La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Il l’oubliait.
Il la trouva assise par terre, au milieu du salon. Comment était-elle parvenue à cette position avec sa hanche malade ? Elle avait retiré de son vase l’énorme gerbe dont la direction de l’hôtel avait décoré la pièce, pour aligner les fleurs sur la moquette, face à elle. Elle puisait dans le tas, de manière à reconstituer d’autres bouquets plus petits en les regroupant par variétés.
— Que faites-vous, Milady ? interrogea Lambert.
— Je prépare des bouquets, répondit-elle sans relever la tête, et j’irai les vendre. Sais-tu que j’ai été bouquetière, autrefois, à Nice ? Mon père était un émigré italien qui avait épousé une lingère rencontrée dans la maison de maître où ils travaillaient l’un et l’autre. Lorsque je suis venue au monde, ils ont perdu leur emploi car on ne tolérait pas les marmots dans la bourgeoisie de l’époque. Maman a ouvert une petite boutique de repasseuse dans le vieux Nice ; mon père l’aidait. Seulement, il était tuberculeux et s’est bientôt mis à cracher le sang. Il est mort de phtisie quand j’avais huit ans.
Elle releva la tête enfin et lui sourit. Son regard était lumineux. Pourquoi avait-il dit à Noémie qu’elle était peut-être une sainte ? Une sainte mythomane !
— Tu n’as pas l’air de comprendre ce que je te dis, Lambert ?
Donc, malgré son égarement, elle se rappelait son nom. Il risqua :
— Je croyais que votre père était notaire près de Valence ?
— Où as-tu pris cette fable ?
Il eut la charité de ne pas insister.
— Je ne sais pas. Peut-être est-ce Pompilius qui me l’a dit.
— Ça ne m’étonnerait pas de lui. Il radotait, les derniers temps. Je pense que le cancer dont il est mort affaiblissait ses facultés mentales.
Elle reprit la composition de ses petits bouquets qu’elle liait en utilisant la tige d’une des fleurs.
— Comme maman ne parvenait pas à joindre les deux bouts, le soir j’allais vendre des fleurs dans les grands restaurants comme le Ruhi ou le Negresco. Je portais un petit costume de Niçoise que ma mère m’avait confectionné car elle était très habile. Mon négoce marchait très bien. Qu’est-ce que c’est que ce sac bleu ?
— Celui que j’ai trouvé à la consigne de la Gare Centrale.
Elle lâcha les fleurs qu’elle tenait. Assise à même le sol, au milieu des végétaux, elle avait une allure de pauvresse avinée sur un trottoir.
— Aide-moi à me relever, mon chéri, murmura-t-elle, il y a quelque chose qui ne va pas.
Il passa derrière elle, glissa ses mains sous les aisselles de Milady et la mit à la verticale sans effort. Elle était si légère !
— Qu’est-ce qui ne va pas, Milady ?
— Dans ma tête. J’ai ressenti comme un vertige, un coup de flou. Pourquoi ces fleurs sont-elles par terre ?
Lambert hésita, mais il se dit qu’avec une femme de sa trempe, il fallait jouer cartes sur table.
— Ecoutez, Milady, depuis hier vous avez des périodes d’absence. Sans doute sont-elles dues à la fatigue du voyage. A certains moments vous vous croyez ailleurs et à une autre époque. Il est impossible de réaliser ce pour quoi nous sommes venus. Il faut savoir déclarer forfait, parfois. D’autant plus que votre ami Ban est mort assassiné. Nous allons retourner en Europe, à Paris. Nous consulterons un grand spécialiste, je connais les noms des plus fameux. Il vous prescrira un traitement qui vous remettra en état. Je vous soignerai bien, vous pouvez avoir confiance en moi.
Elle l’écoutait, pensive.
— Le déclin, fit-elle. Ma grand-mère, la baronne de Chévenac, est morte en enfance. La déliquescence, mon pauvre amour ! C’est curieux, mais je n’ai jamais envisagé une telle perspective. Je me sentais si parfaitement maîtresse de mon esprit. Que mon self-control m’échappe, c’est la fin de tout !
