La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
— Je suis le neveu de Lady Mackinshett, une vieille amie de Silvio Ban, j’appelle de New York pour un motif très grave, il est indispensable que je lui parle.
Il crut percevoir comme un sanglot incontrôlé.
— Il est mort, dit la femme lointaine.
La surprise et l’incrédulité rendirent Lambert muet.
A l’autre bout, la correspondance raccrocha et la sonnerie d’éternité de la ligne siffla à l’oreille du jeune homme. Dans la salle de bains proche, Milady chantait à tue-tête.
« Seigneur, qu’il est bon, qu’il est voluptueux d’ignorer la peur. J’ai confiance en moi parce que j’ai confiance en Vous. Je suis transportée par ma foi. Je veux bien m’occuper de tout, ici-bas, puisque Vous Vous occupez de moi, là-haut. Pourquoi d’ailleurs dis-je « là-haut » étant donné que Vous êtes partout : dans chaque rue de New York, et jusque dans le jet rotatif de ce bidet qui vous inonde la babasse avec une impétuosité d’étalon ! Putain ! Lorsque je l’ai actionné, tout à l’heure, j’ai cru morfler un chibre d’âne entre les cuisses. M’en voilà toute revigorée. Ça surprend. Ca charme. A quel âge, mon premier bidet, Seigneur ? Pourriez-Vous me le dire ? Chez nous, Vous pensez bien que nous n’en avions pas ! A Courbevoie, dans un trois-pièces où nous nous entassions à… A combien, du reste ? Il y avait grand-mère, papa, maman, Marinette, ma grande sœur, et Momo, mon petit frère ahuri qui devait finir à quatorze ans sous le capot d’un autobus de la RATP. Six ! Je dormais avec mamie. Elle ronflait et pétait toute la nuit ! La joie ! Notez que j’en rigolais à l’époque. J’avais l’âge où les pets amusent. Alors un bidet, on savait à peine ce que c’était. A l’époque, même les bourgeois n’en possédaient pas. On se lavait le dargeot à l’évier. Combien de fois ai-je surpris maman en train de faire sa toilette intime ! Y avait pas de tampax, alors, mais des pattes-à-cul ! Qu’on lavait après usage ! Vous parlez d’un bonheur ! Maman mettait les siennes à sécher dans le jardinet galeux qui séparait notre immeuble croulant de la rue et dont nous avions la jouissance puisqu’on habitait le rez-de-chaussée. Ca faisait assez de jaloux comme ça, parmi les autres locataires. Notamment la mère Rigautin, du second, qui nous balançait ses ordures sur la gueule, comme quoi le jardinet appartenait à tous ceux de la maison ! Je les revois encore en guirlande sur le fil d’étendage, les pattes de maman. Tout le quartier savait quand elle avait ses affaires, ma pauvre vieille ! Alors, les bidets, hein ? Non, mon premier, ç’a été celui d’un hôtel de passe où m’a conduite le grainetier de la rue Anatole-France (qui ne s’appelait pas encore rue Anatole-France vu que ce dernier vivait encore). M. Mongibon, le grainetier. Blouse grise, casquette vissée éternellement sur la tête, y compris dans son magasin qui sentait fort le blé fermenté. Il avait un crayon jaune sur l’oreille. Le visage anguleux, jamais rasé de près. Un sourire fumier aux lèvres. A première vue, il paraissait vieux, à cause de son accoutrement. Quand on le regardait de plus près, on s’apercevait qu’il était encore jeune et pas vilain garçon. J’allais chez lui acheter du millet pour le canari que j’avais gagné dans une fête foraine. Il me pelotait avant de me servir. Une main sur ma poitrine « Dis donc, Martine, ça pousse de ce côté ! » Une autre fois, pendant que je regardais les tortues qu’il vendait, il a passé sa main sous ma jupe et m’a caressé la moule. « Est-ce qu’on frisotte déjà dans ce secteur ? » J’aurais dû gueuler, d’autant que sa bonne femme, une grosse vache pleine de varices, Vous Vous rappelez ? se tenait dans la cuisine proche à préparer des fricassées de n’importe quoi… Une manie, la fricassée. Fricassée de poulet, de lapin, d’abats. Mais je ne disais rien, sans doute parce que ça ne me déplaisait pas. Ne Vous laissez