La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Elle leva sa main en repliant les doigts à l’exception du médius.
— Tiens ! Dans le cul, connard ! Dans ton cul de pédale, pédalo !
On leur apporta le homard thermidor. Il sentait bon. Milady cessa aussitôt ses grossièretés pour déguster le mets qu’elle déclara « sublime ». Comme Lambert était désormais habitué à ses sautes d’humeur, il se mit à manger avec ce magnifique appétit que seule donne la véritable faim. Dans l’après-midi, ils se rendirent au Rockefeller Center où Lady M. avait des souvenirs à retrouver. Mais elle se déclara déçue. La librairie française avait fondu (depuis son temps à elle) et du grand magasin d’autrefois ne subsistait plus qu’une maigre boutique. Elle s’assit sur un banc, face au jet d’eau.
— L’arnaque, fit Lambert, ça vous est venu comment ? Le soleil se découpait en immenses projections géométriques, à cause des gratte-ciel. Milady était assise dans l’ombre et Lambert dans la lumière. Un groupe de Japonais photographiaient les jeux d’eau et un jeune rabbin récitait des prières sous son grand chapeau taupé noir. Des gamins se poursuivaient en patins à roulettes. A quoi ressemblait une enfance à New York ? Quelle sorte de souvenirs laissait-elle ? Lambert évoqua sa province où se dressaient des clochers, des vieilles maisons, des monuments aux morts kitsch à pleurer… Il se remémorait des fontaines aux margelles moussues, des places du dimanche sombrant dans des torpeurs. Il avait déjà oublié sa question lorsqu’elle répondit :
— Le jeu.
— Pardon ?
— Tu me demandes ce que furent mes débuts en arnaquerie, je te réponds : le jeu. J’étais l’amie d’un voyou parisien : Marcel. Il flambait à mort dans des bistrots du dix-huitième, avec d’autres malfrats de son acabit. Pendant qu’il tapait le carton dans les arrière-salles, je lisais à une table, derrière ses adversaires. Il y avait des trous habilement aménagés dans mon A Tout Cœur qui me permettaient de voir leur jeu à la dérobée. On avait institué un code avec Marcel. Une toux, un raclement de gorge, un éternuement, un sifflotement, un air fredonné, correspondaient à des indications. Il gagnait souvent, il gagnait trop. Ses potes, qui n’étaient pas en panne de cervelle, ont fini par se gaffer de la chose et par exiger mon éviction. Marcel l’a mal pris. Messieurs les hommes ont castagné et Marcel a dérouillé plein la gueule. J’en ai profité pour le laisser quimper ; c’était une cloche de demi-sel qui me tirait comme un branque. Par la suite, je me suis expliquée dans les casinos avec le marqués de Santa Blanca, un grand d’Espagne. Alors là, ça a été du grand art ! Et comme sabreur, pardon : le top niveau ! Mais pour ce qui est de l’arnaque pure et simple, je dois dire que je l’ai inventée toute seule ; au moment où les cartes de crédit ont débarqué sur le marché. Vois-tu, mon ange chéri, petite cause grand effet. Tout a débuté à cause d’une erreur de secrétariat d’une de ces fameuses maisons. J’ai trouvé un jour dans mon relevé de compte, un autre relevé qui ne me concernait pas et qu’une dactylo distraite avait joint au mien par inadvertance. Il était destiné en fait à un agent de change parisien. Sur la feuille du bonhomme, on trouvait la liste des dépenses qu’il avait réglées par le truchement de cette maison de crédit : des hôtels, à Londres et à Bruxelles, des boîtes de nuit, des boutiques féminines. Pour qui connaît un peu l’existence, il était pratiquement certain que le type avait mené la grande vie avec une maîtresse. Il puait l’adultère, ce relevé. Pour me marrer, j’ai appelé le gars au téléphone et j’ai commencé à lui flanquer les foies. C’était bien, l’Hôtel du Parlement ? La dame avait été heureuse du cadeau acheté chez Van der Plume ? Elle s’était éclatée, au Carnaval de Minuit ? Le pauvre diable n’était pas un combatif. Tout de suite écroulé, vaincu, proposant la ferme et les chevaux pour prix de mon silence. Je lui ai épongé un max. »
Elle se tut. Puis elle lâcha sa canne et, quand Lambert la lui eut ramassée et qu’il la lui tendit, il comprit à son regard voilé que Milady avait cessé d’être présente.
