Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Elle fut offensée qu'il se permît de l'interroger, et plus encore par son regard amical. Elle répondit d'un ton sec :
— « Non, je ne vais dans aucune école ; je travaille avec une institutrice. »
Il eut un mot malencontreux :
— « Oui, pour une fille, ça n'a pas d'importance. »
Elle se rebiffa :
— « Ce n'est pas l'avis de maman. Ni de Daniel. »
Elle le dévisageait avec des yeux franchement hostiles. Il s'aperçut de sa maladresse, voulut se rattraper, crut dire quelque chose d'aimable :
— « Une fille en sait toujours assez pour ce qu'elle a besoin… »
Il comprit qu'il s'enferrait ; il n'était maître ni de ses pensées ni de ses paroles ; il eut l'impression que le pénitencier avait fait de lui un imbécile. Il rougit, puis, tout à coup, cette bouffée de chaleur qui lui montait au visage l'étourdit, et il ne vit plus d'autre issue que dans la colère. Il chercha, pour se venger, un trait qu'il ne trouva pas, perdit tout bon sens, et lança avec cet accent de gouaillerie vulgaire que prenait souvent son père :
— « Le principal ne s'apprend pas dans les écoles : c'est d'avoir bon caractère ! »
Elle se retint au point de ne pas même hausser les épaules. Mais comme Puce venait de bâiller bruyamment :
— « Oh, la vilaine ! La mal élevée ! » fit elle d'une voix qui tremblait de rage. « Oh, la mal élevée ! » répéta-t-elle encore une fois, avec une insistance triomphante. Puis elle mit la chienne à terre, se leva, et fut s'accouder au balcon.
Cinq longues minutes s'écoulèrent dans un silence intolérable. Jacques n'avait pas bougé de sa chaise ; il étouffait. Dans la salle à manger, la voix de Mme de Fontanin alternait avec celle d'Antoine. Jenny lui tournait le dos ; elle fredonnait un de ses exercices de piano ; son pied battait la mesure avec impertinence. Ah, elle raconterait tout à son frère, pour qu'il cessât de fréquenter ce malotru ! Elle le haïssait. À la dérobée, elle l'aperçut, rouge et digne. Son aplomb redoubla. Elle chercha ce qu'elle pourrait inventer afin de le blesser davantage.
— « Viens, Puce ! Moi, je m'en vais. »
Et, quittant le balcon, elle passa devant lui comme s'il n'existait pas, et se dirigea sans hâte vers la salle à manger.
Jacques craignit par-dessus tout, en restant là, de ne plus savoir ensuite comment s'en aller. Il la suivit donc, mais sans l'accompagner.
L'amabilité de Mme de Fontanin changea son ressentiment en mélancolie.
— « Ton frère vous a donc abandonnés ? » dit-elle à sa fille.
Jenny, avec un visage fuyant, déclara :
— « J'ai demandé à Daniel de développer mes clichés tout de suite. Oh, il n'en a pas pour longtemps. »
Elle évitait le regard de Jacques, se doutant bien qu'il n'était pas dupe : complicité involontaire qui aggrava leur inimitié. Il la jugea menteuse, et réprouva sa complaisance à couvrir la conduite de son frère. Elle devinait son jugement et s'en trouvait blessée dans son orgueil.
Mme de Fontanin leur souriait, et leur faisait signe de s'asseoir.
— « Ma petite malade a joliment grandi », constata Antoine.
Jacques ne disait rien et regardait à terre. Il sombrait dans le désespoir. Jamais il ne redeviendrait comme autrefois. Il se sentait malade, malade jusqu'au fond de l'âme, à la fois faible et brutal, livré à ses impulsions, jouet d'une implacable destinée.
— « Êtes-vous musicien ? » lui demanda Mme de Fontanin.
Il n'eut pas l'air de comprendre ce qu'elle disait. Ses yeux s'emplirent de larmes ; il se pencha vivement, et fit mine de renouer le lacet de son soulier. Il entendit qu'Antoine répondait pour lui. Ses oreilles bourdonnaient. Il souhaita mourir. Jenny le regardait-elle ?
Il y avait plus d'un quart d'heure déjà que Daniel et Nicole étaient entrés dans le cabinet noir.
Daniel s'était hâté de pousser le loquet et de dérouler les pellicules hors de l'appareil :
— « Ne touchez pas à la porte », dit-il ; « le moindre filet de jour voilerait toute la bande. »
Aveuglée d'abord par l'obscurité, Nicole aperçut bientôt, tout près d'elle, des ombres incandescentes qui se mouvaient dans le halo rouge de la lanterne ; et peu à peu elle distingua deux mains de fantôme, longues, fines, tranchées au poignet, et qui balançaient une petite cuve. Elle ne voyait rien d'autre de Daniel que ces deux tronçons animés ; mais le réduit était si étroit, qu'elle sentait chacun de ses mouvements comme s'il l'eût frôlée. Ils retenaient leur souffle, songeant l'un et l'autre, par une fatale obsession, au baiser du matin, dans la chambre.
