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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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Le moribond ricana. Des glaires noires s'éjectèrent de ses lèvres.

– Très bien. Alors, accroche-toi. Parce que des histoires comme ça, t'en entendras pas tous les jours. Tout a commencé dans les années soixante-dix. J'étais l'homme de main de Bokassa. A l'époque, y avait pas mal de boulot. Des voleurs aux ministres, ça dérouillait dans tous les sens. Je m'acquittais de mes missions vachardes et touchais ma part. C'était la belle vie. Mais Bokassa devenait totalement cinglé. Y a eu le coup des deux Martine, des oreilles coupées, la soif de pouvoir, ça prenait plutôt une sale tournure…

» Au printemps 1977, Bokassa m'a proposé une mission. Je devais accompagner Max Böhm. Je connaissais un peu le Suisse. Un mec plutôt efficace, sauf qu'y jouait au redresseur de torts. Y voulait garder les mains propres, alors qu'il trempait dans des magouilles de café et de diamants. Cette année-là, Böhm avait découvert un filon de diamants, au-delà de M'Baïki.

J'intervins, mû par la surprise:

– Un filon?

– Ouais. Dans la forêt, Böhm avait surpris des villageois qui trouvaient des diamants superbes, le long des marigots. Il avait fait venir un géologue qu'il connaissait, un Afrikaner, pour vérifier la découverte et attaquer les travaux d'exploitation. Böhm était réglo, mais Bokassa se méfiait. Il s'était mis dans la tête que l'Suisse voulait le doubler. Y me confia donc la direction de l'expédition, avec Böhm et le géologue, un mec du nom de van Dôtten.

– L'expédition PR 154.

– Exactement.

– Ensuite?

– Tout s'est passé comme prévu. Nous sommes descendus plein sud, au-delà de la SCAD. A pied, sous la flotte, dans la boue, avec une dizaine de porteurs. Nous avons atteint le filon. Böhm et le pédé ont effectué des analyses.

– Le pédé?

– Van Dôtten était homosexuel. C'tait une grande tantouze d'Afrikaner, qu'adorait la fesse noire et les p'tits ouvriers… Faut que j'te fasse un dessin, blandin?

– Continue, Kiefer.

– Les deux hommes ont travaillé plusieurs jours. Repérages, extractions, analyses. Tout confirmait les premières conclusions de Böhm. Le filon regorgeait de diamants. Des diamants d'une qualité exceptionnelle. Petits, mais absolument purs. Van Dôtten prévoyait même un rendement incroyable. Ce soir-là, on a trinqué à la santé d'ia mine et d'notre récompense. Un Pygmée est alors surgi de nulle part. Y portait un message pour Max Böhm. Ça s'passe comme ça dans la forêt. Les Akas sont les facteurs. Le Suisse a lu la lettre et est tombé recta dans la boue. Sa peau était gonflée comme une chambre à air. Il était en train de crever du cœur. Van Dôtten s'est précipité. Y lui a arraché sa chemise et massé le torse. Moi, j'ai ramassé la feuille de Papier. C'était l'annonce de la mort de Madame. J'savais même pas que Böhm avait une femme. Le fils, lui, il a tout d'suite compris. Y s'est mis à débloquer, à chialer, comme un môme qu'il était. Il n'avait rien à faire ici, dans les tempêtes de moustiques et les marigots pleins de sangsues.

» Un vent de panique s'est levé sur nous. Faut qu'tu t'imagines, mec, où nous étions. A trois jours de marche de la SCAD, à quatre de M'Baïki. Et quand bien même. Rien ni personne n'aurait pu sauver le Suisse. Böhm était condamné. J'ie savais et j'n'avais plus qu'une idée: nous tirer de là et retrouver un coin de ciel. Les porteurs ont fabriqué un brancard. On a plié bagage. Mais Böhm a repris connaissance. Le Suisse ne voyait pas les choses de la même façon. Y voulait qu'on descende au sud. Y disait qu'y connaissait un dispensaire, au-delà de la frontière du Congo. Un toubib était là-bas. Le seul toubib au monde qui pourrait jamais le sauver. Y pleurait, il hurlait qu'il voulait pas mourir. Son fils le soutenait, van Dôtten se lamentait. Nom de Dieu! J'ai voulu les planter là tout net, mais les porteurs ont été plus rapides que moi. Y se sont tirés, sans demander leur reste.

» Bref, j'avais plus le choix. Il fallait porter le brancard et supporter le fils, qui braillait après sa mère. On a donné au père des médicaments puis on est partis, moi, van Dôtten et les deux Böhm. Le convoi d'îa dernière chance. Mais le plus dingue, petit, c'est qu'au bout de six ou sept heures de marche, on a trouvé le dispensaire. Incroyable! Une grande demeure, plantée au beau milieu de la forêt. Avec un laboratoire intégré, des nègres qui s'affairaient de partout, en blouse blanche! J'ai tout de suite senti qu'il y avait un loup ici. Un truc pas clair. C'est alors qu'il est apparu. Un grand mec, la quarantaine, plutôt bel homme. Putain! En pleine jungle, mec, y avait ce type, aux allures de nabab, qui nous dit, d'une voix très calme: "Que se passe-t-il?"

Sous mes tempes, un bourdonnement montait. Une vrille basse qui s'élevait, à mesure que mes nerfs virevoltaient. C'était la première fois que j'entendais parler de ce médecin. Je demandai:

– Qui était-il?

