Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
Le visage ridé du chaman se durcit. Il aboya un ordre. Son compagnon acquiesça. Aryuk attendit de savoir quel serait le sort de sa famille.
« Tu ne fais pas kuyok contre nous, déclara Renard-Véloce. Nous emmenons celle-ci. Elle parlera. »
Il planta sa lance dans la neige, s’avança d’un pas, saisit Tseshu par le bras. L’arracha à l’étreinte de son homme. Elle hurla.
Daraku !
Un vent rugit dans l’esprit d’Aryuk. Lui-même hurla en bondissant.
Renard-Véloce abattit sa hache. Déséquilibré, il rata le crâne d’Aryuk mais le frappa à l’épaule gauche. Aryuk ne vit ni ne sentit le coup. Il emboutit l’homme du Peuple des Nuages. Son bras droit s’abattit. Sa pierre s’écrasa sur la tempe de Renard-Véloce. Celui-ci s’effondra.
Aryuk se campa au-dessus de lui. Puis vint la douleur. Lâchant sa pierre, il tomba à genoux et palpa son épaule blessée. Dzuryan le rejoignit en courant. Il lança sur le chaman une pierre à peine taillée. Le vieil homme l’esquiva et s’en fut, se faufila entre les arbres, gagna le sommet de la colline. Dzuryan rejoignit Tseshu et Aryuk. Seset fit taire les enfants.
L’âme d’Aryuk revint dans son corps et les ténèbres reculèrent autour de lui. Il se releva avec l’aide de sa femme et de sa fille. Le sang coulait de son épaule, flamme rouge sur fond de neige. Son bras pendait contre son flanc, inutile. Lorsqu’il tenta de le remuer, la douleur fut si vive que la nuit déferla de nouveau sur lui. Tseshu écarta sa cape pour examiner la plaie. Elle n’était guère profonde, la pointe de la lance ayant buté sur l’os, mais l’os en question devait être brisé.
« Père, dois-je rattraper l’autre homme et le tuer ? » demanda Dzuryan. Sa voix d’enfant tremblait-elle, ou bien était-ce ainsi qu’Aryuk l’entendait ?
« Non, lui répondit Tseshu. Il est trop loin maintenant. Tu es trop jeune.
— Mais il… il va raconter ce qui s’est passé au Loup-Rouge. »
Aryuk s’aperçut non sans surprise qu’il était capable de penser. « Cela vaut mieux ainsi, chuchota-t-il. Il ne faut pas que les choses empirent… pour l’ensemble des Nous. »
Il baissa les yeux. Renard-Véloce gisait sur le sol, flasque. Le sang qui avait jailli de son nez ne coulait plus mais gouttait avec lenteur, épaissi par la froidure. Sa bouche béante était sèche, ses yeux vitreux, et ses entrailles s’étaient vidées. La congère sur laquelle il avait chu cachait sa tempe défoncée.
« Je me suis oublié, lui murmura Aryuk. Tu n’aurais pas dû poser la main sur ma femme. Pas après l’avoir posée sur ma fille. Nous avons été aussi peu sages l’un que l’autre.
— Viens près du feu », lui dit Tseshu.
Il la suivit, obéissant. Les femmes s’efforcèrent de le soigner, pansant la plaie avec de la mousse, immobilisant le bras à l’aide de lanières. Dzuryan raviva le feu et alla chercher un lapin congelé sous un cairn tout proche. Tseshu le coucha sur les braises.
La viande cuite réchauffe le cœur, et Aryuk sentit ses forces lui revenir au contact de ces corps qui l’entouraient. Au bout d’un temps, il déclara : « Le matin venu, je devrai vous quitter.
— Non ! » gémit Tseshu. Il savait qu’elle avait compris ses intentions. Mais elle protesta néanmoins : « Où pourrais-tu aller ?
— Loin. Quand ils sauront, ils viendront chercher leur mort, et ils me traqueront moi aussi. S’ils nous trouvent ensemble, cela sera grave pour vous. Quand Barakyn et Oltas reviendront, vous partirez tous dans une direction différente, pour chercher refuge chez des amis. Le Peuple des Nuages saura que moi et moi seul l’ai tué. S’ils ne vous voient pas auprès de son cadavre, je crois qu’ils se satisferont de ma mort. Le temps qu’ils me retrouvent, ils auront épuisé le plus gros de leur colère. »
Seset se prit à bras-le-corps, oscilla d’avant en arrière, pleura à chaudes larmes. Tseshu resta impassible, mais elle prit la main valide de son homme dans la sienne.
