Ce n’est pas vraiment à recommander, même si l’on recherche l’originalité : une petite fille qu’on appellerait Jaquette aurait de fait une rude concurrence avec le nom commun qui est loin d’avoir disparu. Pourtant, en 1680, Richelet percevait le nom commun désignant le vêtement comme vieillissant : « Ce mot pour dire une robe d’enfant ne se dit plus par les couturières ni par la plupart des gens du monde, & il semble que le mot de jaquette ne soit plus usité qu’en cette façon de parler. C’est un enfant à la jaquette. » Au reste, Furetière, ne le mentionne même pas dans les 40 000 mots que comporte son Dictionnaire universel publié en 1690.
L’Académie française, dans la première édition de son dictionnaire publiée en 1694, a bien fait de le maintenir, même si l’article qui lui est consacré a un parfum d’archaïsme, en évoquant un vêtement « qui vient jusqu’aux genoux, & quelquefois plus bas » : « Les paysans & gens de petite condition avoient accoustumé d’en porter autrefois. Une grande jaquette, une jaquette à pointe, sa jaquette grise. » Vient le sens moderne mais qui sent déjà sa fin : « Il se dit aujourd’huy de la robbe que portent les enfants masles avant qu’on leur donne le haut-de-chausse. » D’où l’expression « Il estoit à la jaquette », signifiant qu’« il portoit encore la jaquette ».
Jusqu’ici, point de jaquette de dictionnaire ! Quand la jaquette d’un livre fera-t-elle son apparition ? Mais avant tout d’où vient le mot jaquette ? Du prénom. Jacques. Ou plus précisément du sobriquet qu’on donna aux paysans insurgés en 1358 pendant la captivité de Jean II le Bon. Partie du Beauvaisis, l’insurrection paysanne contre les nobles se répandit en Picardie, dans la Champagne et le nord de l’Île-de-France. On aime à rappeler pour l’antonymie entre « bon » et « mauvais » qu’elle fut défaite par les troupes de Charles II « le mauvais ». Dès lors, un Jacques désigna un paysan, et hélas aussi par fausse extrapolation quelqu’un de niais, d’où « faire le Jacques », se livrer à des excentricités, se donner en spectacle. Et la jaquette ?
Elle représente tout d’abord un piège orthographique, puisque le c n’y eut jamais sa place, bien que le mot soit issu de Jacques, le paysan, avec un c. La jaquette désigna le vêtement rappelant celui que portaient les paysans, à robe flottante, d’où aussi la robe portée par les petits garçons et ce encore jusqu’au XIXe siècle comme en témoignent les photographies de nos aïeux… Peu avant la Révolution française, la jaquette désigna par ailleurs une veste courte, ajustée à la taille, pour représenter dès le XIXe la veste de cérémonie portée par les hommes, avec des pans ouverts se prolongeant par-derrière.
Et la jaquette de livre ? On y est presque, mais il faut voyager. Parce que c’est de l’anglais jacket qu’elle nous vient, emprunté tardivement en 1951 ! Il est des mots qui nous paraissent toujours avoir existé et dont l’emprunt est pourtant très récent. C’est le cas de la jaquette, en tant que chemise de protection d’un livre, assorti d’informations, d’illustrations, destinées à attirer l’attention du public sur l’ouvrage. Les Anglais avaient adopté dès la fin du XVe siècle le mot correspondant au vêtement, en l’habillant d’une autre orthographe, jacket, et ils en élargirent le sens à la fin du XIXe pour désigner une chemise de couleur protégeant un livre relié ou broché. En 1955, René Huyghe, dans ses Dialogues avec le visible, lui accole encore des guillemets, en évoquant « les vitrines aujourd’hui devenues des expositions d’images », riche de livres dont la « jaquette » est illustrée. Succès immédiat. Jaquette de dictionnaire, de cassette-audio, vidéo, de CD, de DVD. La jaquette était devenue une chemise de protection !
Une collection de jaquettes…
Mais pourquoi achètes-tu ce dictionnaire si tu l’as déjà ? Pour la jaquette. Avant même qu’elle ne disparaisse au profit d’une couverture cartonnée et glacée, riche de photos et de textes. Ce fut pour le millésime du bicentenaire de la Révolution, 1989. Auparavant, repérer un Petit Larousse illustré, de 1905 à 1988, avec sa jaquette originelle, quel bonheur simple ! Le racheter alors qu’on l’a déjà, c’est sans doute là que se trahit la dicopathie.
Puisque j’ai la chance de disposer de toute la série des Petit Larousse, il y a une histoire qui s’écrit sur leur dos, en les suivant de millésime en millésime. D’abord le pissenlit en pied en 1905, puis juste les akènes, les graines donc, s’échappant à partir du millésime 1939, puis la couverture grise en 1960, adieu le rose pour quelques années. C’est d’ailleurs dans ce millésime 1960 qu’entre le nouveau sens du mot jaquette, « chemise de protection d’un livre broché ou relié », puis retour du rose, presque rouge, en 1968, on passe ensuite au beige pour les millésimes 1981 et 1992, puis retour au gris, avant le millésime 1989 avec de nouveau un festival de couleurs, mais cette fois-ci sur couvertures cartonnées glacées ne supposant pas de jaquette.
Les toutes premières jaquettes ne sont en fait que des couvertures, presque de même couleur, avec cependant le décompte des illustrations : « 6 200 gravures, 220 planches et tableaux, 140 cartes », sur la première de « jaquette »…, sur la quatrième le rappel d’« une série unique au monde de Dictionnaires Larousse pour tous les âges, pour toutes les bourses ». On n’en donnera pas la liste qui prend toute la page, mais repérons que sont offertes pour chaque ouvrage ses dimensions et qu’ils sont répertoriés du plus gros au plus petit : « Larousse du XXe siècle, 32 x 25 cm », « Larousse universel, 21 x 30,5 cm », « Nouveau Petit Larousse illustré, 13,5 x 20 », « Larousse élémentaire illustré, 10,5 x 16,5 », et le plus petit, non moins utile le « Vocabulaire orthographique Larousse, 9 x 13 cm ».