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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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On ne voyait que des lumières lointaines, éparses et tremblotantes. Une odeur de manioc et de pétrole martelait l'air. Mes jambes avaient peine encore à me soutenir. Une angoisse lancinante revenait au fond de mon cœur, comme le ressac d'un mauvais rêve.

«Nous allons dormir dans les villas de la Kosica, une compagnie forestière abandonnée», dit Beckés. Nous parcourûmes la ville éteinte, traversâmes une plaine de roseaux, dans laquelle la piste dessinait des virages incessants. Soudain la route s'élargit puis s'ouvrit sur une vaste savane dont on percevait seulement l'immensité, offerte à la nuit. Nous étions donc parvenus à la lisière ouest de la forêt.

Les villas apparurent. Elles étaient très espacées et semblaient étrangères l'une à l'autre. Tout à coup, un Noir nous barra la route, muni d'une torche électrique. Il adressa quelques mots à Beckés, en sango, puis nous guida jusqu'à une vaste demeure qui s'ouvrait sur une courte véranda. A trois cents mètres de là, une autre maison se dressait, vaguement éclairée. L'homme à la torche m'expliqua, en baissant la voix:

– Méfiez-vous, cette villa est habitée par un monstre.

– Quel monstre?

– Otto Kiefer, un Tchèque. Un homme terrible.

– Malade, non?

Le Noir me balança le faisceau de sa lampe dans le visage:

– Oui. Très malade. Le sida. Vous le connaissez?

– On m'en a parlé.

– Ce Blanc nous pourrit la vie, patron. Il n'en finit pas de crever.

– Son cas est désespéré?

– Bien sûr, rétorqua l'homme. Mais ça ne l'empêche pas de faire la loi. L'animal est dangereux. Terriblement dangereux. On le connaît tous, ici. Il a tué je ne sais combien de nègres. Et aujourd'hui, il garde avec lui des grenades et des armes automatiques. Il va tous nous faire sauter. Mais ça ne se passera pas comme ça! Moi-même, je possède un fusil et…

Le Noir hésita à poursuivre. Il semblait totalement à cran.

– Ce Tchèque vit-il seul dans la maison?

– Une femme s'occupe de lui. Une M'Bati. Malade, elle aussi. (Le Noir s'arrêta, puis reprit, me braquant de nouveau sa lampe dans les yeux:) C'est lui que tu es venu voir, patron?

La nuit était lourde comme un sirop tiède.

– Oui et non. J'aimerais lui rendre une visite. C'est tout. De la part d'un ami.

Le Noir baissa son faisceau:

– Tu as de drôles d'amis, patron. (Il soupira.) Ici, personne ne veut plus nous vendre de viande. Et ils parlent de tout brûler, quand Kiefer sera mort.

Beckés portait les bagages dans la villa. Tina s'était esquivée dans la nuit. Je payai le Noir et posai ma dernière question:

– Et les cigognes, les oiseaux blanc et noir? Arrivent-elles loin d'ici?

Le Noir ouvrit ses bras et désigna toute la plaine:

– Les cigognes? Elles se posent ici même. Nous sommes au cœur de leur territoire. Dans quelques jours, elles seront des milliers. Dans la plaine, au bord du fleuve, auprès des maisons. Partout. A ne pas faire un pas devant l'autre!

Mon voyage était terminé, j'étais parvenu à la destination finale: celle des cigognes, celle de Louis Antio-che, d'Otto Kiefer, le dernier maillon du réseau des diamants. Je saluai l'homme, pris mon sac de voyage, puis pénétrai dans la maison. Elle était assez grande, meublée de tables basses et de fauteuils en bois. Beckés m'indiqua ma chambre, au fond du couloir, à droite. Je pénétrai dans mon antre. Au centre, se dressait une haute et ample moustiquaire qui surplombait le lit. Les pans de tulle m'adressèrent alors la parole. «Tu viens, Louis?»

Tout était plongé dans l'ombre, mais je reconnus la voix de Tina.

– Qu'est-ce que tu fais là? demandai-je, le souffle coupé.

– Je t'attends.

