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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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Le calife, qui ne voulait pas être retardé plus longtemps, céda à l’importunité de l’aveugle, et il lui donna un soufflet assez léger. L’aveugle quitta prise aussitôt en le remerciant et en le bénissant. Le calife continua son chemin avec le grand vizir. Mais à quelques pas de là il dit au vizir: «Il faut que le sujet qui a porté cet aveugle à se conduire ainsi avec tous ceux qui lui font l’aumône soit un sujet grave. Je serais bien aise d’en être informé; ainsi, retourne, et dis-lui qui je suis, qu’il ne manque pas de se trouver demain au palais au temps de la prière de l’après-dînée, et que je veux lui parler.»

Le grand vizir retourna sur ses pas, fit son aumône à l’aveugle, et après lui avoir donné un soufflet, il lui donna l’ordre, et il vint rejoindre le calife.

Ils rentrèrent dans la ville, et, en passant par une place, ils y trouvèrent grand nombre de spectateurs qui regardaient un homme jeune et bien mis, monté sur une cavale qu’il poussait à toute bride autour de la place, et qu’il maltraitait cruellement à coups de fouet et d’éperons sans aucun relâche, de manière qu’elle était tout en écume et tout en sang.

Le calife, étonné de l’inhumanité du jeune homme, s’arrêta pour demander si l’on savait quel sujet il avait de maltraiter ainsi sa cavale, et il apprit qu’on l’ignorait, mais qu’il y avait déjà quelque temps que chaque jour et à la même heure il lui faisait faire ce pénible exercice.

Ils continuèrent de marcher, et le calife dit au grand vizir de bien remarquer cette place et de ne pas manquer de lui faire venir demain ce jeune homme à la même heure que l’aveugle.

Avant que le calife arrivât au palais, dans une rue par où il y avait longtemps qu’il n’avait passé, il remarqua un édifice nouvellement bâti qui lui parut être l’hôtel de quelque seigneur de sa cour. Il demanda au grand vizir s’il savait à qui il appartenait. Le grand vizir répondit qu’il l’ignorait, mais qu’il allait s’en informer.

En effet, il interrogea un voisin, qui lui dit que cette maison appartenait à Cogia Hassan, surnommé Alhabbal à cause de la profession de cordier qu’il lui avait vu lui-même exercer dans une grande pauvreté, et que, sans savoir par quel endroit la fortune l’avait favorisé, il avait acquis de si grands biens qu’il soutenait fort honorablement et splendidement la dépense qu’il avait faite à la faire bâtir.

Le grand vizir alla rejoindre le calife et lui rendit compte de ce qu’il venait d’apprendre. «Je veux voir ce Cogia Hassan Alhabbal, lui dit le calife; va lui dire qu’il se trouve aussi demain à mon palais à la même heure que les deux autres.» Le grand vizir ne manqua pas d’exécuter les ordres du calife.

Le lendemain, après la prière de l’après-dînée, le calife rentra dans son appartement, et le grand vizir y introduisit aussitôt les trois personnages dont nous avons parlé, et les présenta au calife.

Ils se prosternèrent tous trois devant le trône du commandeur des croyants, et quand ils furent relevés, le calife demanda à l’aveugle comment il s’appelait, «Je me nomme Baba-Abdalla, répondit l’aveugle.

«- Baba-Abdalla, reprit le calife, ta manière de demander l’aumône me parut hier si étrange, que si je n’eusse été retenu par de certaines considérations, je me fusse bien gardé d’avoir la complaisance que j’eus pour toi. Je t’aurais empêché dès lors de donner au public le scandale que tu lui donnes. Je t’ai donc fait venir ici pour savoir de toi quel est le motif qui t’a poussé à faire un serment aussi indiscret que le tien, et sur ce que tu vas me dire, je jugerai si tu as bien fait et si je dois te permettre de continuer une pratique qui me parait d’un très-mauvais exemple. Dis-moi donc sans me rien déguiser d’où t’est venue cette pensée extravagante. Ne me cache rien, je veux le savoir absolument.»

