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Pot-bouille

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Pot-bouille
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Berthe desarma son frere, le calma d'un regard, pendant que, tres pale, Auguste continuait a macher de sourdes paroles. Toujours les couteaux en l'air! Un mauvais coup etait si vite attrape; et, avec un fou, rien a faire, la justice ne vous vengerait seulement pas! Enfin, on ne se faisait point garder par un frere pareil, qui aurait reduit un mari a l'impuissance, meme dans les cas de la plus legitime indignation, et jusqu'a le forcer a boire sa honte.

-Tenez! monsieur, vous manquez de tact, declara Berthe d'un ton dedaigneux. Un homme comme il faut ne s'explique pas dans une cuisine.

Elle se retira dans sa chambre, en refermant violemment les portes. Rachel s'etait retournee vers sa rotissoire, comme n'entendant plus la querelle de ses maitres. Par exces de discretion, en fille qui se tenait a sa place, meme quand elle savait tout, elle ne regarda pas sortir madame; et elle laissa monsieur pietiner un instant, sans hasarder le moindre jeu de physionomie. D'ailleurs, presque aussitot, monsieur courut derriere madame. Alors, Rachel, impassible, put mettre le lapin au feu.

-Comprends donc, ma bonne amie, dit Auguste a Berthe, qu'il avait rattrapee dans la chambre, ce n'etait pas pour toi que je parlais, c'etait pour cette fille qui nous vole.... Il faut bien les retrouver, ces vingt sous.

La jeune femme eut une secousse d'exasperation nerveuse. Elle le regarda en face, toute blanche, resolue.

-A la fin, allez-vous me lacher, avec vos vingt sous!... Ce n'est pas vingt sous que je veux, c'est cinq cents francs par mois. Oui, cinq cents francs, pour ma toilette.... Ah! vous parlez d'argent dans la cuisine, en presence de la bonne! Eh bien! ca me decide a en parler aussi, moi! Il y a longtemps que je me retiens.... Je veux cinq cents francs.

Il restait beant devant cette demande. Et elle entama la grande querelle que, pendant vingt ans, sa mere avait faite tous les quinze jours a son pere. Est-ce qu'il esperait la voir marcher nu-pieds? Quand on epousait une femme, on s'arrangeait au moins pour l'habiller et la nourrir proprement. Plutot mendier que de se resigner a cette vie de sans-le-sou! Ce n'etait point sa faute, a elle, s'il se montrait incapable dans son commerce; oh! oui, incapable, sans idees, sans initiative, ne sachant que couper les liards en quatre. Un homme qui aurait du mettre sa gloire a faire vite fortune, a la parer comme une reine, pour tuer de rage les gens du Bonheur des Dames! Mais non! avec une si pauvre tete, la faillite devenait certaine. Et, de ce flot de paroles, montait le respect, l'appetit furieux de l'argent, toute cette religion de l'argent dont elle avait appris le culte dans sa famille, en voyant les vilenies ou l'on tombe pour paraitre seulement en avoir:

-Cinq cents francs! dit enfin Auguste. J'aimerais mieux fermer le magasin.

Elle le regarda froidement.

-Vous refusez. C'est bon, je ferai des dettes.

-Encore des dettes, malheureuse!

Dans un mouvement de brusque violence, il la saisit par les bras, la poussa contre le mur. Alors, sans crier, etranglee de colere, elle courut ouvrir la fenetre, comme pour se precipiter sur le pave; mais elle revint, le poussa a son tour vers la porte, le jeta dehors, en begayant:

-Allez-vous-en, ou je fais un malheur!

Et, derriere son dos, elle mit bruyamment le verrou. Un instant, il ecouta, hesitant. Puis, il se hata de descendre au magasin, repris de terreur, en voyant luire dans l'ombre les yeux de Saturnin, que le bruit de la courte lutte avait fait sortir de la cuisine.

En bas, Octave qui vendait des foulards a une vieille dame, s'apercut tout de suite du bouleversement de ses traits. Il le regardait, du coin de l'oeil, marcher avec fievre devant les comptoirs. Quand la cliente fut partie, le coeur d'Auguste deborda.

-Mon cher, elle devient folle, dit-il sans nommer sa femme. Elle s'est enfermee.... Vous devriez me rendre le service de monter lui parler. Je crains un accident, ma parole d'honneur!