— Ne soyez pas pessimiste, Milady, cela se soigne. Nous ne sommes plus à l’époque de votre grand-mère. Il existe en gériatrie des thérapies remarquables. Seulement, il n’est plus question de mener cette existence aventureuse.
— Déballe ce qu’il y a dans le sac, Lambert !
Il s’exécuta et sortit tour à tour : une forte chignole à main, un jeu de mèches serrées dans un étui de toile, une espèce d’extincteur au bec muni d’un tuyau terminé par une canule, un pistolet enveloppé dans un chiffon huileux, une grosse burette pourvue d’un capuchon de plastique et enfin un stéthoscope médical. Milady examinait chacun de ces objets attentivement, en connaisseuse. Il était évident qu’elle ne se posait pas de questions quant à leur utilité.
— Qui vous envoie ça ? demanda Lambert.
— Des copains de mon pauvre Ban ; le bougre avait tout organisé.
— Ils sont intéressés au coup, ces correspondants new-yorkais ?
— C’est un milieu où personne ne fait rien pour rien, dit-elle.
— Vous connaissez leurs coordonnées ?
— Non ; moins on en sait, mieux on se porte.
— Comment allez-vous leur restituer ce fourbi ?
— Ces outils ne sont pas consignés, plaisanta la vieille femme.
Elle avait retrouvé tout son punch, au point qu’il était difficile de se la remémorer en train de composer des bouquets sur le tapis.
— Milady, je vais retourner mettre ça à la consigne et nous laisserons la clé au concierge, en bas ; peut-être auront-ils l’idée de repasser ?
— Tu les prends pour des branques ? Décidément, tu es un môme innocent. Je crois que je me suis fait des idées à ton sujet. Plagiste, c’était ton lot, petit d’homme. Tu es fait pour louer des pédalos !
— Et vous, pour la maison de retraite ! s’emporta Lambert. Vous me faites trop chier, Milady, avec vos arnaques foireuses et vos délires jamais pareils. J’en ai marre d’écouter vos trente-six mille vies pleines d’amants en rut, de taudis ou de casinos ! A présent, la représentation est finie. Vous devenez gaga, alors on rentre ! Il est l’heure de coucher les vieillards !
Milady écouta la tirade venimeuse sans broncher…. Quand il se tut, elle s’en fut prendre l’un des billets d’avion dans son vanity-case, ainsi qu’une liasse de dollars. Elle jeta le tout sur la table.
— Voilà : billet de retour, fric ! Maintenant tu te tailles, bébé rose, j’ai assez ri. Tu as ton passeport ?
Elle parlait sans colère, presque avec détachement.
— Je ne vous laisserai pas ici dans votre état ! murmura Lambert, douché par la réaction de la vieille.
— Ne t’occupe pas de mon état, minet ! Gâteuse ou pas, j’exécuterai mon numéro, et je le réussirai. Tu la prends pour qui, Lady M. ? Allons, ramasse tes fringues et barre-toi. Tu ne serais pas un peu pédé sans le savoir ? Je n’avais pas encore pensé à cette éventualité.
Il haussa les épaules, alla ouvrir sa valise qui attendait sur un trépied du dressing. Ensuite, il décrocha ses vêtements, les empila du mieux qu’il le put. Il n’avait jamais su faire une valise. Lorsqu’il revint au salon, elle était installée à la table, en train de manipuler les différents ustensiles sortis du sac.
Lambert s’approcha et voulut s’emparer de la chignole. Elle mit la main sur l’outil, mais il le tira à lui et elle le lui laissa prendre.
— Si j’en crois ce machin-là, fit-il, vous allez avoir des trous à percer ? Et si j’en juge à la qualité des mèches, c’est pas dans du fromage que vous les ferez ! Vous allez être mimi tout plein, à vous escrimer sur cet engin, appuyée sur votre canne.
Des larmes lui vinrent parce qu’il venait réellement d’imaginer la scène, de la « voir » et que cette image insolite le bouleversait. Il tomba à genoux devant la chaise de Milady, lui prit les jambes dans ses bras arrondis.