Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Il fut accepté, comme l’est tout le monde, et un beau jour, il embarqua sur un bateau de pèlerins à destination de Numinor, sur le flanc nord-est de l’Ile. Quelques messages le harcelèrent durant la traversée, certains seulement irritants, d’autres avec un impact terrible, mais quand il se réveillait en tremblant et en sanglotant, il y avait d’autres pèlerins pour le réconforter, et maintenant qu’il avait fait don de sa vie à la Dame, les rêves, même les pires, n’importaient plus guère. Il savait que le plus difficile à supporter dans les messages était la perturbation qu’ils apportent dans la vie de tous les jours, la hantise, l’étrangeté. Mais maintenant qu’il n’avait plus de vie propre subissant ces perturbations, quelle importance s’il ouvrait les yeux en tremblant ? Il n’était plus grossiste en instruments de précision, ni quelqu’un qui arrachait les mauvaises herbes ou prenait les oiseaux à la glu ; il n’était rien, il n’était personne ; il n’avait plus de moi à défendre contre les incursions de son ennemi. Au milieu d’un assaut de messages une étrange paix s’installa en lui. À Numinor, il fut reçu à la Terrasse de l’Évaluation, au bord de l’Ile, où il savait qu’il y avait des chances qu’il passe le reste de sa vie. La Dame ne faisait avancer que petit à petit ses pèlerins vers l’intérieur, suivant l’allure de leurs invisibles progrès intimes, et celui dont l’âme était souillée par un meurtre pouvait passer toute sa vie dans quelque rôle subalterne aux confins du domaine sacré. Cela lui convenait parfaitement. Il désirait seulement échapper aux messages du Roi et il espérait passer tôt ou tard sous la protection de la Dame et être oublié de Suvrael.
Dans ses robes de pèlerin aux tons pastel, il travailla comme jardinier sur la terrasse extérieure pendant six ans. Il avait les cheveux blancs et s’était voûté ; il apprit à distinguer les différentes sortes de plants ; il souffrit des messages tous les mois ou tous les deux mois au début, moins fréquemment par la suite, et, bien qu’ils ne le laissassent jamais complètement en repos, il les trouvait de moins en moins importants, comme les tiraillements d’une ancienne blessure. Il pensait parfois à sa famille qui, sans aucun doute, le croyait mort. Il pensait aussi à Gleim, éternellement figé de stupeur, suspendu dans le vide avant de tomber et de trouver la mort. Cet homme avait-il jamais existé et Haligome l’avait-il vraiment tué ? Cela lui semblait irréel maintenant ; c’était si affreusement loin. Haligome n’éprouvait aucun sentiment de culpabilité pour un crime dont il venait à douter de l’existence même. Mais il se souvenait d’un différend professionnel, du refus arrogant de l’autre négociant de voir la terrible situation dans laquelle il se trouvait et d’un moment de rage aveugle dans lequel il avait frappé son ennemi. Oui, oui, tout cela avait bien eu lieu. Et Gleim et moi-même, se disait Haligome, avons tous deux perdu la vie dans cet instant de fureur.
Haligome accomplissait scrupuleusement ses tâches, s’acquittait de ses méditations, consultait des interprètes des rêves – c’était obligatoire, mais elles ne proposaient jamais ni commentaires ni interprétations – et suivait l’instruction religieuse. Au printemps de la septième année, il fut admis à l’étape suivante du pèlerinage, la Terrasse des Commencements, où il resta mois après mois tandis que d’autres pèlerins arrivaient et avançaient jusqu’à la Terrasse des Miroirs qui lui faisait suite. Il parlait peu, ne se faisait pas d’amis et acceptait avec résignation les messages qui lui parvenaient encore à intervalles très espacés.
Dans le courant de sa troisième année sur cette terrasse, il remarqua un homme d’âge mûr qui l’observait dans le réfectoire, un homme frêle et de petite taille à l’air curieusement familier. Durant deux semaines, le nouveau venu le surveilla de près jusqu’à ce que la curiosité de Haligome devienne trop forte pour être refrénée ; il se renseigna et apprit que l’homme s’appelait Goviran Gleim.
