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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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» Les carreaux étaient rouges. Les murs dégoulinaient de rouge. Les billards étaient engloutis par le rouge. J'aurais jamais cru qu'un corps humain pouvait saigner autant. Une putain d'odeur de charogne tournait dans l'air. J'suis resté pétrifié.

» Au fond de la pièce, dans l'obscurité, j'ai aperçu le vieux Max, qui dormait paisiblement, sous un drap blanc. Mais plus près de moi, y avait le jeune Böhm. Une explosion de chair et de tripaille. Tu connais ma réputation, blandin. J'ai pas peur de la mort et j'ai toujours aimé faire du mal, surtout aux nègres. Mais c'que j'avais devant moi, ça dépassait tout. Le corps était lacéré dans tous les sens. Y avait des plaies que je pouvais même pas détailler. Le gamin avait le torse ouvert, de la gorge au nombril. Y avait des viscères à moitié sorties qui dégoulinaient sur le ventre.

» Pas besoin d'être grand clerc pour comprendre ce que le chirurgien avait fait. Il avait volé le cœur du gosse et l'avait greffé dans le corps du père. C'était certainement génial d'avoir réussi un truc pareil en pleine jungle. Mais c'que j'avais devant moi, c'était pas l'œuvre d'un génie. C'était le boulot d'un fou, d'un putain de nazi ou de je n'sais quoi. Insoutenable, mec, j'te jure. Depuis quinze ans, y s'est pas passé une nuit sans que je repense à ce corps déchiqueté. Je me suis encore approché, tout contre la vitre. J'voulais voir le visage du jeune Böhm. Sa tête était tournée selon un angle impossible, à 180 degrés. J'ai remarqué ses yeux, exorbités, terrifiés. Le gamin était bâillonné. J'ai compris alors que le salopard lui avait fait tout ça à vif, sans anesthésie. J'ai dégainé mon flingue et j'suis retourné dehors. Le toubib m'attendait, avec quatre bougnoules armés jusqu'aux crocs.

» Y braquaient sur moi des lampes-tempête. Ebloui, j'voyais plus rien. J'ai entendu la voix doucereuse du toubib, qui me pénétrait le cerveau: "Soyez raisonnable, Kiefer. Au moindre geste, je vous abats comme un chien. Vous êtes désormais complice du meurtre d'un enfant. C'est la peine capitale assurée, au Congo comme au Centrafrique. Mais si vous suivez mes instructions, il n'y aura aucun grabuge et sans doute même beaucoup d'argent à gagner…" Le toubib m'a alors expliqué ce que j'avais à faire. Je devais emmener le corps du fils Böhm à M'Baïki et bricoler une version officielle avec un toubib noir. Je gagnerais dans l'histoire plusieurs bâtons. Pour l'instant. Ensuite, il y aurait sans doute une affaire plus juteuse. Je n'avais pas le choix. J'ai ficelé le corps de Philippe Böhm sur une civière et je suis reparti, avec deux porteurs, en direction de la SCAD. J'ai laissé le père Böhm dans les mains du cinglé. Van Dôtten s'était enfui. J'ai retrouvé ma camionnette et roulé jusqu'à M'Baïki, avec le corps du môme. Cette histoire était dégueulasse, mais j'espérais que la forêt allait se refermer sur le toubib et effacer ce cauchemar.

Par cette nuit d'épouvante, Böhm, Kiefer et van Dôtten avaient livré, malgré eux, leur âme au diable. Je n'avais jamais imaginé un autre homme dirigeant le trio. Depuis cette nuit d'août 1977, les trois Blancs étaient sous contrôle. La capsule de titane, sur le nouveau cœur de Max Böhm, prenait tout son sens: c'était la pièce à conviction – la «signature» du docteur, l'objet qui concrétisait le crime et permettait au praticien de maintenir son empire sur Böhm et, indirectement, sur les deux autres.

– Je connais la suite, Kiefer, dis-je. J'ai interrogé M'Diaye. Tu lui as dicté son rapport et tu es rentré à Bangui avec le corps. Que s'est-il passé, alors?

– J'ai raconté n'importe quoi à Bokassa. J'ai expliqué comment un gorille nous avait attaqués, comment le jeune Böhm s'était fait tuer, comment le vieux Max était reparti dans son pays, via Brazzaville. C'était suspect, mais Bokassa s'en foutait. Y voyait qu'une chose: la découverte des diamants. Nous étions à trois mois du couronnement. Y cherchait partout des pierres. Pour sa "couronne". Dans le secret le plus total, une unité de prospection s'est installée dans la forêt. C'est moi qui dirigeais le chantier. Dès le mois d'octobre, des pierres extraordinaires ont été découvertes. Elles ont été envoyées aussi sec à Anvers, pour être taillées.

– Quand as-tu revu Böhm?

– Un an et demi plus tard, en janvier 1979, à Bangui. J'en croyais pas mes yeux. Le vieux Max avait horriblement maigri. Ses gestes étaient lents, précautionneux. Ses cheveux en brosse étaient plus blancs que jamais. On s'est trouvé un coin tranquille, le long de l'Oubangui, pour causer. La ville chauffait ailleurs: les manifestations d'étudiants avaient déjà commencé.

– Que t'a dit Böhm?

– Y m'a proposé une affaire, la plus dingue qu'on m'ait jamais proposée. Voilà c'qu'y m'a dit, en substance: "Le règne de Bokassa est terminé, Kiefer. Sa destitution est une affaire de semaines. Personne ne connaît le véritable potentiel de la Sicamine, à part toi et moi. C'est toi qui diriges ce filon. Tu maîtrises tes gars et contrôles les stocks. On sait comment ça marche, en forêt, non? Rien ne t'empêche de garder les plus belles pierres. Personne n'ira jamais voir ce qui est effectivement sorti des marigots. (Böhm, le justicier africain, était en train de me proposer de détourner des diamants. Pas à dire: son "opération" l'avait changé en profondeur…) Pour moi, qu'il a continué, l'Afrique, c'est fini. Je ne veux plus revenir ici. Jamais. Mais en Europe, je peux réceptionner tes pierres et les vendre à Anvers. Qu'en penses-tu?»

» J'ai réfléchi. Le trafic de diamants, c'est la plus terrible tentation quand on a un boulot dans mon genre: toute la journée, baigner dans la merde et voir des trésors filer sous ses doigts. Mais j'eonnaissais aussi les risques. J'ai dit: "Et les courriers, Böhm? Qui transportera les diamants?" Böhm m'a répondu: "Justement, Kiefer. Je dispose de courriers. Des courriers que personne ne peut repérer ou arrêter. Des courriers qui ne prennent ni l'avion, ni le bateau, ni aucun moyen de transport connu, qui n'auront jamais affaire à aucune douane ni à aucun contrôle." Je le regardais sans rien dire. Alors, y m'a proposé de partir avec lui à Bayanga, à l'ouest, pour me présenter ses "passeurs".

» Là-bas, dans la plaine, nous n'avons découvert que des milliers de cigognes, qui allaient s'envoler vers l'Europe. Le Suisse m'a alors prêté ses jumelles et a désigné une cigogne qui portait un anneau à la patte. Y m'a dit: "Depuis vingt ans, Kiefer, je prends soin de ces cigognes. Lorsqu'elles reviennent en Europe, au mois de mars, je les accueille, je les nourris et je bague leurs petits. Depuis vingt ans, j'étudie leur migration, leurs cycles d'existence, tout un tas d'éléments de ce genre, qui me passionnent depuis l'enfance. Aujourd'hui, mes études vont nous servir au-delà de toute mesure. Regarde cet oiseau."

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