Baba-Abdalla, intimidé par cette réprimande, se prosterna une seconde fois le front contre terre devant le trône du calife, et après s’être relevé: «Commandeur des croyants, dit-il aussitôt, je demande très-humblement pardon à Votre Majesté de la hardiesse avec laquelle j’ai osé exiger d’elle et la forcer de faire une chose qui à la vérité paraît hors de bon sens. Je reconnais mon crime, mais comme je ne connaissais pas alors Votre Majesté, j’implore sa clémence, et j’espère qu’elle aura égard à mon ignorance.

«Quant à ce qu’il lui plaît de traiter ce que je fais d’extravagance, j’avoue que c’en est une, et mon action doit paraître telle aux yeux des hommes. Mais à l’égard de Dieu, c’est une pénitence très-modique d’un péché énorme dont je suis coupable, et que je n’expierais pas quand tous les mortels m’accableraient de soufflets, les uns après les autres. C’est de quoi Votre Majesté sera le juge elle-même quand, par le récit de mon histoire, que je vais lui raconter en obéissant à ses ordres, je lui aurai fait connaître quelle est cette faute énorme.»

HISTOIRE DE L’AVEUGLE BABA-ABDALLA.

«Commandeur des croyants, continua Baba-Abdalla, je suis né à Bagdad avec quelques biens dont je devais hériter de mon père et de ma mère, qui moururent tous deux à peu de jours près l’un de l’autre. Quoique je fusse dans un âge peu avancé, je n’en usai pas néanmoins en jeune homme qui les eût dissipés en peu de temps par des dépenses inutiles et dans la débauche. Je n’oubliai rien au contraire pour les augmenter par mon industrie, par mes soins et par les peines que je me donnais. Enfin, j’étais devenu assez riche pour posséder à moi seul quatre-vingts chameaux, que je louais aux marchands des caravanes, et qui me valaient de grosses sommes chaque voyage que je faisais en différents endroits de l’étendue de l’empire de Votre Majesté, où je les accompagnais.

«Au milieu de ce bonheur, et avec un puissant désir de devenir encore plus riche, un jour, comme je revenais de Balsora à vide avec mes chameaux, que j’y avais conduits chargés de marchandises d’embarquement pour les Indes, et que je les faisais paître dans un lieu fort éloigné de toute habitation, et où le bon pâturage m’avait fait arrêter, un derviche à pied, qui allait à Balsora, vint m’aborder et s’assit auprès de moi pour se délasser. Je lui demandai d’où il venait et où il allait. Il me fit les mêmes demandes, et après que nous eûmes satisfait notre curiosité de part et d’autre, nous mîmes nos provisions en commun et nous mangeâmes ensemble.

«En faisant notre repas, après nous être entretenus de plusieurs choses indifférentes, le derviche me dit que dans un lieu peu éloigné de celui où nous étions, il avait connaissance d’un trésor plein de tant de richesses immenses, que quand mes quatre-vingts chameaux seraient chargés de l’or et des pierreries qu’on en pouvait tirer, il ne paraîtrait presque pas qu’on en eût rien enlevé.

«Cette bonne nouvelle me surprit et me charma en même temps. La joie que je ressentis en moi-même faisait que je ne me possédais plus. Je ne croyais pas le derviche capable de m’en faire accroire. Ainsi, je me jetai à son cou, en lui disant: «Bon derviche, je vois bien que vous vous souciez peu des biens du monde: ainsi, à quoi peut vous servir la connaissance de ce trésor? Vous êtes seul, et vous ne pouvez en emporter que très-peu de chose; enseignez-moi où il est, j’en chargerai mes quatre-vingts chameaux, et je vous en ferai présent d’un en reconnaissance du bien et du plaisir que vous m’aurez faits.»

«J’offrais peu de chose, il est vrai, mais c’était beaucoup, à ce qu’il me paraissait, par rapport à l’excès d’avarice qui s’était emparé tout à coup de mon cœur depuis qu’il m’avait fait cette confidence, et je regardais les soixante-dix-neuf charges qui me devaient rester comme presque rien en comparaison de celle dont je me priverais en la lui abandonnant.

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