Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
— Votre homme est très protégé, commenta Josette de son timbre grelottant mais qui, sur son terrain, abandonnait sa timidité. Verrouillage en barbelés, c’est beaucoup pour un cabinet de notaire.
— Ce n’est pas un cabinet ordinaire. Un fantôme le tient par les couilles.
— Dans ce cas.
— Vous y arrivez, Josette ?
— Il y a quatre verrous successifs. Cela prend du temps.
Comme ses mains, la tête de la vieille femme tremblotait et Adamsberg se demandait si ces frémissements de l’âge lui permettaient de déchiffrer correctement l’écran. Clémentine, attentive au rembourrage du commissaire, entra pour déposer un plateau de galettes et du sirop d’érable. Adamsberg observait les vêtements de Josette, son élégant ensemble beige associé à de grosses tennis rouges.
— Pourquoi portez-vous des tennis ? Pour ne pas faire de bruit dans les souterrains ?
Josette sourit. C’était possible. Tenue de cambrioleur, souple et pratique.
— Elle apprécie son confort, voilà tout, dit Clémentine.
— Avant, dit Josette, quand j’étais mariée à mon armateur, je ne portais que des tailleurs et des perles.
— Tout ce qu’il y a de chic, approuva Clémentine.
— Riche ? demanda Adamsberg.
— À ne plus savoir qu’en faire. Il gardait tout pour lui. Je détournais des petites sommes par-ci par-là pour des amis dans la gêne. C’est comme cela que ça a commencé. Je n’étais pas bien habile à l’époque et il m’a surprise.
— Et cela a fait du dégât ?
— Du très gros dégât, très bruyant. Après le divorce, j’ai commencé à fureter dans ses comptes, puis je me suis dit, Josette, si tu veux y arriver, il faut te lancer à grande échelle. Et de fil en aiguille, c’est venu comme ça. À soixante-cinq ans, j’étais prête à appareiller.
— Où avez-vous connu Clémentine ?
— Aux puces, il y a bien trente-cinq ans. Mon mari m’avait offert un magasin d’antiquités.
— Pour pas qu’elle se désœuvre, précisa Clémentine qui, debout, vérifiait qu’Adamsberg avalait les galettes. Du haut de gamme, pas de la camelote. On rigolait bien, pas vrai, ma Josette ?
— Voilà notre notaire, dit Josette en pointant un doigt sur l’écran.
— À la bonne heure, dit Clémentine, qui n’avait jamais touché un clavier de sa vie.
— C’est bien cela, n’est-ce pas ? Maître Jérôme Desseveaux et Associés, boulevard Suchet, à Paris.
— Vous êtes chez lui ? demanda Adamsberg, fasciné, en rapprochant sa chaise.
— Aussi confortablement que si l’on visitait son appartement. C’est une très grosse affaire, dix-sept associés et des milliers de dossiers. Chaussez vos tennis, on part en fouille. Quel nom, dites-vous ?
— Fulgence, Honoré Guillaume.
— J’ai plusieurs choses, dit Josette après un moment. Mais rien après 1987.
— C’est parce qu’il est mort. Il a dû changer de nom.
— C’est obligé, après la mort ?
— Cela dépend du boulot qu’on a à faire, je suppose. Est-ce que vous avez un Maxime Leclerc, acheteur en 1999 ?
— Oui, répondit Josette après un court instant. Acquéreur du Schloss, dans le Bas-Rhin. Rien d’autre sous ce nom.
Quinze minutes plus tard, Josette avait servi à Adamsberg la liste de toutes les propriétés du Trident acquises depuis 1949, le cabinet Desseveaux ayant pris en charge les dossiers antérieurs. Le même vassal avait donc suivi les affaires du juge non seulement jusqu’à sa mort mais aussi dans l’au-delà, jusqu’à l’achat récent du Schloss.
