La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
— Ça, c’est New York ! fit-il, et moi je m’appelle Lambert ! Vous êtes en pleine sénescence, la vieille ! Votre cerveau est devenu poreux, ou quoi ?
Milady se mit à pleurer à chaudes larmes, mais c’était un chagrin d’idiote, imprécis, purement physique. Lambert se rappelait avoir vu pleurer une petite mongolienne qui habitait près de chez ses parents. Il ignorait ce qui avait motivé sa peine, l’infirme avait des sanglots d’ordre animal. Elle se tenait les bras ballants et larmoyait comme un chien hurle à la lune.
Il eut pitié, infiniment, et vint prendre Milady par l’épaule.
— Ne pleurez pas, Milady ! Essayez d’y voir clair. Je suis Lambert, vous m’avez trouvé à la Guadeloupe où je vous aidais à marcher dans la mer pour soigner votre arthrose. Vous m’avez pris avec vous et emmené à Marbella. Et maintenant nous sommes à New York pour réaliser une opération périlleuse contre des gens de la Mafia. Ça ne vous dit rien ?
— Et Marco ? demanda-t-elle.
— Oh ! misère, qu’allons-nous devenir ! se lamenta Lambert. Enfin, bon Dieu, Milady, vous n’allez pas devenir gâteuse comme n’importe quelle vieille grand-mère ! Une battante de votre trempe, c’est impossible !
Elle paraissait ne pas entendre ses paroles ; en tout cas, elle ne les comprenait pas. Il la fit asseoir, en chemise de nuit frivole, dans le fauteuil qu’elle occupait la veille.
Tombe-t-on dans l’enfance comme ça, en quelques heures, sans signes avant-coureurs ? Lambert songeait qu’il doit y avoir des espèces de paliers de décompression.
Des creux de vague suivis de remontées. Elle n’avait pas sombré d’un seul coup !
Le téléphone sonna. Hébété, il décrocha. Une voix de standardiste demanda :
— L’appartement de Lady Mackinshett ?
— Oui ?
— Une communication pour vous.
Cette fois, ce fut un homme qui parla. Il le fit en anglais avec un fort accent italien.
— Je veux parler à Lady Mackinshett, dit-il.
— Elle est dans son bain, mais vous pouvez me parler, je suis son neveu.
— Dans combien de temps sortira-t-elle du bain ?
— Je ne pense pas qu’elle en ait pour longtemps.
Je la rappellerai dans un quart d’heure.
On raccrocha.
Lambert sentit venir la peur. Une sorte de maladie de cœur qui le paralysait. Sa colère initiale le reprit, violente.
— Espèce de vieille chaussette, nous sommes frais, maintenant !
Elle se reprit à pleurer. Il enfila son slip de la veille qui gisait sur le tapis. Il tenta de se rappeler ses deux années de médecine. Bonté, il n’avait donc rien appris au cours de ces vingt-quatre mois d’études ? Il avait cependant suivi des chiées de cours, en les prenant très au sérieux, les premiers temps. La gérontologie ? Quelques idées force remuaient dans les limbes du souvenir. Il croyait se rappeler que la prise de diurétiques rétablit assez fréquemment le fonctionnement des facultés cérébrales dans les cas de confusion mentale. Il alla ramasser la canne qui gisait toujours le long du lit et l’apporta à sa compagne.
— Il est temps d’aller aux toilettes, Milady, venez, je vais vous accompagner.
Elle considérait la canne sans paraître en comprendre l’usage. Il la lui plaça contre le bras, la demi-boucle engagée autour de son pauvre biceps liquéfié ; posant ensuite la main décharnée sur la potence de caoutchouc, mais quand il lâcha la canne, celle-ci chut ; alors il saisit Milady à bras-le-corps et la porta jusqu’à la salle de bains où il la plaça sur les toilettes avec des gestes d’infirmier.
Il resta à l’écoute et, depuis le salon, s’assura qu’elle urinait d’abondance. Le sang battait à ses tempes avec violence.
