Rien n’est plus perturbant pour qui n’est pas aguerri à la lecture des vieux dictionnaires que de chercher des mots aussi simples qu’ici, if, joie, irascible, jubilé. En effet, tous les dictionnaires du XVIIe siècle ne font qu’un des lettres I et J. Aussi est-il souvent arrivé qu’on me déclare ne pas avoir trouvé par exemple le mot ignorance ou italique qui autrefois se trouvait donc après jeunesse, à partir du moment ou i et j sont considérés comme la même lettre. C’est encore le cas de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, commencée en 1751 et achevée en 1780. Il faut attendre la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie, en 1762, pour les voir dissociées, d’abord I de Ia à Iz, puis J de Ja à Jy.
Que déclare le tout premier dictionnaire français, celui de Richelet ? Tout d’abord, on pourrait croire que le i n’existe pas, car c’est la graphie J qui ouvre le chapitre, suivant directement le H. Mais en lisant l’article J, le premier article donc, on comprend tout de suite que I et J sont mêlés : « J. Substantif masculin. C’est la neuvième lettre de l’Alphabet François […] On trouve en François deux sortes d’i, un i qu’on nomme voïelle, & un autre qui est un i consonne qu’on apelle un j à queuë parce, en effet, qu’il en a une […] j se rencontre dans ses silâbes ja, je, ji, jo, ju, & il se prononce comme un g se prononce devant les voïelles e & i, même il se met quelquefois en la place du g, comme jerbe, ou gerbe, jenisse, ou genisse, jesier, ou gesier, etc. »
Qui dira que l’orthographe n’a pas évolué en lisant ce texte ? Accents, consonne simple ou double, mots à double orthographe, « silâbes », etc. Ensuite, pour comprendre les difficultés rencontrées à rechercher dans l’ordre alphabétique un mot commençant par i ou j, il suffit de prendre conscience que les mots commençant par ja, jan, jap, jaq, jar, jat, jau, sont suivis par ceux commençant par ice, icl, icn, ico, ide, idi, ido, idr, eux-mêmes suivis par ceux en je, jea, jen, jer, jet, jeu, le relais étant pris par ceux commençant par if, ign, il, ile, ill, ima, imm.
Jean…
Et lorsque, feuilletant le Dictionnaire universel de Furetière, entre idylle et illuminer, vous tombez sur Jean, ce qui est bien conforme à l’ordre alphabétique tant que i et j se confondent, on ne peut s’empêcher de lire l’article qui correspond à son prénom. Eh bien on aurait mieux fait de l’éviter. « Jean. Nom propre que le peuple a mis en usage dans la Langue, en le joignant abusivement à plusieurs mots injurieux. » Diable ! ou plutôt puisque nous sommes dans le chapitre I-J, Jarnicoton ! Souvenons-nous, c’est le juron que le père Coton conseillait à Henri IV pour remplacer Jarnidieu — je renie Dieu —, juron familier du bon roi.
Poursuivons : « Jean Logne, Jean Des Vignes. Jean Doucet. Jean Sucre. Jean tout adroit. Tous ces mots ne sont en usage que dans le peuple. » Bien. Mais pourquoi ? Par exemple, parce que existait un proverbe ainsi formulé : « C’est le mariage de Jean des Vignes, tant tenu, tant payé », que l’on ne peut aujourd’hui comprendre que si l’on nous précise que ce proverbe « s’est fait par corruption de gens des vignes, parce que les Vendangeurs qui se ramassent ensemble de plusieurs endroits font ordinairement de petites alliances, qui ne durent qu’autant que la vendange dure, & se rompent lorsqu’elle finit ».
Mais l’article n’est pas fini. Et cette fois-ci, on n’a plus d’illusion sur son prénom, ce n’est vraiment pas ce qu’on imaginait, un prénom simple et sans connotations déplaisantes. « Jean, se dit particulièrement de ceux qui ont des femmes infidelles, & qui souffrent de leur désordre. Sa femme l’a fait Jean. On appelle double Jean, celuy dont la femme fait beaucoup de scandale. » On est confondu. Pourquoi Jean ? Vient l’explication. « Ce mot vient, selon quelques-uns de Janus, Dieu de l’ancien Paganisme représenté avec deux visages, comme si le mari & l’adultere estoient deux testes en un bonnet, & occupez à même ouvrage, dont le nom demeure au mari, à cause que c’est celuy qui paroist dans la maison. » Que c’est compliqué ! En définitive, le seul moment joyeux de cet article reste une manière de dire disparue : « Quand on void quelque rieur incommode, on luy dit, Ri t’en Jean, on te frit des œufs. »
Et surtout on ne cherche pas à comprendre. Décidément, entre l’ordre alphabétique et cet article, il y a de quoi être irrité. Irrité entre joyeux et jubilation.
Illustration
On pourroit démontrer par mille exemples qu’un dictionnaire pur et simple de définitions, quelque bien qu’il soit fait, ne peut se passer de figures, sans tomber dans des descriptions obscures ou vagues.
D’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, 1751.
D’un millésime à l’autre
Quand il fut décidé, en 1878, que le Nouveau Dictionnaire de la langue française, conçu par Pierre Larousse en 1856 — d’abord publié avec un texte nu — serait « illustré », quelles furent les premières illustrations ? Pour la lettre A, par exemple : l’abat-voix (ce qui se trouve au-dessus de la chaire à prêcher, supposé renvoyer la voix plus bas), l’acanthe (la décoration à partir de la plante épineuse), l’acarus (l’insecte répugnant installé dans les vésicules de la gale…), l’accordéon (très difficile à reconnaître…), l’aconit (de la famille de renonculacées), l’aérostat (moins d’un centimètre carré d’illustration), l’affût (d’un canon, en pointillés), l’agaric (comestible…), l’agouti (le rongeur d’Amérique et d’Océanie, qui détient le record de longévité en matière d’illustrations, présent dans tous les millésimes, continuant de gambader dans les Petit Larousse du XXIe siècle), l’aï (un tardigrade très apprécié des cruciverbistes), l’aigle (sans envergure, juste la tête), l’aigrette (encore la tête), une aiguière (minuscule), l’ail (la tête…), l’alambic (redouté), l’albatros (ailes non déployées), l’alcarazas (la cruche poreuse rafraîchissante qui détient aussi un record de longévité), l’alène (à la pointe acérée pour percer tous les cuirs), l’alidare (la règle à pinnules qui mesure les angles), l’alligator, l’aloès (purgatif), l’alouette (avec une tête difficile à reconnaître), l’alpaga, l’alvéole, l’amande, l’amarante, l’ammonite, l’amphore, l’ananas… et on s’arrêtera sur ce fruit. En précisant que les illustrations sont minuscules et toutes insérées dans les articles.