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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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– Sire, dit la sultane Scheherazade en achevant l’histoire des aventures arrivées à l’occasion de la lampe merveilleuse, Votre Majesté sans doute aura remarqué dans la personne du magicien africain un homme abandonné à la passion démesurée de posséder des trésors par des voies condamnables, qui lui en découvrirent d’immenses, dont il ne jouit point parce qu’il s’en rendit indigne. Dans Aladdin, elle voit au contraire un homme qui d’une basse naissance s’élève jusqu’à la royauté, en se servant des mêmes trésors, qui lui viennent sans les chercher, seulement à mesure qu’il en a besoin pour parvenir à la fin qu’il s’est proposée. Dans le sultan elle aura appris combien un monarque bon, juste et équitable court des dangers et risque même d’être détrôné lorsque, par une injustice criante et contre toutes les règles de l’équité, il ose, par une promptitude déraisonnable, condamner à mort un innocent sans vouloir l’entendre dans sa justification. Enfin elle aura eu horreur des abominations de deux scélérats de magiciens, dont l’un sacrifie sa vie pour posséder des trésors, et l’autre sa vie et sa religion à la vengeance d’un scélérat comme lui, et qui comme lui aussi reçoit le châtiment de sa méchanceté.

Le sultan des Indes témoigna à la sultane Scheherazade, son épouse, qu’il était très-satisfait des prodiges qu’il venait d’entendre de la lampe merveilleuse, et que les contes qu’elle lui faisait chaque nuit lui faisaient beaucoup de plaisir. En effet, ils étaient divertissants, et presque toujours assaisonnés d’une bonne morale. Il voyait bien que la sultane les faisait adroitement succéder les uns aux autres, et il n’était pas fâché qu’elle lui donnât occasion par ce moyen de tenir en suspens à son égard l’exécution du serment qu’il avait fait si solennellement de ne garder une femme qu’une nuit et de la faire mourir le lendemain. Il n’avait même presque plus d’autre pensée que de voir s’il ne viendrait point à bout de lui en faire tarir le fonds.

Dans cette intention, après avoir entendu la fin de l’histoire d’Aladdin et de Badroulboudour, toute différente de ce qui lui avait été raconté jusqu’alors, dès qu’il fut éveillé, il prévint Dinarzade et il l’éveilla elle-même, en demandant à la sultane, qui venait de s’éveiller aussi, si elle était à la fin de ses contes.

À la fin de mes contes, sire! répondit la sultane en se récriant sur la demande, j’en suis bien éloignée: le nombre en est si grand qu’il ne me serait pas possible à moi-même d’en dire le compte précisément à Votre Majesté. Ce que je crains, sire, c’est qu’à la fin Votre Majesté ne s’ennuie et ne se lasse de m’entendre, plutôt que je manque de quoi l’entretenir sur cette matière.

– Ôtez-vous cette crainte de l’esprit, reprit le sultan, et voyons ce que vous avez de nouveau à me raconter.

La sultane Scheherazade, encouragée par ces paroles du sultan des Indes, commença à lui raconter une nouvelle histoire en ces termes: Sire, dit-elle, j’ai entretenu plusieurs fois Votre Majesté de quelques aventures arrivées au fameux calife Haroun Alraschid. Il lui en est arrivé un grand nombre d’autres, dont celle que voici n’est pas moins digne de votre curiosité.

AVENTURES DU CALIFE HAROUN ALRASCHID.

Quelquefois, comme Votre Majesté ne l’ignore pas, et comme elle peut l’avoir expérimenté par elle-même, nous sommes dans des transports de joie si extraordinaires, que nous communiquons d’abord cette passion à ceux qui nous approchent, ou que nous participons aisément à la leur. Quelquefois aussi nous sommes dans une mélancolie si profonde que nous sommes insupportables à nous-mêmes, et que, bien loin d’en pouvoir dire la cause si on nous la demandait, nous ne pourrions la trouver nous-mêmes si nous la cherchions.