Elle éclata de rire, ses dents claires tranchèrent le tissu de l'ombre. Je lui rendis son sourire puis me glissai sous la moustiquaire – comprenant que le destin, une dernière fois, m'accordait un sursis.

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Aussitôt, en quelques gestes rapides, je déroulai son boubou. Ses deux seins jaillirent, comme des torpilles de bois. Je jetai ma bouche dans son pubis, crépu et acre. J'y cherchai je ne sais quoi, l'oubli, la tendresse – ou quelques regrets salés. Sa peau frémit. Ses cuisses fuselées s'ouvrirent sur l'empire que je profanais. Une voix au-dessus de moi parla en sango, puis de longues mains me relevèrent et s'emparèrent de mes hanches, afin de me situer, précisément, au creux de l'ombre. Alors, doucement, très doucement, je pénétrai entre les jambes de Tina.

Son corps était tendu, aiguisé, pétri de muscles et de grâce. Il jouait de ses douceurs et de sa force, à volonté, avec l'air de ne pas y toucher. Tina sut me prendre. Elle m'emporta, au fil de mouvements inconnus, profonds et lancinants. Ses mains se jouèrent de mes secrets, trouvant les détails les plus sensibles de ma chair. Concentré sur elle, noyé de sueur et de feu, je promenais mes lèvres sur ses aisselles noires, sa bouche aux dents violentes, ses seins durs et vibrants. Tout à coup, beaucoup trop vite, une vague abrupte s'ouvrit en moi et une explosion de jouissance confina aussitôt à la douleur. A cet instant, des images se précipitèrent sous mon crâne, comme pour me dessouder l'âme. Je vis le corps de Gomoun, infesté d'insectes, la gorge calcinée de Sikkov, le visage de Marcel, couvert de sang, la moustiquaire de mon enfance partant en flammes et en crépitements. Quelques secondes plus tard, tout avait disparu. Le plaisir m'inondait les veines, avec son avant-goût, déjà, de sépulture.

Tina, elle, n'en avait pas fini. Elle se rua au creux de ma pilosité, léchant, suçant, dévorant mes aisselles et mon pubis, longeant ma peau de sa douce langue fluorescente, jusqu'à ce que son corps cambré soit soulevé d'une rage animale. Je n'affichais plus une garde suffisante. En gémissant, Tina déchira les pansements de ma main blessée et planta mes doigts dans son sexe, si rose et si vif qu'il semblait briller dans l'ombre. A force de contorsions, de nuances, elle atteignit son plaisir, alors que le sang, de ma plaie rouverte, coulait lentement entre ses jambes. Une explosion de parfums surgit alors, des senteurs acres et délicieuses, comme l'odeur même du plaisir aigu de la jeune fille. Tina se renversa, chavira, s'échouant le long des draps, telle une fleur de jouissance, anéantie par son propre nectar.

Cette nuit-là, je ne dormis pas. Le long des trêves que Tina m'accordait, je ne cessai de réfléchir. Je songeai à la secrète logique de mon destin, au crescendo incessant d'émotions, de sensations, de splendeurs qui m'était offert, à mesure que mon existence devenait violente et dangereuse. Il y avait là une étrange symétrie: les ciels d'orage, l'amitié de Marcel, les caresses de Sarah ou de Tina avaient trouvé leur écho dans la cruauté de la gare, la violence des Territoires occupés et le corps profané de Gomoun. Tous ces faits constituaient les deux bords d'une même route, sur laquelle je m'acheminais et qui m'emmenait, malgré moi, jusqu'au bout de l'existence. Là où l'homme ne peut en tolérer davantage, où il accepte de mourir, parce qu'il pressent, au-delà de sa conscience, qu'il en sait assez. Oui, cette nuit-là, sous la moustiquaire, j'admis la possibilité de ma mort.

Soudain, un bruit se fit entendre. En quelques secondes, le même écho, léger et obstiné, se répéta, comme une myriade de reflets dans l'air du matin. C'était un claquement, un renflement que je connaissais bien. Je regardai ma montre. Il était six heures du matin. Le jour perçait faiblement le long des stores de verre. Tina s'était endormie. Je me dirigeai vers la fenêtre, ouvris les lamelles vitrées puis regardai dehors.

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