— « Est-ce… qu'on voit quelque chose ? » murmura-t-elle.
Il ne voulut pas répondre tout de suite : il savourait la délicieuse angoisse dont était fait ce silence ; et, dispensé de toute retenue par les ténèbres, il s'était tourné vers Nicole et dilatait les narines pour aspirer l'air qui l'enveloppait.
— « Non, pas encore », scanda-t-il enfin.
Il y eut un nouveau silence. Puis, la cuvette, que Nicole ne quittait pas du regard, devint immobile : les deux mains de flamme avaient déserté la lueur de la lampe. Ce fut un moment interminable. Brusquement, elle se sentit saisie à pleins bras. Elle n'eut aucune surprise et fut presque soulagée d'être délivrée de l'attente ; mais elle rejeta le buste en arrière, à droite, à gauche, pour fuir la bouche de Daniel qu'elle espérait et redoutait à la fois. Enfin leurs visages se trouvèrent. Le front brûlant de Daniel heurta quelque chose d'élastique, de glissant et de froid : la tresse que Nicole portait enroulée autour de la tête ; il ne put réprimer un frisson, un léger mouvement de recul ; elle en profita pour lui dérober ses lèvres, juste le temps d'appeler :
— « Jenny ! »
Il étouffa le cri avec sa main, et, debout, appuyé de tout son corps sur celui de Nicole qu'il écrasait contre la porte, il balbutiait, entre ses dents serrées, comme s'il eût le délire :
— « Tais-toi, laisse… Nicole… Chérie adorée… Écoute-moi… »
Elle se défendait moins, il crut qu'elle cédait. Elle avait glissé le bras derrière elle et cherchait le verrou : brutalement le battant céda, un flot de jour viola l'obscurité. Il la lâcha et referma la porte. Mais elle avait aperçu son visage ! Méconnaissable ! un masque chinois, livide, avec des plaques roses autour des yeux qui les allongeaient vers les tempes ; des pupilles rétractées, sans expression ; sa bouche tout à l'heure si mince, et maintenant enflée, informe, entrouverte… Jérôme ! Il n'avait guère de ressemblance avec son père, et, dans ce jet impitoyable de lumière, c'était Jérôme qu'elle avait vu !
— « Mes compliments », fit-il enfin, d'une voix sifflante. « Tout le rouleau est perdu. »
Elle répondit posément :
— « Je veux bien rester, j'ai à vous parler. Mais ouvrez le loquet. »
— « Non, Jenny va venir. »
Elle hésita, puis :
— « Alors, jurez-moi que vous ne me toucherez plus. »
Il eut envie de sauter sur elle, de la bâillonner avec son poing, de déchirer son corsage ; en même temps, il se sentit vaincu.
— « Je le jure », dit-il.
— « Eh bien, alors, écoutez-moi, Daniel. Je… Je vous ai laissé aller beaucoup, beaucoup trop loin. J'ai eu tort ce matin. Mais, cette fois, je dis non. Ce n'est pas pour en arriver là que je me suis sauvée. » Elle avait prononcé ces derniers mots, vite et pour elle seule. Elle reprit, pour Daniel : « Je vous confie mon secret : je me suis sauvée de chez maman. Oh, contre elle, il n'y a rien à dire : elle est seulement très malheureuse… et entraînée. Je ne peux pas vous en dire davantage. » Elle fit une pause. L'image exécrée de Jérôme restait devant ses yeux. Le fils ferait d'elle ce qu'elle pensait que Jérôme avait fait de sa mère. « Vous ne me connaissez pas bien », reprit-elle hâtivement, car le silence de Daniel l'effrayait. « C'est ma faute, d'ailleurs, je le sais. Je n'ai pas été avec vous ce que je suis vraiment. Avec Jenny, oui. Avec vous, je me suis laissée aller, vous avez cru… Mais, au fond, non. Pas ça. Je ne veux pas d'une vie… d'une vie qui commencerait comme ça. Est-ce que ç'aurait été la peine de venir auprès d'une femme comme tante Thérèse ? Non ! Je veux… Vous allez vous moquer de moi, mais ça m'est égal : je veux pouvoir, plus tard… mériter le respect d'un homme qui m'aimera pour de vrai, pour toujours… D'un homme sérieux, enfin… »