Le jeune homme affecta d'hesiter. C'etait si delicat! Enfin, il le fit par devouement. En haut, il trouva Saturnin, plante a la porte de Berthe. Le fou, en entendant un bruit de pas, avait eu un grognement de menace. Mais, quand il reconnut le commis, sa figure s'eclaira.

-Ah! oui, toi, murmura-t-il. Toi, c'est bon.... Faut pas qu'elle pleure. Sois gentil, trouve des choses.... Et tu sais, reste. Pas de danger. Je suis la. Si la bonne veut voir, je cogne.

Et il s'assit par terre, il garda la porte. Comme il tenait encore l'une des bottes de son beau-frere, il se mit a la faire reluire, pour occuper son temps.

Octave s'etait decide a frapper. Aucun bruit, pas de reponse. Alors, il se nomma. Tout de suite, le verrou fut tire. Berthe le pria d'entrer, en entrebaillant la porte. Puis, elle la referma, remit le verrou d'un doigt irrite.

-Vous, je veux bien, dit-elle. Lui, non!

Elle marchait, emportee par la colere, allant du lit a la fenetre, qui etait restee ouverte. Et elle lachait des paroles decousues: il ferait manger ses parents, s'il voulait; oui, il leur expliquerait son absence, car elle ne se mettrait pas a table; plutot mourir! D'ailleurs, elle preferait se coucher. Deja, de ses mains fievreuses, elle arrachait le couvre-pied, tapait les oreillers, ouvrait les draps, oubliant la presence d'Octave, au point qu'elle eut un geste, comme pour degrafer sa robe. Puis, elle sauta a une autre idee.

-Croyez-vous! il m'a battue, battue, battue!... Et parce que, honteuse d'aller toujours en guenilles, je lui demandais cinq cents francs!

Lui, debout au milieu de la chambre, cherchait des paroles de conciliation. Elle avait tort de se faire tant de mauvais sang. Tout s'arrangerait. Enfin, timidement, il risqua une offre.

-Si vous etes embarrassee pour quelque payement, pourquoi ne vous adressez-vous pas a vos amis? Je serais si heureux!... Oh! simplement un pret. Vous me rendriez ca.

Elle le regardait. Apres un silence, elle repondit:

-Jamais! c'est blessant.... Que penserait-on, monsieur Octave?

Son refus etait si ferme, qu'il ne fut plus question d'argent. Mais sa colere semblait tombee. Elle respira fortement, se mouilla le visage; et elle restait toute blanche, tres calme, un peu lasse, avec de grands yeux resolus. Lui, devant elle, se sentait envahi de cette timidite d'amour, qu'il trouvait stupide en somme. Jamais il n'avait aime si ardemment; la force de son desir rendait gauches ses graces de beau commis. Tout en continuant a conseiller une reconciliation, en phrases vagues, il raisonnait nettement au fond, il se demandait s'il ne devait pas la prendre dans ses bras; mais la peur d'etre refuse encore, le faisait defaillir. Elle, muette, le regardait toujours de son air decide, le front coupe d'une mince ride qui se creusait.

-Mon Dieu! poursuivait-il, balbutiant, il faut de la patience.... Votre mari n'est pas mechant. Si vous savez le prendre, il vous donnera ce que vous voudrez....

Et tous deux, derriere le vide de ces paroles, sentaient la meme pensee les envahir. Ils etaient seuls, libres, a l'abri de toute surprise, le verrou pousse. Cette securite, la tiedeur enfermee de la chambre, les penetraient. Cependant, il n'osait pas; son cote feminin, son sens de la femme s'affinait a cette minute de passion, au point de faire de lui la femme, dans leur approche. Alors, elle, comme si elle se fut souvenue d'anciennes lecons, laissa tomber son mouchoir.

-Oh! pardon, dit-elle au jeune homme qui le ramassait.

Leurs doigts s'effleurerent, ils furent rapproches par cet attouchement d'une seconde. Maintenant, elle souriait tendrement, elle avait la taille souple, se rappelant que les hommes detestent les planches. On ne faisait pas la niaise, on permettait les enfantillages, sans en avoir l'air, si l'on voulait en pecher un.

-Voila la nuit qui vient, reprit-elle, en allant pousser la fenetre.

Il la suivit, et la, dans l'ombre des rideaux, elle lui abandonna sa main. Elle riait, plus fort, l'etourdissait de son rire perle, l'enveloppait de ses jolis gestes; et, comme il s'enhardissait enfin, elle renversa la tete, degagea son cou, montra son cou jeune et delicat, tout gonfle de sa gaiete. Eperdu, il la baisa sous le menton.

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