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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Oh! monsieur Octave! dit-elle, confuse, en affectant de le remettre a sa place d'une facon gentille.

Mais il l'empoigna, la jeta sur le lit qu'elle venait d'ouvrir; et, dans son desir contente, toute sa brutalite reparut, le dedain feroce qu'il avait de la femme, sous son air d'adoration caline. Elle, silencieuse, le subit sans bonheur. Quand elle se releva, les poignets casses, la face contractee par une souffrance, tout son mepris de l'homme etait remonte dans le regard noir qu'elle lui jeta. Un silence regnait. On entendait seulement, derriere la porte, Saturnin faisant reluire les bottes du mari, a larges coups de brosse reguliers.

Cependant, Octave, dans l'etourdissement de son triomphe, songeait a Valerie et a madame Hedouin. Enfin, il etait donc autre chose que l'amant de la petite Pichon! C'etait comme une rehabilitation a ses yeux. Puis, devant un mouvement penible de Berthe, il eprouva un peu de honte, la baisa avec une grande douceur. Elle se remettait d'ailleurs, reprenait son visage d'insouciance resolue. D'un geste, elle sembla dire: "Tant pis! c'est fait." Mais elle sentit ensuite le besoin d'exprimer une pensee melancolique.

-Si vous m'aviez epousee! murmura-t-elle.

Il resta surpris, inquiet presque; ce qui ne l'empecha pas de murmurer, en la baisant encore:

-Oh! oui, comme ce serait bon!

Le soir, le diner avec les Josserand fut d'un charme infini. Berthe jamais ne s'etait montree si douce. Elle ne dit pas un mot de la querelle a ses parents, elle accueillit son mari d'un air de soumission. Celui-ci, enchante, prit Octave a part pour le remercier; et il y apportait tant de chaleur, il lui serrait les mains en temoignant une si vive reconnaissance, que le jeune homme en fut gene. D'ailleurs, tous l'accablaient de leur tendresse. Saturnin, tres convenable a table, le regardait avec des yeux d'amour, comme s'il avait partage la douceur de la faute. Hortense daignait l'ecouter, tandis que madame Josserand lui versait a boire, pleine d'un encouragement maternel.

-Mon Dieu! oui, dit Berthe au dessert, je vais me remettre a la peinture.... Il y a longtemps que je veux decorer une tasse pour Auguste.

Cette bonne pensee conjugale toucha beaucoup ce dernier. Sous la table, depuis le potage, Octave avait pose son pied sur celui de la jeune femme; c'etait comme une prise de possession, dans cette petite fete bourgeoise. Pourtant, Berthe n'etait pas sans une sourde inquietude devant Rachel, dont elle surprenait toujours le regard fouillant sa personne. Ca se voyait donc? Une fille a renvoyer ou a acheter, decidement.

Mais M. Josserand, qui se trouvait pres de sa fille, acheva de l'attendrir en lui glissant, derriere la nappe, dix-neuf francs, enveloppes dans du papier. Il s'etait penche, il murmurait a son oreille:

-Tu sais, ca vient de mon petit travail.... Si tu dois, il faut payer.

Alors, entre son pere, qui lui poussait le genou, et son amant, qui frottait doucement sa bottine, elle se sentit pleine d'aise. La vie allait etre charmante. Et tous se detendaient, goutaient l'agrement d'une soiree passee en famille, sans dispute. En verite, ce n'etait pas naturel, quelque chose devait leur porter bonheur. Seul, Auguste avait les yeux tires, envahi par une migraine, qu'il attendait d'ailleurs, a la suite de tant d'emotions. Meme, vers neuf heures, il dut aller se coucher.

XIII

Depuis quelque temps, M. Gourd rodait d'un air de mystere et d'inquietude. On le rencontrait filant sans bruit, l'oeil ouvert, l'oreille tendue, montant sans cesse les deux escaliers, ou des locataires l'avaient meme apercu faisant des rondes de nuit. Certainement, la moralite de la maison le preoccupait; il y sentait comme un souffle de choses deshonnetes qui troublait la nudite froide de la cour, la paix recueillie du vestibule, les belles vertus domestiques des etages.

Un soir, Octave avait trouve le concierge sans lumiere, immobile au fond de son couloir, colle contre la porte qui donnait sur l'escalier de service. Surpris, il l'interrogea.

-Je veux me rendre compte, monsieur Mouret, repondit simplement M. Gourd, en se decidant a aller se coucher.

