Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
— Raconte, mon petit gars.
Adamsberg raconta d’une voix atone, les yeux rivés au sol.
— Ça, c’est les idées des flics, dit doucement Clémentine. Et les idées des flics et les vôtres, ben ça fait deux.
— J’étais seul, Clémentine, seul.
— Ben vous pouvez pas le savoir puisque vous vous rappelez pas. Vous avez bien coincé ce foutu fantôme, avec la Josette ?
— Et cela change quoi, Clémentine ? J’étais seul.
— C’est des idées noires et puis c’est pas autre chose, dit Clémentine en lui plaçant le verre entre les doigts. Et ça sert à rien de se remuer le couteau. Vaudrait mieux continuer dans les souterrains avec la Josette, et puis me boire ce porto.
Josette, qui était restée silencieuse près de la cheminée, sembla vouloir dire quelque chose, puis se ravisa.
— Laisse pas moisir, Josette, comme je te dis toujours, conseilla Clémentine, cigarette aux lèvres.
— C’est délicat, expliqua Josette.
— On n’en est plus aux délicatesses, tu le voyes pas, ça ?
— Je me disais que si M. Danglard — c’est son nom, n’est-ce pas ? — ne peut pas s’occuper des meurtres, on pourrait y aller nous-mêmes. L’embarras, c’est que cela nous obligerait à farfouiller dans les archives de la gendarmerie.
— Ben c’est quoi qui te gêne ?
— Lui. Il est commissaire.
— Il l’est plus, Josette. C’est un monde qu’il faille que je te le redise cent fois. Et puis les gendarmes et les flics, c’est pas la même chose.
Adamsberg leva un regard perdu vers la vieille femme.
— Vous le pourriez, Josette ?
— Je suis entrée au FBI une fois, juste pour jouer, pour me délasser.
— T’excuse pas, Josette. Y a pas de mal à se faire du bien.
Adamsberg considéra avec un étonnement accru cette menue femme, un tiers bourgeoise, un tiers vacillante, un tiers hacker.
Après le dîner, que Clémentine avait fait ingurgiter de force à Adamsberg, Josette s’attaquait aux fichiers policiers. Elle avait posé à côté d’elle une note portant trois dates, printemps 1993, hiver 1997 et automne 1999. De temps en temps, Adamsberg allait jeter un œil à l’avancement de son travail. Le soir, elle échangeait ses tennis contre des énormes chaussons gris qui lui faisaient des pattes fragiles d’éléphanteau.
— Très protégés ?
— Des miradors partout, il fallait s’y attendre. Si j’avais un dossier là-dedans, je n’aimerais pas que la première vieille venue aille y fouiner en tennis.
Clémentine était partie se coucher et Adamsberg resta seul devant la cheminée, nouant et dénouant ses doigts, les yeux braqués sur le foyer. Il n’entendit pas Josette arriver vers lui, ses pas étouffés par les gros chaussons. De gros chaussons de hacker, plus précisément.
— Voilà, commissaire, dit seulement Josette en lui montrant une feuille, avec la modestie du travail bien fait et l’inconscience du talent, comme si elle avait accompli une simple crème aux œufs en formant des huit dans son ordinateur. En mars 1993, à trente-deux kilomètres de Saint-Fulgent, une femme de quarante ans, Ghislaine Matère, assassinée à son domicile, trois fois poignardée. Elle vivait seule dans une maison de campagne. En février 1997, à vingt-quatre kilomètres de Pionsat, une jeune fille tuée par trois coups de poinçon au ventre, Sylviane Brasillier. Elle attendait seule à l’arrêt d’un car, le dimanche soir. En septembre 1999, un homme de soixante-six ans, Joseph Fèvre, à trente kilomètres de Solesmes. Trois coups de lame.
— Des coupables ? demanda Adamsberg en prenant la feuille.