Il attendit longtemps qu’elle reprenne ses esprits, mais elle restait comme inconsciente ; il avait beau lui parler, lui chuchoter des mots tendres à l’oreille, elle ne réagissait toujours pas. A plusieurs reprises, il tenta de l’arracher à leur banc, elle résista par la pire des forces, la plus sinistre : celle de l’inertie. Il eût fallu qu’il la chargeât sur ses épaules mais il n’osa le faire ; alors il abandonnait momentanément la partie et attendait, se disant qu'elle finirait bien par sortir de sa léthargie. Au bout d’une heure, la situation étant inchangée, il s’approcha d’un couple de jeunes Français, probablement en voyage de noces, et leur demanda de l’assistance. D’assez mauvaise grâce, l’homme l’aida à porter Milady jusqu’au bord du trottoir, puis à la charger dans le taxi que sa fraîche épouse venait de stopper. Le Waldorf se trouvant proche du Rockefeller Center, le chauffeur, un Chinois, maugréa. Lambert le fit taire en lui allongeant un billet de dix dollars.
— Tu jettes l’argent par les fenêtres, fit Milady.
Elle venait de récupérer, une fois de plus. Il ne prit presque pas garde à cette résurrection. Désormais, l’entendement de Milady ressemblait à ces torrents pyrénéens qui coulent tantôt à ciel ouvert, tantôt dans de mystérieuses gorges souterraines. Il se demandait s’il convenait de la montrer d’urgence à un médecin new-yorkais. Il avait entendu dire que les prestations médicales sont compliquées aux Etats-Unis, aussi préféra-t-il remettre la chose à leur retour en Europe. Sitôt que Milady fut installée au salon, il descendit avec leurs billets d’avion pour demander au concierge de leur réserver des places sur un vol du lendemain. L’homme aux clés d’or fit le nécessaire et lui annonça qu’ils auraient deux places en first à bord de l’avion de Paris qui décollait à 19 heures 30. Ce laps de temps parut interminable à Lambert. New York lui faisait horreur, abordé dans de telles conditions. Il prévint la réception de leur prochain départ et monta rejoindre Milady.
Dans le courant de la journée, elle eut des alternances de flou et de parfaite lucidité, au cours desquelles elle s’obstinait à échafauder des plans plus ou moins filandreux concernant « l’opération » du lendemain.
En fin d’après-midi elle s’endormit profondément dans son fauteuil et Lambert alla regarder la circulation depuis leur fenêtre. Les taxis jaunes composaient apparemment un bon tiers du trafic. Un policier à cheval, terriblement anachronique dans cet univers de verre et de béton, passait le long du flot grondant. Les enseignes déjà allumées clignotaient. On sonna à la porte et un groom lui remit un télégramme qui venait de parvenir à son nom qu’on avait orthographié « Crassier » au lieu de « Crissie ». Il lut : « Rappelle-moi d’urgence. Noémie. »
Il fut stupéfait. Comment diable savait-elle son adresse à New York ? Il ne lui avait pas parlé du Waldorf lors de la brève communication du matin.
Comme il possédait une mémoire d’ordinateur, il avait gardé en tête le numéro recherché par la petite postière noire. Cette fois-ci, la sonnerie carillonna longtemps avant que Noémie ne décroche.
— Je n’entendais pas sonner, s’excusa-t-elle, je prenais un bain avant d’aller me coucher.
— Quelle heure est-il à Paris ?
— Cela pourrait être un titre de roman, fit-elle. Bientôt minuit.