Le jeune homme resta tres effraye. Est-ce que le concierge soupconnait ses rapports avec Berthe? Il les guettait peut-etre. Leur liaison rencontrait de continuels obstacles, dans cette maison surveillee, et dont les locataires professaient les principes les plus rigides. Aussi ne pouvait-il approcher sa maitresse que rarement, goutant la seule joie, si elle sortait l'apres-midi sans sa mere, de quitter le magasin sous un pretexte et de la rejoindre au fond de quelque passage ecarte, ou il la promenait a son bras, pendant une heure. Auguste, cependant, depuis la fin de juillet, decouchait tous les mardis, pour aller a Lyon; car il avait eu la maladresse de prendre une part, dans une fabrique de soie qui periclitait. Mais Berthe, jusque-la, s'etait refusee a profiter de cette nuit de liberte. Elle tremblait devant sa bonne, elle craignait qu'un oubli ne la livrat aux mains de cette fille.

Precisement, c'etait un mardi soir qu'Octave decouvrit M. Gourd, plante pres de sa chambre. Cela redoublait ses inquietudes. Depuis huit jours, il suppliait en vain Berthe de monter le retrouver, quand toute la maison dormirait. Le concierge avait-il donc devine? Octave se coucha mecontent, tourmente de crainte et de desir. Son amour s'irritait, tournait a la passion folle, et il se voyait avec colere tomber dans toutes les betises du coeur. Deja, il ne pouvait rejoindre Berthe au fond des passages, sans lui acheter les choses qui l'arretaient devant les boutiques. Ainsi, la veille, passage de la Madeleine, elle avait regarde un petit chapeau d'un air si gourmand, qu'il etait entre lui en faire cadeau: de la paille de riz, et rien qu'une guirlande de roses, quelque chose de delicieusement simple; mais deux cents francs, il trouvait ca un peu raide.

Vers une heure, il s'endormait, apres s'etre longtemps retourne entre les draps, la peau en feu, lorsqu'il fut reveille par de legers coups.

-C'est moi, souffla doucement une voix de femme.

C'etait Berthe. Il ouvrit, la serra eperdument dans l'obscurite. Mais elle ne montait pas pour ca, il la vit tres emotionnee, quand il eut rallume sa bougie eteinte. La veille, n'ayant pas assez d'argent en poche, il n'avait pu payer le chapeau; et, comme elle s'etait oubliee, dans son contentement, jusqu'a donner son nom, on venait de lui envoyer une facture. Alors, tremblant qu'on ne se presentat le lendemain devant son mari, elle avait ose monter, encouragee par le grand silence de la maison, et certaine que Rachel dormait.

-Demain matin, n'est-ce pas? supplia-t-elle, en voulant s'echapper, il faut payer demain matin.

Mais il l'avait reprise entre ses bras.

-Reste!

Mal eveille, frissonnant, il balbutiait a son cou, il l'attirait dans la tiedeur du lit. Elle, deshabillee, avait simplement garde un jupon et une camisole; et il la sentait comme nue, ses cheveux deja noues pour la nuit, ses epaules encore tiedes du peignoir dont elle sortait.

-Bien vrai, je te renverrai au bout d'une heure.... Reste!

Elle resta. La pendule, lentement, sonnait les heures, dans la volupte chaude de la chambre; et, a chaque tintement du timbre, il la retenait avec des supplications si tendres, qu'elle en demeurait brisee, sans force. Puis, vers quatre heures, comme elle allait enfin redescendre, ils s'endormirent aux bras l'un de l'autre, profondement. Quand ils ouvrirent les yeux, le plein jour entrait par la fenetre, il etait neuf heures. Berthe poussa un cri.

-Mon Dieu! je suis perdue!

Ce fut une minute de confusion. Elle avait saute du lit, les yeux fermes de lassitude et de sommeil, les mains tatonnantes, ne voyant rien, s'habillant de travers, avec des exclamations etouffees. Lui, pris d'un egal desespoir, s'etait jete devant la porte, pour l'empecher de sortir ainsi vetue, a une pareille heure. Devenait-elle folle? du monde la rencontrerait dans l'escalier, c'etait trop dangereux; il fallait reflechir, imaginer un moyen de descendre sans etre apercue. Mais elle, avec obstination, voulait s'en aller, simplement; et elle revenait se buter contre la porte, qu'il defendait. Enfin, il songea a l'escalier de service. Rien de plus commode: elle rentrerait vivement par sa cuisine. Seulement, comme Marie Pichon, le matin, etait toujours dans le couloir, l'idee vint au jeune homme de l'occuper, par prudence, pendant que l'autre s'echapperait. Il passa rapidement un pantalon et un paletot.

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