La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
— Il ne faut pas longtemps pour mourir, objecta Lambert.
Milady appela la Sicile. Elle demanda à parler à une certaine Maria-Pia, se fit connaître d’elle et apprit ainsi que l’ami Silvio avait été abattu au volant de sa voiture, la veille, en fin d’après-midi, comme il quittait le café où il allait quotidiennement jouer aux cartes avec ses copains. Lady M. proféra quelques mots de condoléances et raccrocha.
— Ce vieux branleur a dû commettre quelque imprudence, soupira-t-elle. Là-bas, ça ne pardonne pas.
Lambert posa ses deux mains sur les épaules décharnées de Milady. Il la fixa dans les yeux, cherchant des traces de son précédent passage à vide. Le regard de la vieille était plein de lucidité et d’énergie.
— Il faut tout laisser tomber et rentrer en Europe, Milady ; vous voyez bien que les choses se gâtent !
L’expression de la vieille femme se durcit et une lueur de mépris passa dans sa prunelle.
— Petit con, dit-elle. Petit con !
— Quoi, petit con ! s’écria Lambert, outré. Votre associé se fait descendre et vous ne tenez pas compte de l’avertissement ! Vous voulez réaliser le coup comme si de rien n'était !
— Ainsi, nous n’aurons pas à partager, ricana Lady M. On a liquidé Ban et toi, mauviette, tout de suite d’associer son exécution à notre opération en cours. Mais cela n’a rien à voir. Ban est out depuis un certain temps vis-à-vis de la Mafia, c’est ce qui l’a décidé à se venger en m’organisant l’affaire présente ; mais s’il se venge c’est parce qu’il était brûlé, donc pratiquement condamné. Sa mort est sans rapport avec notre histoire !
— C’est vous qui le dites, supposition gratuite, Milady !
— Je le dis parce que c’est vrai, trou-de-balle ! D’ailleurs, tu en auras la preuve demain.
— Quelle preuve ?
— Si le grand caissier descend comme prévu au Waldorf pour la ramasse, c’est donc que les gens de Palerme ne sont pas au courant de notre présence, vrai ou faux ?
Il ne répondit rien. Avec Milady, il était vain d’insister, sa vérité seule prévalait et celle des autres n’existait pas pour elle.
La clé se trouvait bien à la réception, comme prévu, à l’intérieur d’une enveloppe au nom de l’hôtel. Lambert stoppa un taxi piloté par un sujet irakien au crâne rasé, qui ressemblait à un bagnard d’opérette. La photo du conducteur figurait au tableau de bord et, sur le cliché, Kémal El Hussein paraissait encore plus rébarbatif qu’en réalité. Assis sur une banquette de faux cuir éventrée, Lambert s’imprégnait du fascinant spectacle de New York en pleine activité. Il mourait de faim, n’ayant rien absorbé depuis vingt-quatre heures. Milady ne lui avait même pas laissé prendre un café, tant elle était pressée d’entrer en possession du colis de la consigne.
Ils furent rendus à la Gare Centrale en un clin d’œil. Naïvement, Lambert demanda au chauffeur s’il voulait l’attendre. « Va te faire enculer ! » lui répondit ce dernier, sans animosité particulière mais avec une grande fermeté.
