La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Tu t’en charges, Carlos, dit le plus grand avec son air de chef.
— OK, répondit l’interpellé.
Il la poussa vers la salle de bains, la jeta par terre. Ressortit. Elle se releva, resta un moment, debout, les bras croisés. Il me laisse là pour que je réfléchisse. C’est tout vu. Je ne vais pas moisir ici.
Elle ressortit de la salle de bains, les rejoignit dans le salon et demanda :
— Alors ? On se dégonfle ?
Le grand qui se prenait pour le chef vit rouge. Il fonça sur elle, la traîna jusqu’à la salle de bains et la précipita sur le sol carrelé en gueulant espèce de putain ! Claqua la porte. Je l’ai vexé, se dit Hortense. Un bon point pour moi. Ça ne va pas adoucir les coups, mais au moins, ils sont prévenus. Je ne vais pas me laisser faire.
Elle ajusta sa veste, remit sa jupe en place, brossa ses épaules. Rester digne et droite. C’est tout ce qui lui restait. L’air était toujours aussi blanc, cotonneux et elle avait envie de vomir.
Il ne fallait surtout pas qu’elle se laisse dominer par la peur. Il fallait qu’elle la garde à distance. Qu’elle mette des détails entre la peur et elle. Du pratique. Pas de l’abstrait qui affole, brouille la tête. Pas des grandes idées du genre c’est pas juste, c’est pas bien ce que vous faites, je me plaindrai à qui de droit… Ça, c’était se mettre à genoux devant eux.
Elle entendit le dénommé Carlos. Il fallait toujours qu’il fasse du bruit, qu’il gueule pour s’annoncer. Il était là. Dans la salle de bains. Du blanc partout. Pas un détail de couleur auquel se raccrocher, démarrer un bout de résistance. Cet homme était un cube. Un mètre cinquante-cinq sur un mètre cinquante-cinq. Un cube chauve et gras. Un vrai gnome. Lui manquait que les poils sur le nez, la glotte en goutte d’huile et les oreilles pointues. Encore que les poils sur le nez, à y regarder de plus près, on pouvait les compter.
Sa large silhouette masqua la lumière du plafonnier en verre opaque. Il faisait de l’ombre partout. Devant la violence qu’il avait en lui, elle oublia tout. Elle ne pouvait même pas regarder ses yeux tant ils brillaient de colère. Si elle voulait garder un peu de sang-froid, il valait mieux qu’elle fixe le rideau de la douche. Blanc, tout blanc, comme le blanc cotonneux qui montait en elle et l’étouffait. Les murs aussi étaient blancs. La glace, la petite fenêtre, le meuble au-dessus du lavabo. Blanc le lavabo. La baignoire, blanche. Le tapis de bain, blanc aussi.
Il tendit son bras, décrocha sa ceinture, lui demanda de baisser son jean.
— Même pas en rêve ! lâcha Hortense, les dents serrées pour repousser tout le blanc qui l’étouffait.
— Baisse ton jean, ou je sors le rasoir…
Elle réfléchit rapidement. Si elle baissait son pantalon, il sortirait le rasoir après. Elle serait vite effacée.
— Même pas en rêve, elle répéta, en cherchant un détail de couleur dans la salle de bains.
Il posa la ceinture sur le rebord de la baignoire, ouvrit l’armoire à pharmacie et prit un rasoir. Un rasoir noir à longue lame qui se replie. Le rasoir de pépé mafieux dont se sert Marlon Brando dans Le Parrain. Elle s’accrocha à la scène, se la passa dans sa tête. Il a le menton tout blanc et il glisse la lame en faisant la moue, une moue veule et cruelle. Pouvait pas se raccrocher à Marlon Brando pour s’en sortir. Pas fiable.
— Même pas peur…, elle dit en repérant une serviette jaune roulée dans la baignoire.
« Du rouge au vert, tout le jaune se meurt. » Apollinaire. C’est sa mère qui leur avait appris ce vers quand elles étaient petites. Sa mère qui leur racontait l’histoire des couleurs. Bleu, vert, jaune, rouge, noir, violet… Elle s’en était servie dans un devoir sur le thème « Harmonie et couleurs », il n’y avait pas longtemps. Elle avait eu la meilleure note. Belle culture, avait dit le prof. Références intéressantes qui approfondissent le propos. Elle avait mentalement remercié sa mère, le XIIe siècle, Apollinaire et avait fait amende honorable pour s’être si souvent moquée de tout ça.
