Ender croyait qu’il serait difficile de lui faire franchir la porte, mais Ouanda posa la main sur la boîte, Miro ouvrit la porte et ils passèrent tous les trois. Aucun obstacle. Cela devait tenir, comme Ela l’avait laissé entendre, au fait que personne ne voulait quitter l’enclos, de sorte qu’aucune sécurité sérieuse n’était nécessaire. Ender ne pouvait déterminer si cela indiquait que les gens étaient satisfaits de vivre à Milagre, ou bien qu’ils avaient peur des piggies, ou encore qu’ils haïssaient tellement leur emprisonnement qu’ils feignaient de croire que la clôture n’existait pas.
Ouanda et Miro étaient très tendus, presque effrayés. Cela se comprenait, naturellement, puisqu’ils enfreignaient les règlements du Congrès pour lui permettre de les accompagner. Mais Ender sentait que ce n’était pas la seule raison. La nervosité de Miro était teintée d’impatience ; il avait manifestement peur, mais il avait hâte de voir ce qui arriverait, il voulait progresser. Ouanda restait en arrière, marchait à pas mesurés et sa froideur n’était pas seulement faite de crainte, mais aussi d’hostilité. Elle n’avait pas confiance en lui.
De sorte qu’Ender ne fut pas surpris lorsqu’elle passa derrière le gros arbre qui se dressait non loin de la porte, puis attendit que Miro et Ender viennent la rejoindre. Ender vit Miro, contrarié pendant un instant, se forcer au calme. Son masque d’indifférence tranquille était aussi parfait que possible. Ender, sans l’avoir véritablement voulu, s’aperçut qu’il comparait Miro aux enfants qu’il avait connus à l’Ecole de Guerre, le considérant comme un compagnon d’armes, et il se dit que Miro y aurait probablement réussi. Ouanda également, mais pour des raisons différentes : elle estimait qu’elle était responsable de ce qui arrivait, bien qu’Ender fût adulte et qu’elle fût beaucoup plus jeune. Elle ne lui marquait pas la moindre déférence. Elle avait manifestement peur, mais pas de l’autorité.
— Ici ? demanda Miro d’une voix unie.
— Ou pas du tout, répondit Ouanda.
Ender se baissa puis s’assit au pied de l’arbre.
— C’est l’arbre de Rooter, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
Ils prirent la question avec calme, naturellement, mais leur brève pause lui indiqua qu’il les avait surpris en montrant qu’il connaissait un passé qu’ils considéraient vraisemblablement comme leur. Je suis manifestement un framling, se dit intérieurement Ender, mais cela ne m’oblige pas pour autant à être ignorant.
— Oui, acquiesça Ouanda. C’est le totem qui semble leur donner les instructions les plus nombreuses. Depuis sept ou huit ans. Ils ne nous ont jamais permis d’assister aux rituels à l’occasion desquels ils parlent à leurs ancêtres, mais il semble qu’il soit nécessaire de frapper les arbres avec de lourds bâtons polis. Nous les entendons parfois, la nuit.
— Des bâtons ? En bois mort ?
— C’est ce que nous supposons. Pourquoi ?
— Parce qu’ils n’ont pas d’outils en pierre ou en métal pour couper le bois – n’est-ce pas exact ? En outre, s’ils adorent les arbres, ils ne peuvent guère les couper.
— Nous ne croyons pas qu’ils adorent les arbres. C’est totémique. Ils remplacent les ancêtres décédés. Ils les plantent. Avec les corps.
Ouanda avait voulu s’arrêter, pour parler ou interroger, mais Ender n’avait aucune intention de lui laisser croire qu’elle – ou même Miro – serait responsable de l’expédition. Ender voulait s’entretenir personnellement avec les piggies. Il ne s’était jamais préparé à Parler en laissant une tierce personne s’immiscer et il ne voulait pas commencer. En outre, il disposait d’informations qu’ils ignoraient. Il connaissait la théorie d’Ela.
— Et ailleurs ? demanda-t-il. Plantent-ils des arbres à d’autres moments ?
Ils se regardèrent.
— Pas à notre connaissance, répondit Miro.
Ender n’était pas simplement curieux. Il pensait toujours aux anomalies reproductives mentionnées par Ela.
— Et les arbres poussent-ils également seuls ? Rencontre-t-on des pousses et de jeunes arbres dans la forêt ?
Ouanda secoua la tête.
— En fait, rien ne nous permet d’affirmer que les arbres soient plantés ailleurs que dans les cadavres. Du moins, tous les arbres que nous connaissons sont très âgés, sauf ces trois-là.
— Quatre, si nous ne nous dépêchons pas, intervint Miro.
Ah ! Telle était donc la raison d’être de la tension. Miro était impatient parce qu’il voulait empêcher qu’un piggy soit planté à la base d’un autre arbre. Tandis que l’inquiétude d’Ouanda était toute différente. Ils s’étaient découverts. À présent, Ender pouvait les autoriser à l’interroger. Il se redressa et bascula la tête en arrière, regardant les feuilles de l’arbre, les branches, le vert pâle de la photosynthèse qui confirmait la convergence, l’inévitabilité de l’évolution sur toutes les planètes. Tel était le cœur des paradoxes d’Ela : l’évolution, sur cette planète, était de toute évidence conforme aux structures que les xénobiologistes avaient rencontrées sur toutes les planètes humaines, pourtant cette structure s’était brisée, effondrée. Quelle était la nature de la Descolada et comment les piggies s’y étaient-ils adaptés ?
Il avait eu l’intention de changer de conversation, de dire : Pourquoi sommes-nous derrière cet arbre ? Cela aurait suscité les questions d’Ouanda. Mais, à ce moment-là, la tête en arrière, les feuilles vert tendre bougeant doucement sous l’effet d’une brise presque imperceptible, il eut une intense impression de déjà-vu. Il avait regardé ces feuilles auparavant. Récemment. Mais c’était impossible. Il n’y avait pas de grands arbres sur Trondheim, et il n’y en avait pas un seul dans l’enceinte de Milagre. Pourquoi le soleil à travers les feuilles lui paraissait-il familier ?
— Porte-Parole, dit Miro.
— Oui, répondit-il, se laissant tirer de sa rêverie.
— Nous ne voulions pas vous faire venir ici.
Il s’exprima avec fermeté, le corps orienté vers Ouanda de telle façon qu’Ender comprit que Miro voulait, en fait, le conduire ici, mais qu’il s’incluait dans la volonté inverse de Ouanda afin de lui montrer qu’il était avec elle. Vous êtes amoureux, se dit Ender. Et ce soir, si je Parle la mort de Marcão, je serai obligé de vous dire que vous êtes frère et sœur. Il me faudra enfoncer le coin de l’inceste entre vous. Et il est probable que vous me haïrez.