Il avait vu des films et lu des livres dont l’action se passait la Gare Centrale. Pour lui, le lieu était fascinant. Il le savait immense, mais quand il pénétra dans l’édifice, il le trouva beaucoup plus impressionnant que ce à quoi il s’attendait et fut frappé d’agoraphobie. Ce qui l’étourdit plus que le reste, ce fut la hauteur du plafond. La formidable voûte l’écrasait. Cela lui rappelait il ne savait plus lequel de ses livres d’enfant relatant les aventures d’un petit Robinson perdu dans la forêt amazonienne et qui découvre un temple inca envahi par la végétation, si immense que cela formait une sorte d’univers en soi. Le plafond se transformait en Voie lactée. Le petit Robinson marchait pendant des jours à l’intérieur du temple avant d’en trouver l’extrémité. Lambert marcha longtemps dans ce temple de marbre, à l’énorme rumeur de foule piétinante. Il sentait la présence des trains sans les voir. Des gens pressés qui ne s’apercevraient jamais déferlaient sans trêve. Certains s’arrêtaient à des guichets ou dans des cabines téléphoniques, d’autres s’asseyaient pour lire ou manger. Des tableaux lumineux semblaient envoyer des messages ; on y voyait courir des tracés en petites ampoules sans cesse en mouvement. Ses semelles écrasaient du pop-corn. Tout son être était pris dans une sorte de respiration puissante et subissait d’étranges pulsations. Il eut du mal à se repérer et finît par trouver les consignes. Quand il voyait projeter Midi, Gare Centrale à la télévision, pouvait-il se douter qu’un jour il y vivrait une aventure dramatique ?
Il découvrit sans mal la case 114, l’ouvrit et trouva à l’intérieur un sac de sport en toile bleue. Il s’en empara. Le sac était assez lourd.
Lambert laissa la porte de la consigne entrebâillée, avec la clé dessus. Comme il s’éloignait, il passa devant un bureau de poste et, pris d’une idée subite, il y entra. Il fut surpris de le trouver à peu près désert. C’était l’unique endroit où la vie paraissait stagner dans une inertie un peu grise. Une fille noire qui sentait fortement le parfum à bas prix s’occupait du téléphone. Il lui demanda si elle pouvait lui trouver un numéro téléphonique à Paris en partant simplement du nom de l’abonné. « Pourquoi pas ? » répondit l’employée avec un grand sourire violacé. Elle prit le billet sur lequel il avait tracé « Fargesse Noémie » et commença par potasser un annuaire. Au bout de deux minutes, elle avait trouvé le numéro et le lui laissait composer. La sonnerie retentit deux fois seulement, comme elle attaquait son troisième appel. Noémie décrocha.
— C’est Lambert, murmura-t-il, je te dérange peut-être ?
Elle eut un léger temps de réflexion dont il fut mortifié. L’avait-elle déjà oublié ?
— J’allais partir, dit-elle, on tourne en extérieur et la voiture de la production m’attend devant chez moi.
— Pardonne-moi.
— Où es-tu, je t’entends d’une façon un peu anormale.
— New York.
— Avec la vieille ?
— Oui.
— Voyage de noces ?
— Tu es garce, murmura tristement Lambert. A propos, ton bouffeur de cul est mort.
— Pompilius ?
— Il s’est suicidé deux ou trois jours après la fameuse soirée.
— Il a bien fait, fit Noémie. Néanmoins, tâche de ne pas l’imiter ! Je peux savoir la raison de ton appel ?
— J’ai froid, fit Lambert.
— Couvre-toi.
— A l’âme !
— Tu grelotteras tant que tu vivras auprès de ce monstre.
— Ce n’est pas un monstre, Noémie.
— C’est quoi, alors ?
— Peut-être une sainte. Une chierie, une abomination de sainte, mais une sainte.
Elle éclata d’un rire féroce.
— C’est pour me dire ça que tu m’appelles ?
— Elle n’a pas de vie à elle, poursuivit-il, seulement celles qu’elle s’invente. Jusqu’ici elle n’a existé que pour son cul et pour Dieu.
— Je n’ai pas beaucoup de religion, mais tu aurais pu citer ça dans l’ordre inverse, ricana Noémie.
— Avec moi, elle commence à vivre parce que je suis probablement la première personne qu’elle aime depuis qu’elle est au monde ! Seulement j’arrive tout à la fin, au moment de la fermeture !
— Pardonne-moi, Lambert, mais ça ne me fait pas chialer. C’est tout ce que tu avais à me dire ?
— Oui. Et aussi que mon destin me paraît compromis. J’avais besoin de parler à quelqu’un et comme l’autre nuit tu as prétendu m’aimer… Oh ! et puis merde !
Il raccrocha.
— C’est à vous, le sac bleu, là ? lui cria la préposé comme il atteignait la porte.