La peur recula de dix bons centimètres. Si elle trouvait un autre détail de couleur, elle serait sauvée.
— Agathe, viens voir ici…, gueula le cube.
Agathe entra, les épaules enroulées, le regard collé au sol. Gluante de peur. Hortense chercha son regard, mais l’autre se déroba comme une anguille.
— Montre-lui ton doigt de pied ! aboya le cube.
Agathe s’appuya au mur blanc de la salle de bains, défit la boucle de son escarpin et exhiba le moignon d’un petit doigt de pied. Un truc minuscule, ratatiné, qui avait dû être sectionné à la racine. C’était dégoûtant à voir : un bout de chair tout violet avec du rouge. Plus d’ongle, mais du rouge. Du rouge vinasse, du rouge tordu, mais du rouge !
— Tu peux remballer ! Casse-toi !
Agathe sortit comme elle était venue : en glissant le long du mur.
Hortense l’entendit gémir de l’autre côté de la porte.
— T’as compris comment ça obéit les filles ?
— Je ne suis pas une fille. Je suis Hortense. Hortense Cortès. Et je vous emmerde !
— T’as compris ou je te fais un dessin ?
— Allez-y. Je vous dénoncerai. J’irai voir les flics. Vous avez même pas idée dans quel pétrin vous vous mettez !
— Moi aussi, je connais du monde, ma petite. Peut-être pas du propre, mais du haut placé aussi !
Il avait posé le rasoir, repris la ceinture.
Le premier coup partit. En plein visage. Elle ne l’avait pas vu venir. Elle ne bougea pas. Fallait pas qu’elle lui montre qu’elle avait mal ou qu’elle avait peur. Le second coup, elle le laissa venir, ne se baissa pas et serra les dents pour ne pas crier. C’était comme des décharges de feu dans tout le corps. Des pointes qui partaient d’en haut et descendaient jusqu’au ventre.
— Allez-y… je m’en fous, je changerai pas d’idée. Vous perdez votre temps.
Un autre coup sur les seins. Puis un autre encore sur le visage. Il frappait de toutes ses forces. Elle pouvait le voir qui reculait, s’élançait. Il avait un air sérieux, appliqué. Il était ridicule.
— J’ai prévenu mon copain, haleta Hortense, la bouche pleine de salive, si je ne suis pas rentrée à minuit, il appelle les flics. J’ai donné votre nom, celui d’Agathe, celui de la boîte. Ils vous retrouveront…
Elle ne sentait plus les coups. Elle pensait juste au mot qu’elle devait ajouter après chaque mot prononcé. Elle prenait l’excuse de parler pour se placer de biais et ne plus tout prendre en pleine face.
— Vous le connaissez, cracha-t-elle entre deux coups. C’est le grand brun qui vient tout le temps chez moi. Sa mère travaille dans les services spéciaux. Vous pouvez vérifier. Elle fait partie de la police secrète de la reine. Ce sont pas des tendres. Vous allez pas vous marrer avec eux…
Il devait écouter car il frappait moins fort. Il y avait comme une légère hésitation dans son bras. Elle essayait de ne pas hurler parce que, si elle se mettait à hurler, il se dirait qu’il était presque rendu au but et se déchaînerait. Elle avait l’impression que sa peau partait en lambeaux, que le sang giclait, que ses dents allaient sauter. Elle entendait les coups résonner dans sa mâchoire, sur ses joues, sur son cou. Les larmes coulaient de ses yeux, mais il ne devait pas les voir. Il faisait trop sombre et puis il bouchait toute la lumière avec son torse de brute, ses bras de brute, ses ahanements de brute.
Au bout d’un moment, elle ne ressentit plus rien qu’un grand tourbillon où seuls les mots qu’elle tentait de prononcer en restant au plus près de sa pensée, en la gardant le plus précise, le plus déterminée possible, l’empêchaient de sombrer et de se laisser tomber à terre. Tant qu’elle était debout, elle pouvait discuter. D’égale à égal. Encore que le gnome, elle le dominait de deux bonnes têtes. Ça devait l’énerver aussi de devoir se mettre sur la pointe des pieds pour la frapper !