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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:

Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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Non que son programme purement scientifique fût à négliger – il lui faudrait des siècles pour en venir à bout. Elle savait que des chercheurs civils travaillaient sur le même sujet, en aval comme en amont de cette époque. Mais ils étaient originaires de futurs trop lointains pour qu’elle soit en mesure de collaborer avec eux. Et elle appartenait à la Patrouille, qui se consacrait avant tout aux affaires de l’humanité.

Ce qui n’était pas sans avantages, se disait-elle souvent. Pour bien comprendre une écologie, on doit étudier ses fondations mêmes : la géologie, la météorologie, la chimie, les microbes, les végétaux, les vers, les insectes, les petits vertébrés. Mais elle se payait le luxe de suivre les pérégrinations des grands animaux occupant le sommet de la chaîne alimentaire. Certes, il lui appartenait aussi de collecter des tonnes de données ordinaires. En règle générale, elle supervisait les activités des minuscules robots insectoïdes qui emmagasinaient observations et échantillons, transmettant leurs informations à l’ordinateur dans son dôme. Mais elle suivait les bêtes à la trace, examinait leurs foulées, les observait à la jumelle ou dans un affût, tournait autour des lacs, se mêlait aux troupeaux ; c’était chouette, c’était vivant, c’était réel.

Je serai vraiment triste de quitter ce coin. Quoique… Un frisson lui parcourut l’échine. Et s’ils m’envoyaient en Europe au temps des Cro-Magnon ?

Elle avait effectué cette expédition en solitaire. Les guides wanayimo étaient des auxiliaires précieux, bien plus que les Tulat, mais il ne fallait pas leur montrer trop de gadgets high-tech. Son scooter chargé de matériel de camping s’éleva dans les airs par antigravité puis s’immobilisa. Elle activa ses instruments pour jeter un dernier coup d’œil alentour. C’était notamment grâce à leur sensibilité et à leur polyvalence qu’elle n’avait mis qu’un peu moins de deux ans à connaître la région comme sa poche. Se jouant de la distance comme du brouillard le plus opaque, ils pouvaient cibler le plus minuscule des animaux et lui en donner une vue aussi détaillée qu’elle le souhaitait. Des bœufs musqués tournant le dos au vent, un lièvre bondissant à travers les congères, un lagopède prenant son envol et là-bas, dans le lointain, le vieux mammouth errant et grommelant…

Sur cette vaste terre de blancheur, sa masse hirsute était aussi noire que les falaises se dressant au nord. Son unique défense balayait la neige recouvrant la mousse, que sa trompe portait ensuite à sa gueule. C’était là une maigre pitance, mais un mâle solitaire, battu au combat et chassé de sa harde, ne pouvait espérer mieux. Tamberly s’était souvent demandé si elle ne devrait pas abréger ses souffrances. Non. Il lui avait fourni un indice crucial ; et à présent qu’elle le quittait, autant lui laisser son austère fierté. Qui sait ? Peut-être survivrait-il jusqu’au prochain été, peut-être festoierait-il une dernière fois.

« Merci, Jumbo », lança-t-elle dans le vent. Elle pensait avoir découvert la raison pour laquelle ses congénères se faisaient rares en Béringie, alors qu’ils étaient toujours répandus en Sibérie comme en Amérique du Nord. Bien que l’isthme fût encore large de plusieurs centaines de kilomètres, il avait rétréci sous l’effet de la montée des eaux, alors même que la prolifération des bouleaux nains changeait la physionomie de la steppe. Elle n’aurait pas cru que ces proboscidiens soient aussi dépendants de conditions spécifiques. Leurs espèces cousines occupaient toutes sortes d’habitats sur le reste de la planète. Mais ce mâle n’était pas parti vers la côte, où pullulaient prairies et forêts, mais bien vers le nord, pour s’assurer une maigre subsistance au pied des montagnes.