Adamsberg était dans la cuisine et tournait une crème aux œufs avec une cuiller en bois, selon les recommandations de Clémentine. C’est-à-dire remuer sans discontinuer à une vitesse constante en dessinant des huit dans la casserole. Consignes décisives pour éviter la formation de grumeaux. La localisation et les noms des propriétés successives du juge confirmaient ce qu’il savait déjà du passé de Fulgence. Elles correspondaient toutes à l’un des crimes à trois pointes qu’il avait repérés durant sa longue enquête. Pendant dix ans, le magistrat avait rendu justice dans sa circonscription de Loire-Atlantique, demeurant au Castelet-les-Ormes. En 1949, il transperçait sa première victime, à une trentaine de kilomètres de là, un homme de vingt-huit ans, Jean-Pierre Espir. Quatre ans plus tard, une jeune fille était tuée dans le même secteur, Annie Lefebure, dans des conditions très semblables à celles du meurtre d’Élisabeth Wind. Le juge réitérait six ans après, empalant un jeune homme, Dominique Ventou. C’est à cette date que le Castelet avait été prudemment vendu. Fulgence s’établissait alors dans sa seconde circonscription, en Indre-et-Loire. Les actes notariés mentionnaient l’achat d’un petit château du XVIIe siècle, Les Tourelles. Dans ce nouveau territoire, il massacrait deux hommes, Julien Soubise, quarante-sept ans, et, quatre ans plus tard, un vieillard, Roger Lentretien. En 1967, il abandonnait la région et s’établissait au Manoir, dans le village de la famille Adamsberg. Il y avait attendu six ans avant d’assassiner Lise Autan. Cette fois, la menace que constituait le jeune Adamsberg l’avait contraint à déserter les lieux sur-le-champ et à se fixer en Dordogne, au Pigeonnier. Adamsberg connaissait cette ferme seigneuriale, où, comme à Schiltigheim, il était arrivé trop tard. Le juge s’était déjà enfui devant ses pas après le meurtre de Daniel Mestre, trente-cinq ans.
Adamsberg l’avait ensuite localisé en Charente, à la suite de l’assassinat de Jeanne Lessard, cinquante-six ans. Il s’était alors montré plus rapide et avait trouvé Fulgence dans sa nouvelle demeure de la Tour-Maufourt. C’était la première fois qu’il revoyait l’homme depuis dix ans, et son autorité flamboyante n’avait pas terni. Le juge avait ricané des accusations du jeune inspecteur et l’avait menacé de toutes sortes de broyages et écrasements s’il persistait à le harceler. Deux nouveaux chiens l’accompagnaient, des dobermans qu’on entendait aboyer furieusement dans le chenil. Adamsberg avait souffert devant le regard du magistrat, qui n’était pas plus aisé à soutenir que lorsqu’il avait dix-huit ans, au manoir. Il avait énuméré les huit meurtres dont il l’accusait, depuis Jean-Pierre Espir jusqu’à Jeanne Lessard. Fulgence avait appuyé la pointe de sa canne sur son torse, le faisant reculer devant lui, et prononcé quelques mots définitifs sur le ton d’un courtois congédiement.
— Ne me touche pas, ne m’approche pas. J’abattrai la foudre sur toi quand il me plaira.
Puis, posant sa canne et attrapant les clefs du chenil, il avait repris l’exacte formule dont il avait usé dix ans plus tôt, dans la grange.
— Prends de l’avance, jeune homme. Je compte jusqu’à quatre.
Comme par le passé, Adamsberg avait fui devant la course effrénée des dobermans. Dans le train, il avait repris son souffle et méprisé comme il le pouvait la grandiloquence du juge. Ce type qui jouait les seigneurs n’allait pas le réduire en poudre d’une simple pression de sa canne. Il avait repris la chasse mais le brusque envol de Fulgence hors de la Tour-Maufourt l’avait pris de court. Ce n’est qu’à l’annonce de sa mort, quatre ans plus tard, qu’Adamsberg avait connu sa dernière retraite, dans un hôtel particulier de Richelieu, en Indre-et-Loire.
Adamsberg s’appliquait à faire ses huit dans la crème aux œufs. D’une certaine manière, cet exercice l’aidait à ne pas chanceler, à ne pas se voir, lui, dans la peau démoniaque du Trident, transperçant Noëlla sur le sentier, exactement comme l’eût fait Fulgence.