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Marianne, une étoile pour Napoléon

Электронная книга - «Marianne, une étoile pour Napoléon». Краткое содержание книги:

La vie prodigieuse de Marianne d'Asselnat de Villeneuve commence en Angleterre, dans le paisible domaine de sa tante Ellis Selton qui l'a recueillie après la mort de ses parents, guillotinés sous la Terreur. Son adolescence prend fin brutalement le jour même où elle épouse le beau Francis Cranmere dont elle est secrètement éprise depuis longtemps. Au cours d'une nuit de noces effroyable elle perd à la fois son amour, sa fortune et sa sécurité. Marianne doit fuir, abandonner tout ce qu'elle aime, revenir en France où règne l'homme qu'on lui a appris à haïr jour après jour : Napoléon.
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Mais Marianne savait maintenant qui était dans le cabinet de travail du prince, qui avait pleuré, crié de colère. Elle avait vu tout à l'heure, dans le salon, la nièce du prince, Mme Edmond de Périgord, née princesse Dorothée de Courlande, une jeune et richissime héritière que, par la grâce du Tzar, Talleyrand avait fait épouser quelques mois plus tôt à son neveu. Elle était très jeune, seize ans, tout au plus, et Marianne l'avait trouvée plutôt laide, maigre et noiraude, gauche, encore qu'habillée avec une élégance qui trahissait la patte de Leroy. Une seule beauté, mais extraordinaire : des yeux immenses, énormes, qui dévoraient tout le maigre visage, des yeux d'une couleur étrange, que l'on aurait dit noirs et qui étaient, en fait, bleu sombre bordés de brun. Mais la race de la petite princesse avait frappé Marianne et aussi cette façon volontaire, presque arrogante, qu'elle avait de redresser la tête, comme font les enfants lorsqu'ils ne veulent pas montrer qu'ils ont peur ou qu'ils sont malheureux. Quant au mari, elle s'en souvenait à peine : un beau garçon, assez insignifiant, dans un superbe uniforme d'officier de hussards.

M. Fercoc, le précepteur, qui un instant avait bavardé avec elle, lui avait aussi parlé, à mots couverts, de l'intrigue nouée entre Talleyrand et la duchesse de Courlande, mère de Dorothée. Discrètement, il lui avait désigné la blonde duchesse trônant au milieu de trois femmes déjà vieilles, mais dont l'allure pleine d'assurance, et même d'insolence, sentait l'ancienne cour de Versailles d'une lieue. Toutes trois avaient été les maîtresses de Talleyrand et demeuraient ses plus fidèles soutiens, lui vouant un dévouement sans borne, quasi aveugle.

« Les trois Parques ! » avait songé Marianne avec la cruauté inconsciente de ses dix-sept ans et sans vouloir reconnaître que ces femmes gardaient le reflet d'une grande beauté ; mais il y avait alors devant elle trop de personnages pour qu'elle s'y attardât longtemps.

Cependant, derrière la porte mal close, Talleyrand tentait encore de calmer la jeune révoltée :

— Vous m'étonnez, Dorothée. Je ne vous aurais jamais crue capable d'ajouter foi à tous les on-dit qui traînent depuis si longtemps dans les salons de Paris. Pour la plupart des commères, l'amitié entre homme et femme ne peut porter qu'un seul nom.

— Mais cessez donc de mentir ! s'écria la jeune femme exaspérée. Vous savez très bien que ce ne sont pas des on-dit mais la pure vérité ! Les potins parisiens ont bon dos, mais moi je sais, je sais, vous dis-je ! Et j'ai honte, tellement honte quand je vois, derrière un éventail, deux têtes se rapprocher tandis que les yeux glissent vers moi d'abord, puis vers ma mère ! Et je ne supporte pas d'avoir honte ! Je suis une Courlande !

Elle avait presque crié les derniers mots. Marianne, figée dans l'ombre de la galerie, entendit toussoter le prince, mais nota que, lorsqu'il parla, sa voix avait pris une dureté glaciale.

— Puisque vous aimez tant les potins, mon petit, vous devriez vous soucier davantage de celui qui a couru jadis sur votre aïeul, Jean Biren, dont le caprice d'une tzarine fit un duc de Courlande. Etait-il vraiment un garçon d'écurie ? A vrai dire et à entendre votre langage de ce soir, je serais assez tenté de le croire ! Je pense qu'il faut vous calmer. De tels cris ne sont pas de mise à Paris, ni d'ailleurs dans aucune société policée. Si vous étiez tellement sensible aux... potins, il fallait choisir le couvent, mon enfant, pas le mariage.

— Comme si j'avais choisi ! fit amèrement la jeune femme. Comme si vous ne m'aviez pas imposé votre neveu, alors que j'en aimais un autre !

