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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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» Y m'désigne un oiseau bagué. "Imagine un instant que je place dans sa bague un ou plusieurs diamants bruts. Que se passera-t-il? Dans deux mois, les diamants seront en Europe, dans un nid spécifique. C'est mathématique. Les cigognes reviennent chaque année, exactement, dans le même nid. Si on étend la méthode à toutes, les cigognes baguées, on peut livrer ainsi des milliers de pierres précieuses sans aucun problème. Au printemps, je retrouve ces oiseaux et récupère leurs diamants. Et je n'ai plus qu'à aller les vendre à Anvers."

» Tout à coup, le projet du Suisse prenait forme. J'ai demandé: "Quel serait mon rôle?" Böhm a répondu: "Pendant la saison d'exploitation, tu détournes les plus beaux diamants. Ensuite, tu vas à Bayanga, tu glisses ces pierres dans les bagues des oiseaux. Je te fournirai un fusil et des balles anesthésiantes. Tu es bon tireur, Kiefer. Une telle manœuvre ne te demandera qu'une à deux semaines. Et il y aura dix mille dollars pour toi chaque année." C'était une misère, comparé aux bénéfices qu'une telle combine pouvait rapporter. Mais le Suisse m'expliqua qu'il n'était pas seul sur le coup. J'ai compris c'qu'il était en train de s'passer.

» Le projet venait d'ailleurs. C'était l'idée du chirurgien, le toubib de la jungle. Il nous tenait désormais et pouvait nous obliger à réaliser ce trafic. Le même réseau était en train de se monter côté est, avec van Dôtten dans mon rôle, en Afrique du Sud. Nous étions coincés, petit, et en même temps, nous allions devenir très riches. J'ai dit: "Je marche." Tu connais la suite. L'expérience des diamants a parfaitement fonctionné. Chaque année j'ai lesté un millier de petits diamants aux pattes des cigognes. On me virait ma part sur un compte numéroté en Suisse. Tout fonctionnait à merveille, à l'est comme à l'ouest. Jusqu'en avril dernier…

Kiefer s'arrêta. Ses lèvres produisirent un bruit de succion et tout son corps se cambra, comme aspiré par une douleur intérieure. Kiefer retomba, puis me glissa un regard par en dessous, du creux de ses orbites noires:

– Excuse-moi, petit. C'est l'heure du biberon.

Kiefer s'empara de la seringue et d'un des flacons, sur la petite table, il en extirpa une dose de morphine sous forme d'ampoule. Le Tchèque prépara son injection en quelques gestes. Ses mains ne tremblaient pas. Il saisit un caoutchouc brunâtre, puis tendit son bras gauche et releva sa manche. Son bras était constellé de taches sombres et granuleuses, comme des croûtes de sang séché qui auraient dessiné de curieux atolls sur une mer laiteuse. D'une main experte, il concocta son garrot, seringue entre les lèvres. Aussitôt ses veines se gonflèrent. Avec l'extrémité de l'aiguille, Kiefer tâta chacune d'elles, cherchant le meilleur point d'attaque. Tout à coup il enfonça l'aiguille. Sous l'effet du produit, il se recroquevilla, se concentra sur son geste. Son crâne nu traversa un rayon de soleil et brilla d'un éclat blanchâtre, telle une pierre fluorescente. Ses articulations osseuses jouèrent sous sa peau. Les secondes passèrent. Puis Kiefer se relâcha. Il partit d'un petit rire étouffé, et sa tête retourna dans l'ombre.

Je me concentrai sur les dernières paroles du Tchèque. Oui, je connaissais la suite. En avril dernier, les cigognes de l'Est n'étaient pas revenues. Böhm avait paniqué, et envoyé ses sbires. Les deux hommes avaient remonté la route des cigognes, n'avaient rien trouvé. Ils avaient seulement tué Iddo, le seul qui aurait pu véritablement les renseigner. Plus tard, Max Böhm avait eu l'idée de m'envoyer sur la même piste, avec les deux Bulgares à mes trousses, chargés de m'éliminer lorsque je deviendrais trop «curieux». Ainsi il m'avait condamné, dans le seul espoir que je découvre un infime détail à propos des cigognes. La question essentielle demeurait entière: pourquoi moi? Peut-être Kiefer pouvait-il m'apporter une réponse. Comme lisant dans mes pensées, c'est lui qui demanda:

– Mais toi, petit, pourquoi tu as suivi les oiseaux?