– J'sais pas. J'ai jamais su. Mais tout d'suite j'ai compris que Böhm et lui se connaissaient de longue date, que le Suisse l'avait déjà rencontré dans la forêt, sans doute lors d'autres expéditions. Y gueulait, sur son brancard de feuilles. Y suppliait le toubib de le sauver, de faire n'importe quoi, qui voulait pas mourir. Une odeur de merde s'était répandue. Böhm avait tout lâché dans son froc. J'ai jamais pu blairer Böhm, petit, tu peux m'croire. Mais ça m'a foutu un coup de l'voir dans cet état-là. Saloperie! Nous étions des durs, fiston. Des putains d'Africains de Blancs. Mais la forêt était en train de nous bouffer. Alors le toubib s'est penché et a murmuré: "Tu es prêt à tout, Max? Vraiment à tout?" Sa voix était douce. Il semblait tout droit sorti des pages d'une revue mondaine. Böhm l'a agrippé par le col et lui a dit, à voix basse: "Sauve-moi, Doc. Tu sais ce qui ne tourne pas rond chez moi. Alors sauve-moi. C'est le moment de montrer ce que tu sais faire. Nous avons des diamants. Une véritable fortune. Là, plus haut, dans la terre." C'était dingue! Ces deux hommes se parlaient comme s'ils s'étaient quittés la veille. Mais surtout, Böhm parlait à l'autre comme s'il avait été un spécialiste du cœur. Tu t'rends compte, mec, en pleine jungle?

Kiefer s'interrompit. Lentement, le jour pénétrait dans la pièce. Le visage du Tchèque répandait son effroi. Ses gencives noires luisaient dans l'ombre. Ses pommettes saillaient si violemment qu'elles semblaient sur le point de blesser la peau qui les recouvrait. J'éprouvai tout à coup une immense pitié pour le tueur à la grenade. Aucun homme, sur cette terre, ne méritait une telle dégénérescence. Kiefer reprit:

– Alors, le toubib, y s'est adressé à moi. Y m'a dit: "Je vais devoir l'opérer. – Ici? que j'ai fait. Mais vous êtes dingue ou quoi? – Nous n'avons pas le choix, monsieur Kiefer, qu'y répond. Aidez-moi à le transporter." Et d'un coup, je m'aperçois qu'il connaît mon nom. Qu'il nous connaît tous les trois. Même van Dôtten. On a porté le vieux Max à l'intérieur de la maison, dans une grande pièce carrelée de faïence. Y avait une espèce de climatisation qui bourdonnait. Ça ressemblait bien à une salle d'opération. Stérile et tout. Mais y avait comme une putain d'odeur de sang, très lointaine, qui nie tenaillait les tripes.

Kiefer était en train de décrire l'abattoir des photographies de Böhm. Un à un, les éléments se mettaient en place. Sous le choc, je chancelai. A tâtons je m'emparai d'un fauteuil de bois et m'assis lentement. Kiefer ricana:

– Tu t'sens mal, fiston? Cramponne-toi. Parce qu'on en est qu'au hors-d'œuvre. Dans la première salle stérile, on a dû se doucher et se changer. Puis on est entrés dans une autre pièce, où l'on apercevait le bloc opératoire, séparé par une vitre. Y avait deux tables, nickel, en métal. On a installé Böhm. Le toubib agissait avec calme et gentillesse. Le vieux Max semblait apaisé. Au bout d'un moment, nous sommes retournés dans la première salle. Le fils nous attendait. Le chirurgien lui a parlé très doucement: "Je vais avoir besoin de toi, mon grand, qu'il a dit. Pour soigner ton papa, j'ai besoin de te prélever un peu de sang. C'est sans danger. Tu ne sentiras absolument rien." Y se tourne vers moi et ordonne: "Laissez-nous, Kiefer. L'opération est délicate. Je dois préparer les patients." J'suis sorti, petit. Le crâne comme un volcan. Je savais plus où j'étais. Dehors, y pleuvait des cordes. J'ai retrouvé van Dôtten. Il tremblait de tous ses membres. J'en menais pas large non plus. Les heures ont passé comme ça. Finalement, à deux heures du matin, le docteur est ressorti. Il était couvert de sang. Son visage était décomposé, pâle comme un linge. Des veines dansaient sous sa peau. Quand j'I'ai vu, j'me suis dit: "Böhm est mort." Pourtant, sa figure s'est fendue d'un sale sourire. Ses yeux clairs brillaient à la lumière des lampes à pétrole. Il a dit: "Max Böhm est hors de danger." Puis il a ajouté: "Mais je n'ai pu sauver le fils." J'me suis redressé. Van Dôtten s'est pris la tête dans les mains et a murmuré: "Oh, mon Dieu…" J'ai hurlé: "Quoi, le fils? Bougre d'enculé, qu'as-tu fait? Qu'as-tu fait au gamin, salopard de boucher?" Je me suis rué dans le dispensaire avant qu'il ait pu répondre quoi que ce soit. C'était un vrai labyrinthe, tout en carrelage blanc. Enfin, j'ai retrouvé la salle d'opération. Un bougnoule montait la garde, armé d'un AK-47. Mais à travers la vitre, j'ai pu voir les traces du carnage.

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