Bien sûr. Haligome alla le voir pendant une heure de liberté.
— Voulez-vous répondre à une question ? demanda-t-il.
— Si je peux.
— Êtes-vous originaire de Gimkandale, sur le Mont du Château ?
— Oui, répondit Goviran Gleim. Et vous, êtes-vous originaire de Stee ?
— Oui, dit Haligome.
Ils gardèrent le silence pendant quelque temps.
— Ainsi vous m’avez poursuivi toutes ces années ? demanda enfin Haligome.
— Mais non. Pas du tout.
— C’est par simple coïncidence que nous nous trouvons tous deux ici ?
— Je pense que les coïncidences n’existent pas, en fait, dit Goviran Gleim. Mais ce n’est pas à dessein que je suis venu à l’endroit où vous vous trouviez.
— Vous savez qui je suis et ce que j’ai fait ?
— Oui.
— Et que voulez-vous de moi ? demanda Haligome.
— Ce que je veux ? Ce que je veux ?
Les yeux de Gleim, petits, sombres et brillants comme ceux de son père mort depuis longtemps, étaient plongés dans ceux de Haligome.
— Ce que je veux ? Dites-moi ce qui s’est passé à Vugel.
— Venez, dit Haligome. Marchons un peu.
Ils traversèrent une haie bleu-vert taillée ras et entrèrent dans le jardin d’alabandinas qu’entretenait Haligome, diminuant le nombre des boutons pour avoir de plus belles fleurs. Dans ce cadre odorant, Haligome décrivit d’une voix blanche et calme les événements qu’il n’avait jamais racontés à quiconque et qui lui étaient devenus presque irréels : le différend, la rencontre, la fenêtre, la rivière. Nulle émotion n’apparut sur le visage de Goviran Gleim durant ce récit, bien que Haligome scrutât avidement ses traits pour essayer d’y lire ses intentions.
Quand il eut fini de décrire le meurtre, Haligome attendit une réaction. Il n’y en eut pas.
— Et que vous est-il arrivé après ? demanda enfin Gleim. Pourquoi avez-vous disparu ?
— Le Roi des Rêves m’a fouaillé l’âme de messages funestes et m’a infligé de tels tourments que je suis parti me cacher à Normork ; et quand il m’a retrouvé, j’ai continué à aller de l’avant, fuyant de ville en ville, et finalement ma fuite m’a amené sur l’Ile comme pèlerin.
— Et le Roi vous suit toujours ?
— Je reçois des messages de temps à autre, dit Haligome.
Puis il secoua la tête.
— Mais ils sont inutiles, reprit-il. J’ai souffert, j’ai fait pénitence, mais cela a été dénué de sens, car je n’éprouve aucun sentiment de culpabilité pour mon crime. Ce fut un moment de folie, et j’ai souhaité des milliers de fois qu’il ne se fut pas produit, mais je ne puis trouver en moi-même aucune responsabilité pour la mort de votre père : il m’a acculé à la violence, je l’ai poussé et il est tombé, mais cet acte n’a aucun rapport avec la manière dont je me suis comporté dans les autres aspects de ma vie et en conséquence il ne m’appartient pas.
— C’est vraiment ce que vous ressentez ?
— Vraiment. Et toutes ces années de rêves torturants… à quoi ont-elles servi ? Si je m’étais retenu de tuer par peur du Roi, tout le système de châtiment se verrait justifié, mais je n’ai pensé à rien, surtout pas au Roi des Rêves, et je considère donc que le code selon lequel j’ai été châtié est vain. Il en est de même de mon pèlerinage : je suis venu ici non pas tant pour expier que pour me mettre à l’abri du Roi et de ses messages, et je suppose que j’ai avant tout réussi cela. Mais ni mon expiation ni mes souffrances ne rendront la vie à votre père et toute cette comédie aura été inutile. Allez, tuez-moi et qu’on en finisse.