– J'agissais sur l'ordre de Böhm.

– Sur l'ordre de…

Kiefer partit d'un éclat de rire noir et gluant – un bruissement horrible, fracassé – et des filaments noirâtres se répandirent de nouveau sur sa chemise. Il répétait:

– Sur l'ordre de Böhm… sur l'ordre de Böhm…

Je couvris ces gargouillis:

– J'ignore pourquoi il m'a choisi – je ne disposais d'aucune expérience ornithologique et, surtout, je n'appartenais pas à votre système. Mais Böhm m'a lancé en quelque sorte contre vous, comme un chien dans un jeu de meurtriers.

Kiefer soupira:

– Tout ça n'est plus si grave, maintenant. De toute façon, nous étions foutus.

– Foutus?

– Böhm était mort, petit. Et sans lui, l'arnaque ne tenait plus. Lui seul connaissait les nids, les numéros. Il a emporté la combine dans sa tombe. Et nous avec. Parce qu'on servait plus à rien et qu'on en savait beaucoup trop.

– Qui ça, on?

– Moi, van Dôtten, les Bulgares.

– C'est pour ça que tu t'es caché à Bayanga?

– Ouais. Et vit' fait encore. Mais voilà qu'arrivé ici, la maladie m'a cueilli. L'ironie du destin, petit. Le sida à soixante ans, c'est-y pas à se tordre?

– Et van Dôtten?

– J'sais pas où y s'trouve. Qu'il crève.

– Qui te menace, Kiefer?

– Le système, le toubib, je n'sais pas. On appartenait à quelque chose de plus vaste, de plus international, tu piges? Moi, y a dix ans que je croupis dans mon trou. Je s'rais bien incapable de te dire quoi qu'ce soit là-dessus. Böhm a toujours été mon seul contact.

– Le nom de Monde Unique te dit-il quelque chose?

– Vaguement. Ils ont une mission, près de la Sica-mine. Une sœur, qui soigne les Pygmées. J'm'occupe pas d'ce genre de trucs.

Les opérations à vif, les vols de cœurs n'appartenaient pas à l'univers de Kiefer. Pourtant, j'insistai:

– Sikkov possédait un passeport des Nations unies; était-il possible qu'il travaille, à ton insu, pour Monde Unique?

– Ouais. Possible.

– Es-tu au courant du meurtre de Rajko Nicolitch, un Tsigane de Sliven, en Bulgarie, effectué au mois de mai dernier?

– Non.

– Et de celui de Gomoun, une petite Pygmée de Zoko, près de la Sicamine, il y a dix jours?

Kiefer se redressa.

– Près de la Sicamine?

– Ne fais pas l'innocent, Kiefer. Tu sais très bien que le toubib est revenu en RCA. Il a même utilisé ton hélicoptère.

Kiefer retomba au fond du lit. Il murmura:

– Tu sais décidément beaucoup de choses, petit mec. Y a dix jours, Bonafé m'a fait passer le message. Le doc était revenu, à Bangui. Y cherchait sans doute les diamants.

– Les diamants?

– La récolte de cette année – faut bien que les pierres s'envolent, d'une façon ou d'une autre. (Kiefer ricana.) Mais le doc ne m'a pas trouvé.

Je rétorquai, au bluff:

– Il ne t'a pas trouvé parce qu'il ne t'a pas cherché. Le Tchèque se dressa de nouveau:

– Qu'est-ce que tu m'chantes?

– Il n'est pas venu pour les diamants, Kiefer. A ses yeux, l'argent n'est qu'un moyen. Un élément de second ordre.

– Pourquoi se serait-il déplacé dans ce trou à nègres?

– Il est venu pour Gomoun, pour voler le cœur de la petite Pygmée.

Le malade cracha:

– Bordel, j'te crois pas!

– J'ai vu le corps de la petite fille, Kiefer.

Le Tchèque sembla réfléchir.

– Il n'est pas venu pour moi. Merde alors… Je peux donc mourir tranquille.

– Tu n'es pas encore mort, Kiefer. As-tu jamais revu ce docteur?

– Jamais.

– Tu ne connais pas son nom?

– Non, j'te dis.

– Est-il français?

– Il parle français, c'est tout c'que j'sais.

– Sans accent?

– Sans accent.

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