« Milady, mais que nous arrive-t-il ? Cette situation est grotesque. Tragique, mais avant tout grotesque. Vous n’êtes pas faite pour être gâteuse. Qu’est-ce que c’est que ces manières, nom de Dieu ! Vous dirigiez les gens et les événements au knout. Vos caprices avaient force de loi, vos silences terrifiaient. Et puis vous voici soudain comme perdue en vous-même ; perdue au point que vous ne vous cherchez plus, ma pauvre âme. Et nous sommes deux malheureux égarés dans New York. Vous, ne sachant plus où vous êtes ni qui je suis ; moi, pantelant comme si quelque catastrophe atomique venait de me priver de tous mes os. Limace ! Milady, je suis une limace encombrée d’une vieillarde qui « déparle », comme l’on dit chez nous. Oh ! comme tout cela est monstrueux ! »
— Lambert ! appela Milady depuis la salle d’eau, tu veux bien me passer ma canne, petit d’homme ?
Il eut un élan de joie, de gratitude.
— Tout de suite, Milady !
Il prit la canne et toqua à la porte. Le sens des convenances était revenu en même temps que la lucidité de Lady M.
Il l’entendit clopiner, puis la porte s’écarta et elle s’empara de sa béquille.
— Je vais faire ma toilette, annonça-t-elle.
L’allégresse du garçon s’estompait déjà. Milady était dans une phase positive pour une raison pauvrement organique, mais une prochaine montée d’urée la plongerait de nouveau dans ce crépuscule hideux. Ils devaient rentrer d’urgence, consulter un spécialiste en gériatrie et s’organiser une autre vie. Pas un instant ne lui venait l’idée de l’abandonner. Il était lié à elle par des liens obscurs. En attendant, il leur fallait déclarer forfait et repasser l’Atlantique. Lambert songea alors que le plus sage était de contacter le fameux Silvio Ban pour le mettre au courant de la situation.
Sa décision fut prise dans l’instant et il s’en alla prendre le petit carnet de Lady M. dans son sac, malgré sa répugnance à commettre une telle indiscrétion.
Il s’agissait d’un minuscule répertoire téléphonique. Il l’ouvrit à la lettre « B », mais n’y trouva aucun Ban. Au « S », il ne vit pas le moindre Silvio. Il chercha tour à tour au « P », pour Palerme, puis au « I » d’Italie, mais il fit chou blanc. Lambert se souvint alors de ce que Milady lui avait confié la veille à propos des codes de prudence. Il se dit que si elle travestissait les chiffres en les augmentant d’une unité, elle agissait sûrement de façon identique avec les lettres, écrivant « b » pour « a », « c » pour « b », etc. Effectivement, à la lettre « c », il vit deux initiales : TC. Si elle modifiait d’un cran l’ordre des lettres de l’alphabet, le « S » de Silvio se changeait en « T » et le « B » de Ban en « C ». Il nota les chiffres qui suivaient en les abaissant tous d’un point.
Dans la salle de bains, Milady chantonnait. Elle avait conservé une voix claire et juste qui donnait à penser qu’elle avait dû chanter jadis. Elle fredonnait Les millions d'Arlequin, ce qui lui rappela le vieux phono à remontoir avec son 78 tours fatigué et la voix de ténor roulant ridiculement les « r ». Elle exigeait cette musique pour montrer ses portraits anciens, voulant donner un son à l’image sépia qu’elle proposait.
Lorsque Lambert eut rectifié le numéro, il se risqua à le composer. Une sonnerie très lointaine retentit, mêlée à d’autres bruits de réseaux téléphoniques. Il attendit longtemps, désespérant qu’on lui réponde, croyant avoir fait fausse route. Une voix de femme finit par murmurer « Pronto » à des années-lumière de là.
Lambert possédait des notions d’italien acquises au cours de grandes vacances passées en Toscane chez une soeur de sa mère mariée à un viticulteur italien.
— Je voudrais parler au signor Ban, dit-il.
Il y eut silence et, à nouveau, il pensa s’être trompé dans ses déductions.
La voix demanda : « C’est de la part de qui ? » Ce qui induisit Lambert a penser qu’il avait bien rétabli le bon numéro.