosses branches tombantes. Il voyait dans la vallée sa femme et ses enfants marchant d’un pas ferme vers les arbres mortels ; il courut vers eux, dans des sables qui le retenaient comme de la mélasse, et les arbres frémirent et lui firent signe, et les êtres chers furent enveloppés dans les émanations fatales, tombèrent et disparurent complètement. Mais il continua d’avancer jusqu’à ce qu’il se trouve à l’intérieur du périmètre mortel. Il appela la mort de ses vœux, mais lui seul était immunisé contre les arbres. Il arriva au milieu d’eux, isolés et éloignés les uns des autres, et rien ne poussait autour d’eux, ni buissons ni plantes rampantes ni grimpantes ; ce n’était qu’une longue rangée d’arbres hideux et dénudés, comme une palissade dans un endroit perdu. C’était tout ce qu’il y avait dans le rêve, mais il dépassait de loin en horreur toutes les images grotesques qui lui avaient été infligées précédemment et semblait n’avoir pas de fin, Haligome continuant d’errer, malheureux et solitaire, au milieu de ces arbres nus dans un vide privé d’air, et quand il se réveilla, il avait le visage flétri et les yeux frémissants, comme s’il avait vieilli de douze ans entre la nuit et l’aube.

Il était totalement brisé. S’enfuir était inutile, se cacher était vain. Il appartenait à jamais au Roi des Rêves.

Il n’avait même plus la force de continuer à se forger de nouvelles vies et de nouvelles identités dans ces refuges provisoires. Quand le jour chassa de son esprit les terreurs du rêve de la forêt, il se rendit en titubant au temple de la Dame sur les hauteurs d’Alaisor et demanda l’autorisation de faire le pèlerinage de l’Ile. Il donna comme nom Sigmar Haligome. Que lui restait-il à cacher ?

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