— Ici, indiqua Josette en tendant son doigt tremblant. Une femme ivrogne un peu détraquée qui vivait dans une cahute de forêt, considérée comme la sorcière du coin. Pour la jeune Brasillier, ils ont écroué un chômeur, un habitué des bars de Saint-Éloy-les-Mines, pas loin de Pionsat. Et pour le meurtre de Fèvre, ils ont ramassé un garde forestier, écroulé sur un banc dans la banlieue de Cambrai, l’alcool dans le corps et le couteau en poche.
— Amnésiques ?
— Tous.
— Armes neuves ?
— Dans les trois cas.
— C’est magnifique, Josette. On le suit à la trace à présent, depuis le Castelet-les-Ormes en 1949 jusqu’à Schiltigheim. Douze meurtres, Josette, douze. Vous vous rendez compte ?
— Treize avec celui du Québec.
— J’étais seul, Josette.
— Vous parliez d’un disciple avec votre adjoint. S’il a frappé quatre fois après la mort du juge, pourquoi n’aurait-il pas tué au Québec ?
— Pour une raison simple, Josette. S’il avait pris la peine de venir jusqu’au Québec, c’eût été pour me piéger, comme l’ont été les autres boucs émissaires. Si un disciple ou un émule a repris le flambeau de Fulgence, c’est par vénération du juge, par désir impérieux d’achever son œuvre. Mais cet homme, cette femme, même intoxiqué par Fulgence, n’est pas Fulgence. Lui me haïssait et voulait ma chute. Mais l’autre, le disciple, ne sécrète pas la même haine, il ne me connaît pas. Achever la série du juge est une chose, mais tuer pour m’offrir en cadeau au mort, c’en est une autre. Je n’y crois pas. C’est pourquoi je vous dis que j’étais seul.
— Clémentine dit que ce sont des idées noires.
— Mais vraies. Et si disciple il y a, il n’est pas vieux. La vénération est une émotion de jeunesse. On peut estimer qu’il aurait aujourd’hui entre trente et quarante ans. Les hommes de cette génération ne fument pas la pipe, ou très rarement. L’occupant du Schloss fumait la pipe et ses cheveux étaient blancs. Non, Josette, je ne crois pas au disciple. C’est l’impasse.
Josette remuait son chausson gris en cadence, tapotant du pied le vieux carrelage en briques.
— À moins, dit-elle après un moment, de croire aux morts-vivants.
— À moins.
Ils retombèrent tous deux dans un long silence. Josette tisonnait le feu.
— Êtes-vous fatiguée, ma Josette ? demanda Adamsberg, surpris de s’entendre utiliser les mots de Clémentine.
— Il m’arrive souvent de circuler la nuit.
— Prenez cet homme, Maxime Leclerc, Auguste Primat, ou quel que soit son nom. Depuis la mort du juge, il se tient invisible. Soit le disciple cherche à prolonger l’image rémanente de Fulgence, soit notre mort-vivant ne veut pas dévoiler son visage.
— Puisqu’il est mort.
— C’est cela. En quatre années, personne n’a pu apercevoir Maxime Leclerc. Ni les employés de l’agence, ni la femme de ménage, ni le jardinier ni le facteur. Toutes les courses extérieures étaient confiées à la femme de charge. Les indications du propriétaire étaient transmises par notes, éventuellement par téléphone. Une invisibilité possible, donc, puisqu’il l’a réussie. Et pourtant, Josette, il me paraît impossible d’échapper totalement à la vue. Sur deux ans peut-être, mais pas sur cinq, pas sur seize. Cela peut fonctionner, mais à la condition de ne pas prendre en compte les imprévus de la vie, les urgences, l’impondérable. Et sur seize ans, il en survient. En remontant ces seize années, on devrait pouvoir déloger un impondérable.
Josette écoutait, en hacker consciencieux, attendant des consignes plus précises en remuant la tête et son chausson.
— Je pense à un médecin, Josette. Un malaise subit, une chute, une blessure. L’impondérable qui vous contraint à appeler un docteur en urgence. Si le cas s’est produit, l’homme n’aurait pas fait venir le médecin local. Il aurait fait appel à un service anonyme, à une équipe de médecins d’urgence, de ceux que vous ne voyez qu’une fois et qui vous oublient aussitôt.