— Un autre que vous ne voyiez jamais et qui ne se souciait guère de vous. S'il souhaitait tellement vous épouser, le prince Adam Czartorisky pouvait se montrer moins lointain, hé ?

— Comme vous aimez à faire le mal ! Comme je vous déteste !

— Mais non, vous ne me détestez pas ! Je pourrais même penser que vous m'aimez plus que vous ne le croyez vous-même. Savez-vous que votre algarade ressemble assez à une scène de jalousie ? Allons, ne montez pas encore sur vos grands chevaux. Calmez-vous, retrouvez le sourire et sachez ceci : dans ce monde où nous vivons, je ne connais personne qui n'aime et ne respecte votre mère. C'est une femme née pour être aimée. Faites donc comme tout le monde, mon petit ! L'équilibre mondain est chose fragile. Prenez garde que vos cris ne l'ébranlent.

Les sanglots avaient repris. Marianne les écoutait, fascinée. Mais elle n'eut que le temps de se rejeter dans l'ombre de l'escalier. La porte venait de s'ouvrir en grand et la haute silhouette du prince se découpait sur le seuil. Il sortit, parut hésiter un instant puis, avec un haussement d'épaules, il s'éloigna. Le tapotement régulier de sa canne et celui, irrégulier, de son pas, sur les dalles de la galerie, s'éteignirent rapidement. Mais, dans le cabinet, Dorothée de Périgord pleurait toujours.

De nouveau, Marianne hésita. Elle avait surpris là une scène intime qui ne la concernait pas, mais elle se sentait de la sympathie pour cette petite princesse aux yeux tristes et souhaitait pouvoir l'aider. N'était-il pas normal que cette enfant se révoltât au spectacle des amours de sa mère et de son oncle par alliance ? De telles aventures étaient peut-être fort bien acceptées par le monde, mais une âme droite et pure ne pouvait qu'en être blessée.

A regret, Marianne se tourna vers l'escalier et soupira. Elle se sentait tellement proche de celle qui pleurait là ! Dorothée souffrait d'un amour malheureux comme elle-même en avait souffert, mais quelle aide pouvait-elle lui apporter ? Mieux valait remonter chez elle, essayer d'oublier, car pour rien au monde Marianne n'aurait rapporté à Fouché ce qu'elle venait d'entendre. Elle allait remonter quand elle entendit, dans le cabinet, dont la porte, cette fois, était bien fermée :

— Maudit pays dont je ne voulais pas ! Personne ! Personne qui me comprenne... S'il y avait seulement quelqu'un...

Cette fois, la jeune femme avait parlé allemand, avec un tel mélangé de colère et de douleur que Marianne n'écouta plus que son désir de lui venir en aide. Avant même qu'elle se fût rendu compte de son impulsion, la porte s'était ouverte sous sa main et elle était entrée. Dans la grande pièce aux sévères meubles d'acajou, aux tentures vert sombre, Dorothée, les bras croisés sur la poitrine, allait et venait avec agitation, les joues inondées de larmes qu'elle ne songeait même pas à sécher. Elle se trouva face à face avec Marianne qui, doucement, murmura :

— Si je peux quelque chose pour vous aider, servez-vous de moi.

Elle avait parlé allemand. Les énormes yeux de la petite comtesse parurent s'agrandir encore :

— Vous parlez ma langue ? Mais qui êtes-vous donc ?

Puis, tout à coup, elle se souvint, et la joie qui avait un instant brillé dans son regard s'éteignit comme une chandelle que l'on souffle.

— Oh ! Je sais ! Vous êtes la lectrice de Mme de Talleyrand ! Merci de votre sollicitude, mais je n'ai besoin de rien.

La sécheresse du ton remettait Marianne à sa place de semi-domestique, mais elle ne s'en froissa pas et sourit.

— Vous pensez qu'une simple lectrice n'est pas digne d'offrir un peu d'aide à une princesse de Courlande, n'est-ce pas ? Vous souhaitez trouver ici quelqu'un qui vous comprenne, mais vous ne voyez en moi qu'une servante. Qu'est-ce qu'une servante pour vous qui en avez des centaines !

— Ma seule amie est une servante, bougonna la jeune femme comme malgré elle. C'est Anja, ma nourrice. Je n'ai confiance qu'en elle. Mais vous ! Est-ce que ce n'est pas Mme de Sainte-Croix qui vous a recommandée ? Une entremetteuse ! Je pense qu'en vous envoyant à la princesse c'est surtout au prince qu'elle pensait !

Envahie d'une soudaine lassitude, Marianne comprit qu'elle aurait du mal à se défaire de ce soupçon, que d'ailleurs elle avait eu la première, après son entrevue avec Talleyrand. Elle éprouva tout à coup un immense besoin de se justifier, d'arracher un instant de son visage ce masque imposé par un policier.

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