jamais chambrer par une gonzesse, Seigneur. Quand on leur touche le frifri sans qu’elles rameutent le voisinage, c’est que ça leur fait plaisir, point à la ligne ! Un jeudi matin, il m’a demandé à brûle-pourpoint : « Qu’est-ce que tu fais, cet après-midi ? » Je voyais pas où il voulait en venir. « Jouer avec les copines, monsieur Mongibon. » « Ça te dirait de venir à Paris avec moi, j’ai des courses à faire ? » Paris, c’était tout proche, mais ça restait un voyage pour les gens de nos banlieues. Si on s’y rendait une ou deux fois l’an, c’était le bout du monde. Il conservait sa magie, ses sortilèges. J’ai accepté sans me faire prier. « Je t’attendrai devant la bascule municipale avec ma camionnette. » Il avait une camionnette haute sur pattes, verte, avec des garde-boue noirs. Elle sentait comme son magasin. Je n’avais pas l’habitude des voitures. J’étais fière près de ce sale con. Il avait troqué sa blouse grise contre une veste de cuir toute fendillée. Il m’a dit : « Je vais t’emmener dans un petit endroit sympathique tenu par une copine. Tu as quel âge ? » « Quatorze ! » « C’est pas beaucoup, mais tu es grande ! » Le petit endroit sympathique c’était un hôtel de passe dans le quartier de la porte Maillot. Mon premier bidet, Seigneur ! Un événement dans la vie d’une femme. C’est le grainetier qui m’a appris à m’en servir. Il avait le chic pour vous pratiquer les ablutions privées, ce sagouin ! Comme préambule, Seigneur, on ne peut pas trouver mieux. Ensuite, il m’a fait une foule de bricoles énervantes avant de me dépuceler. Heureusement pour ma vertu, il n’avait qu’un pauvre petit zob de saint-cyrien. Ça s’est passé en souplesse. Après lui je me trouvais encore vierge, pour ainsi dire. Il y a lurette de tout ça, n’est-ce pas, Seigneur radieux de Sa gloire céleste ? Des bidets, entre celui de la porte Maillot et celui du Waldorf Astoria, j’en ai chevauché davantage que tout ce qu’ont pu produire MM. Jacob et Delafon depuis le Pacte de Varsovie ! Des somptueux, des minables qui produisaient en fonctionnant un bruit de machine à battre ! La dignité d’une femme dépend de cet ustensile. Son bien-être également. Si je suis demeurée si jeune d’apparence, c’est parce que je n’ai jamais lésiné pour me fourbir le trésor, Seigneur. Car je suis jeune, Vous ne trouvez pas ? Franchement, Vous qui n’en avez rien à cirer, dites-moi la vérité : suis-je toujours désirable ? »
Lambert s’apprêtait à recomposer le numéro de Silvio Bari quand le téléphone sonna. C’était le correspondant de tout à l’heure qui rappelait Lady M.
— Je vais la chercher ! répondit Lambert.
Il s’en fut frapper à la porte de la salle de bains, se demandant anxieusement si Milady était ou non en état de répondre. Sa voix enjouée le rassura. Elle sortit, drapée dans une grande serviette de bain, en s’appuyant sur sa canne.
— Je sais ce dont il s’agit, lança-t-elle à Lambert en allant se saisir du combiné.
— Le crocodile a des puces ! dit-elle à son interlocuteur. L’ingénuité du mot de passe, fit sourire Lambert. Les militaires et les malfrats avaient des astuces de boy-scouts !
Lady M. écoutait son correspondant, la mine tendue. Il n’existait plus rien de commun entre cette femme déterminée et la vieillarde égarée qui pleurait un instant plus tôt.
Elle murmura simplement « OK, merci » et reposa l’appareil sur son socle-cadran.
— Tu devrais t’habiller, mon chéri. A la réception il y a une enveloppe à mon nom. Dedans se trouve une clé de consigne automatique. Elle porte le numéro 114. Tu te rendras à la gare de Grand Central et tu iras prendre dans la consigne 114 le paquet ou la valise qu’elle contient.
— D’accord, fit-il.
Il eut une brève hésitation puis il dit :
— Quelqu’un a téléphoné pour prévenir que Silvio Ban était mort.
Lady M. fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que c’est que cette vanne ! Je lui ai parlé hier !