« Taisez-vous maintenant, ordonna Aryuk. Je suis fatigué. J’ai besoin d’une nuit de repos. »
Tseshu et lui regagnèrent leur hutte. Une fois étendu auprès d’elle, il constata qu’il parvenait à s’endormir – d’un sommeil agité, embrasé par la douleur, peuplé de rêves aussi fugaces que des arcs-en-ciel. J’ai vécu plus longtemps que bien des hommes, songea-t-il lors d’un moment de lucidité. Il est temps pour moi de retrouver nos enfants trépassés. Ils doivent être bien seuls.
Au lever du jour, il mangea de nouveau, laissa sa femme le vêtir et sortit. La ravine était un fossé d’ombre, bordé d’arbres voûtés sur leurs propres rêves. Quelques étoiles scintillaient encore dans le ciel. Son haleine fumait dans l’air glacé. De la mer lui parvenaient le murmure des vagues et les craquements de la glace. Sa blessure l’élançait mais, s’il avançait prudemment, la douleur demeurait supportable.
Sa femme, son fils et la femme de son fils aîné se rassemblèrent autour de lui. Il désigna le cadavre. « Portez-le à l’intérieur et refermez la porte avant de partir, leur dit-il. Les Chasseurs de Mammouths seront peut-être moins fâchés si leur ami est épargné par les mouettes et les renards. Mais d’abord…» Il voulut se baisser. Sa blessure le lui interdit. « Dzuryan, tu es l’homme de la famille en attendant le retour de tes frères. Arrache-lui les yeux. Si je les emporte avec moi, son fantôme me suivra et vous laissera en paix. » Le jeune garçon recula d’un pas, ses lèvres frémissant au sein de son visage plongé dans l’ombre. « Obéis ! »
Lorsque les deux globes furent nichés dans sa bourse, Aryuk attira Tseshu contre lui de son bras valide. « Si j’étais devenu vieux et faible, j’aurais dû partir dans la nature, lui confia-t-il. Je ne fais que partir un peu plus tôt, un tout petit peu plus tôt. »
Il prit une hache à Dzuryan, sans trop savoir pourquoi. Il avait refusé des provisions de bouche et n’était pas en état de tuer un animal ni de tendre un piège. Enfin, cela lui faisait quelque chose à tenir. Il hocha la tête, se retourna et s’en fut d’un pas traînant, en direction du sentier le moins pentu de la colline, qui le conduirait hors de vue.
Tu ne m’as sûrement jamais souhaité ce sort, Toi-qui-Connais-l’Étrange, songea-t-il. Quand tu l’apprendras, viendras-tu à mon secours ? Mieux vaut que tu aides mes enfants et mes petits-enfants. Je n’ai plus d’importance désormais. Il chassa le souvenir qu’il gardait d’elle pour se consacrer tout entier à son errance.
VII.
Pendant l’hiver, les Tulat réduisaient leurs activités au maximum afin de consacrer toute leur énergie à la survie. Ils continuaient de pratiquer la cueillette quand c’était possible et profitaient des brèves journées pour accomplir les corvées indispensables mais, le plus souvent, ils restaient tapis dans leurs huttes et, lorsqu’ils ne dormaient pas, se plongeaient dans un état de transe propice aux songeries. Il n’était guère étonnant que nombre d’entre eux soient frappés par la maladie, en particulier les enfants en bas âge. Mais avaient-ils vraiment le choix ?
Par contraste, les Paléo-Indiens demeuraient actifs tout le long de l’année, même pendant les longues nuits. Ils disposaient de l’habileté et des moyens nécessaires pour se nourrir convenablement en toute saison. Si certains animaux migraient en hiver, le caribou par exemple, d’autres, tel le mammouth, n’en faisaient rien. C’était pour cette raison qu’ils s’étaient établis dans la steppe, même si leurs chasseurs montaient aussi des expéditions dans les highlands au nord et dans les forêts au sud. Seule la mer les faisait reculer. Leurs descendants apprendraient à l’apprivoiser. En attendant, les Tulat exploitaient le rivage pour le compte du Peuple des Nuages.