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Les soupers du prince

Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:

Quand Edouard, dit Doudou, devient Edouard Ier
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Lorsqu’il interrogea Édouard sur la catéchèse, ses réponses le surprirent par leur archaïque formulation. Le prince lui apprit alors qu’il avait puisé son enseignement religieux dans un catéchisme vieux de plus de soixante-dix ans (il ne pouvait préciser la date, les premières et dernières pages manquant). Il montra le livre à l’évêque qui en fut attendri.

— Gardez-le ! proposa Édouard, c’est presque une pièce de collection !

L’autre « monseigneur » refusa :

— Vous devez le conserver, mon cher ami, car cet opuscule jauni constitue la pierre sur laquelle s’est édifiée votre foi. Car vous possédez la foi et l’avez toujours eue, ce que vous m’avez dit de votre philosophie le prouve.

Édouard ne fut pas certain que son vénérable interlocuteur eût raison et se promit de réfléchir au problème de sa foi, plus tard, lorsqu’il céderait moins volontiers aux tentations de la chair.

* * *

La cérémonie se déroula un après-midi d’été, dans une église vide de Genève qui bordait le parc Bertrand. Elle eut lieu en maigre comité, l’assistance se résumant aux seuls habitants du château, la cuisinière comprise. Ce baptême d’adulte était très émouvant et ceux qui en furent les témoins y allèrent de leur larme, Rosine la première, bien qu’elle ignorât tout de la religion.

L’évêque prononça de riches paroles destinées à un homme qui, peut-être, un jour, exercerait le pouvoir, et d’autres, plus simples, qui s’adressaient à l’homme nu, planté dans la vie comme un arbre, seul et nombreux à la fois.

Quand Édouard sentit la coulée d’eau froide dans ses cheveux, puis sur son front, il se demanda s’il n’était pas ridicule de se prêter à ce rite. Alors il posa ses yeux inquiets sur ceux, si sereins, de l’évêque, et songea qu’aucune mortification n’est jamais perdue, et qu’en endurant ce qui nous rebute, nous acquérons cette force intérieure qui nous est indispensable pour affronter les gens et les événements.

« Clovis », pensa-t-il. L’acquis d’une religion n’est pas aisé pour celui qui n’en a jamais eu. Ce sont là de difficiles épousailles qui réclament du courage et de l’abnégation.

L’évêque voulut essuyer son front d’une étoffe blanche.

— Non, laissez, monseigneur, balbutia-t-il.

Et il ferma les yeux pour mieux éprouver cette sensation de froid que lui apportait son baptême.

* * *

Ainsi, en peu de temps, il s’était formé aux manières de cette minuscule cour en exil, avait étudié l’Histoire de son pays, reçu le baptême, épuré son langage, vu anoblir sa mère ; il lui restait pourtant beaucoup à faire : en particulier à apprendre la langue du Montégrin, proche du macédonien. Deux personnes seulement pouvaient la lui enseigner : la princesse ou le duc Orloff, les autres occupants du château étant tous d’origine étrangère. Le grand âge des deux vieillards ne les prédisposant guère à cette tâche pédagogique, Gertrude se mit en quête d’un professeur, par voie de petites annonces. Les premières tentatives furent infructueuses, mais Élodie Steven, alertée, se mit en chasse et finit par amener au château un musicien d’orchestre, Dmitri Joulaf, qui accepta d’instruire le prince de cette langue peu courante, à la fois rude et douce.

Le professeur de fortune faisait penser à Dracula, son presque compatriote. Il était grand, noir et voûté, avec un visage tout en creux, d’un gris bleuté dans la région de la barbe. Son regard enfoncé paraissait plus profond encore à cause des énormes sourcils le surplombant. Sa bouche traduisait l’amertume ; deux profondes rides perpendiculaires la mettaient entre parenthèses. Il s’habillait à la ville de ses vieilles hardes de travail, luisantes et élimées. Quand il rendit visite au prince, il portait un pantalon gris à rayures, une veste de smoking dont on avait décousu les revers de soie, une chemise blanche et un nœud papillon étiolé. Outre Dracula, il évoquait également quelque garçon de café en chômage depuis des années. Ce qui inquiétait le plus dans l’étrange personnage, c’étaient les deux crocs lui sortant de la bouche et que ses rares sourires rendaient menaçants.

Ils convinrent d’un programme trihebdomadaire. À la demande d’Élodie, celui-ci ne devait débuter qu’après le voyage prévu à Paris pour relinger Édouard.

Rosine en avait assez de se morfondre dans ce château où elle avait connu un si troublant destin. Il fut décidé qu’elle rentrerait avec Édouard et qu’il la déposerait au chantier avant de retrouver Élodie Steven à Paris. Elle avait signé toutes les pièces qu’on lui avait soumises, sans se donner la peine de les lire, écrit les déclarations dont on lui avait préparé un brouillon et promis de retourner par Chronopost les papiers qu’il lui resterait éventuellement à parapher.

Elle repartait comtesse, mais pas épatée outre mesure. À vivre un conte de fées, on finit vite par se familiariser avec le merveilleux. Rosine ne se sentait guère modifiée par ce titre nobiliaire. Elle était bien trop réaliste pour considérer la chose autrement que comme un gadget amusant dont elle rirait, le soir, avec son Fausto Coppi, en mangeant de la charcuterie dans une assiette en carton.

Avant leur départ, la princesse eut un entretien privé avec son petit-fils.

— Édouard, tu vas effectuer de grosses dépenses pour ta garde-robe. As-tu de l’argent ?

Il avoua que son unique capital se composait de voitures de collection et qu’il avait à peu près épuisé ses liquidités.

— C’est bien ce que je pensais, dit-elle, aussi t’ai-je fait établir une carte de l’American Express par notre banque ; tu n’as qu’à la signer ainsi que le présent formulaire.

Il l’embrassa avec effusion. L’argent ne saurait constituer un présent, pourtant il reste le meilleur témoignage de l’intérêt qu’on puisse porter à quelqu’un.

Nanti de cette sorte de chèque en blanc, il se sentit invulnérable.

* * *

Les travaux du chantier s’étaient interrompus en l’absence de Rosine ; Fausto, à qui elle avait annoncé téléphoniquement son arrivée, avait laissé un mot laconique dans le wagon principal : Pouve pas se soir. T’espliquerera. Bizou. F.

Elle en eut des larmes, et cette ligne au français approximatif faucha sa joie du retour.

Après avoir pris congé de la comtesse sa mère, Édouard se rendit à son garage qu’il eut la surprise de trouver ouvert. Najiba, chaussée de bottes de caoutchouc trop grandes pour elle, lavait une voiture devant la remise. En l’apercevant, elle lâcha son jet qui se mit à se tordre au sol comme un reptile, et elle lui sauta au cou.

— Je le sentais, je le sentais ! exulta-t-elle. Ce matin, en me réveillant, j’ai vécu cet instant, exactement comme il est maintenant.

Il l’étreignit tendrement. Édouard trouva qu’elle sentait mauvais : une odeur forte qui lui tourna le cœur.

— Selim est ici ?

— Viens voir !

Banane soudait un pot d’échappement. Des étincelles crépitaient en gerbes continues contre le verre de ses grosses lunettes protectrices. Le prince s’approcha par-derrière et lui mit la main sur l’épaule. Le jeune homme se retourna et toute sa face barbouillée de cambouis étincela. Il coupa la flamme du chalumeau.

— C’est chié ! fit-il. Ma frangine me l’a dit ce matin que tu viendrais !

— On va lui monter un cabinet de voyance ! plaisanta Édouard. Ainsi, tu as rouvert ?

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