De sa découverte découlait un corollaire excitant aux yeux de Ralph Corwin. Bien que les Paléo-Indiens aient chassé toutes sortes de gibier, le mammouth était le plus précieux à leurs yeux. Il ne leur faudrait que quelques générations pour exterminer tous les troupeaux de la Béringie ; contrairement à un mythe lénifiant, l’homme préhistorique ne vivait pas en harmonie avec la nature. La présence de mammouths plus à l’est inciterait tôt ou tard les plus audacieux à reprendre la migration, bien que l’Alaska fût en grande partie une terre de désolation.

Conclusion : la migration des Paléo-Indiens en Amérique se produirait sans doute plus rapidement qu’il ne le supposait jusqu’ici, et les vagues ultérieures présenteraient des caractéristiques fort différentes de la vague actuelle… Toutefois, cela n’expliquait pas pourquoi le Peuple des Nuages lèverait le camp dès l’année prochaine…

Une bourrasque de bise lui mordit les joues. Des volutes de vapeur l’entourèrent, pareilles à des chiffons grisâtres. Allez, on rentre à la maison déguster une tasse de thé bien chaud. Tamberly régla les contrôle et activa son scooter.

Une fois dans son dôme, elle mit pied à terre, rangea tant bien que mal son véhicule et désactiva l’antigrav. Le scooter chut en douceur de quelques centimètres. Elle se frotta le postérieur.

Bon Dieu que cette selle est froide ! Si je dois retourner dans l’ère glaciaire, j’y installe un système de chauffage.

Pendant qu’elle se déshabillait, se lavait avec une éponge et enfilait une tenue plus décontractée, elle se demanda que faire à propos de Corwin. Sans doute était-il absent. S’il s’était trouvé dans son dôme, son scooter aurait noté l’arrivée de celui de sa collègue et il serait accouru lui proposer de boire un verre et de dîner avec lui. Vu qu’il ne l’avait pas vue depuis dix jours, elle aurait du mal à décliner l’invitation. Jusqu’ici, elle s’était débrouillée pour qu’il parle surtout de lui, ce qui détournait son attention et se révélait même intéressant. Mais, tôt ou tard, il allait sûrement tenter de la draguer, ce qui ne l’intéressait pas le moins du monde. Comment éviter une scène désagréable ?

Dommage que Manse ne soit pas anthropologue. Ce serait un compagnon des plus confortables, un peu comme une vieille chaussure – une chaussure de rando qui a arpenté de bien étranges sentiers et n’a rien perdu de sa solidité. Avec lui, je n’aurais pas de souci à me faire. Si jamais il essayait de me draguer… Hé ! serais-je en train de rougir ?

Elle se prépara un thé et s’assit. Une voix venue du dehors lui dit soudain : « Bonsoir, Wanda. Comment ça s’est passé ? »

Il n’était pas allé plus loin que le village. Et merde ! « Très bien, répondit-elle. Euh… je suis vannée et vous risquez de ne pas apprécier ma compagnie. Pouvez-vous attendre demain, que je sois reposée ?

— Hélas non. » Sa solennité ne semblait pas feinte. « J’ai une mauvaise nouvelle. »

Une pointe de glace se planta dans son cœur. Elle se leva. « Je vous ouvre.

— Vous feriez mieux de sortir. Je vous attends. » Et on n’entendit plus que le vent.

Elle enfila des chaussettes de laine, un pantalon de ski, une paire de bottes, une parka. Lorsqu’elle émergea, le vent la fit chanceler. Il faisait voler des cristaux de glace au-dessus du sol. Le soleil, qui s’abîmait derrière les collines au sud, semait de toutes parts des éclats de diamant. Tout aussi chaudement vêtus, chacun à sa manière, Corwin et Loup-Rouge se tenaient côte à côte. Leur mine était fort sombre.

« Que la fortune soit avec toi, salua Tamberly, élevant la voix au sein des sifflements du vent.

— Que des esprits favorables t’accompagnent, répondit l’homme du Peuple des Nuages sur un ton tout aussi formel.

— C’est à Loup-Rouge qu’il appartient de conter ce récit, déclara Corwin dans la même langue. Il me l’a dit lui-même. Quand j’ai vu que tu étais revenue, je suis allé le quérir. »

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