Le calife était un jour dans cette situation d’esprit, quand Giafar, son grand vizir fidèle et aimé, vint se présenter devant lui. Ce ministre le trouva seul, ce qui lui arrivait rarement; et comme il s’aperçut, en s’avançant, qu’il était enseveli dans une humeur sombre, et même qu’il ne levait pas les yeux pour le regarder, il s’arrêta en attendant qu’il daignât les jeter sur lui.

Le calife enfin leva les yeux et regarda Giafar; mais il les détourna aussitôt, en demeurant dans la même posture et aussi immobile qu’auparavant.

Comme le grand vizir ne remarqua rien de fâcheux dans les yeux du calife qui le regardât personnellement, il prit la parole. «Commandeur des croyants, dit-il, Votre Majesté me permet-elle de lui demander d’où peut venir la mélancolie qu’elle fait paraître et dont il m’a toujours paru qu’elle était si peu susceptible?

«- Il est vrai, vizir, répondit le calife en changeant de situation, que j’en suis peu susceptible, et sans toi, je ne me serais pas aperçu de celle où tu me trouves et dans laquelle je ne veux pas demeurer davantage. S’il n’y a rien de nouveau qui t’ait obligé de venir, tu me feras plaisir d’inventer quelque chose pour me la faire dissiper.

«- Commandeur des croyants, reprit le grand vizir Giafar, mon devoir seul m’a obligé de me rendre ici, et je prends la liberté de faire souvenir Votre Majesté qu’elle s’est imposé elle-même un devoir de s’éclaircir en personne de la bonne police qu’elle veut être observée dans sa capitale et aux environs. C’est aujourd’hui le jour qu’elle a bien voulu se prescrire pour s’en donner la peine, et c’est l’occasion la plus propre qui s’offre d’elle-même pour dissiper les nuages qui offusquent sa gaieté ordinaire.

«- Je l’avais oublié, répliqua le calife, et tu m’en fais souvenir fort à propos: va donc changer d’habit pendant que je ferai la même chose de mon côté.»

Ils prirent chacun un habit de marchand étranger, et sous ce déguisement ils sortirent seuls par une porte secrète du jardin du palais qui donnait à la campagne. Ils firent une partie du circuit de la ville, par les dehors, jusqu’aux bords de l’Euphrate, à une distance assez éloignée de la porte de la ville qui était de ce côté-là, sans avoir rien observé qui fût contre le bon ordre. Ils traversèrent ce fleuve sur le premier bateau qui se présenta, et après avoir achevé le tour de l’autre partie de la ville opposée à celle qu’ils venaient de quitter, ils reprirent le chemin du pont qui en faisait la communication.

Ils passèrent ce pont, au bout duquel ils rencontrèrent un aveugle assez âgé qui demandait l’aumône. Le calife se détourna et lui mit une pièce de monnaie d’or dans la main.

L’aveugle, à l’instant, lui prit la main et l’arrêta. «Charitable personne, dit-il, qui que vous soyez, que Dieu a inspirée de me faire l’aumône, ne me refusez pas la grâce que je vous demande de me donner un soufflet: je l’ai mérité et même un plus grand châtiment.» En achevant ces paroles, il quitta la main du calife pour lui laisser la liberté de lui donner le soufflet; mais, de crainte qu’il ne passât outre sans le faire, il le prit par son habit.

Le calife, surpris de la demande et de l’action de l’aveugle: «Bon homme, dit-il, je ne puis t’accorder ce que tu me demandes; je me garderai bien d’effacer le mérite de mon aumône par le mauvais traitement que tu prétends que je te fasse.» Et en achevant ces paroles, il fit un effort pour faire quitter prise à l’aveugle.

L’aveugle, qui s’était douté de la répugnance de son bienfaiteur par l’expérience qu’il en avait depuis longtemps, fit un plus grand effort pour le retenir. «Seigneur, reprit-il, pardonnez-moi ma hardiesse et mon importunité; donnez-moi, je vous prie, un soufflet, ou reprenez votre aumône; je ne puis la recevoir qu’à cette condition sans contrevenir à un serment solennel que j’en ai fait devant Dieu; et si vous en saviez la raison, vous tomberiez d’accord avec moi que la peine en est très-légère.»

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