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Pot-bouille

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Pot-bouille
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Cependant, elle n'avait pas nomme Berthe. Il la lachait, lorsqu'elle reprit:

-Maintenant, il y a la derniere.

-Quelle derniere? demanda-t-il anxieux.

La bouche pincee, elle s'obstina de nouveau a n'en pas dire davantage, tant qu'il ne lui eut pas desserre les levres d'un baiser. Vraiment, elle ne pouvait lui nommer la personne, car c'etait elle qui avait eu la premiere l'idee du mariage; et elle contait l'histoire de Berthe, sans prononcer son nom. Alors, il avoua tout, dans son cou delicat, goutant a cet aveu une jouissance lache. Etait-il drole, de se cacher d'elle! Il la croyait jalouse peut-etre. Pourquoi aurait-elle ete jalouse? elle ne lui avait rien accorde, n'est-ce pas? Oh! des petites betises, des enfantillages comme en ce moment, mais jamais ca! Enfin, elle etait une femme honnete, elle le querellait presque de l'avoir soupconnee de jalousie.

Lui, la gardait renversee entre ses bras. Prise de langueur, elle fit allusion au cruel qui l'avait plantee la, apres une semaine de mariage. Une femme malheureuse comme elle en savait trop sur les orages du coeur! Depuis longtemps, elle avait devine ce qu'elle appelait "les machines" d'Octave; car il ne pouvait se donner un baiser dans la maison, sans qu'elle l'entendit. Et, au fond du large canape, tous deux en etaient arrives a une bonne causerie intime, qu'ils coupaient, sans y penser, de chatteries promenees un peu partout. Elle le traitait de grand nigaud, car il avait rate Valerie par sa faute; elle la lui aurait fait avoir tout de suite, s'il etait simplement entre demander un conseil. Ensuite, elle le questionnait sur cette petite Pichon, des jambes affreuses et rien la dedans, pas vrai? Mais elle revenait toujours a Berthe, elle la trouvait charmante, une peau superbe, un pied de marquise. A ce jeu, elle dut le repousser bientot.

-Non, laissez-moi, il faudrait etre sans principes, par exemple!... D'ailleurs, ca ne vous ferait pas plaisir. Hein? vous dites que si. Oh! c'est histoire de me flatter. Ce serait trop vilain, si ca vous faisait plaisir.... Gardez ca pour elle. Au revoir, mauvais sujet!

Et elle le renvoya, en exigeant de lui le serment solennel de venir se confesser souvent, sans rien cacher, s'il voulait qu'elle prit la direction de son coeur.

Octave la quitta tranquillise. Elle lui avait rendu sa belle humeur, elle l'amusait, avec la complication de sa vertu. En bas, des qu'il entra dans le magasin, il rassura d'un signe Berthe, dont les yeux l'interrogeaient au sujet du chapeau. Alors, toute la terrible aventure du matin fut oubliee. Quand Auguste revint, un peu avant le dejeuner, il les trouva comme tous les jours, Berthe ennuyee sur la banquette de la caisse, Octave occupe a metrer galamment de la faille pour une dame.

Mais, a partir de ce jour, les deux amants eurent des rendez-vous plus rares encore. Lui, tres ardent, se desesperait, la poursuivait dans les coins, avec de continuelles sollicitations, des demandes de rencontres, quand elle voudrait, n'importe ou. Elle, au contraire, d'une indifference de fille grandie en serre chaude, ne semblait aimer de l'amour coupable que les sorties furtives, les cadeaux, les plaisirs defendus, les heures cheres passees en voiture, au theatre, dans les restaurants. Toute son education repoussait, son appetit d'argent, de toilette, de luxe gache; et elle en etait bientot venue a etre lasse de son amant comme de son mari, le trouvait lui aussi trop exigeant pour ce qu'il donnait, tachait avec une tranquille inconscience de ne pas lui faire son poids de bonheur. Aussi, exagerant ses craintes, refusait-elle sans cesse: chez lui, jamais plus! elle serait morte de peur; chez elle, c'etait impossible, on pouvait les surprendre; puis, la maison mise de cote, lorsqu'il la conjurait, dehors, de se laisser conduire pour une heure dans une chambre d'hotel, elle se mettait a pleurer, elle lui disait que, vraiment, il fallait qu'il la respectat bien peu. Cependant, les depenses allaient leur train, ses caprices s'accentuaient; apres le chapeau, elle avait desire un eventail en point d'Alencon, sans compter ses envies de petits riens couteux, au hasard des boutiques. S'il n'osait encore refuser, il etait repris de son avarice, devant la debacle de ses economies. En garcon pratique, il finissait par trouver stupide de toujours payer, quand elle, de son cote, ne lui livrait que son pied, sous la table. Decidement, Paris lui portait malheur: d'abord, des echecs; ensuite, ce coup de coeur imbecile, qui vidait sa bourse. Certes, on ne pouvait l'accuser d'arriver par les femmes. Il en tirait maintenant un honneur comme consolation, dans la rage inavouee de son plan si maladroitement mene jusque-la.

Auguste, pourtant, ne les genait guere. Depuis les mauvaises affaires de Lyon, il etait ravage davantage encore par ses migraines. Berthe, le premier du mois, avait eprouve un saisissement de bonheur, en le voyant mettre, le soir, sous la pendule de la chambre a coucher, trois cents francs pour sa toilette; et, malgre la reduction sur la somme exigee par elle, comme elle desesperait d'en obtenir jamais le premier sou, elle se jeta dans ses bras, toute chaude de reconnaissance. Le mari eut, en cette occasion, une nuit de gentillesse comme l'amant n'en avait point.

Septembre s'ecoula de la sorte, dans le grand calme de la maison videe par l'ete. Les gens du deuxieme se trouvaient aux bains de mer, en Espagne; ce qui faisait hausser les epaules de M. Gourd, plein de pitie: des embarras! comme si les personnes les plus distinguees ne se contentaient pas de Trouville! Les Duveyrier, depuis les vacances de Gustave, etaient a leur propriete de Villeneuve-Saint-Georges. Meme les Josserand allerent passer quinze jours chez un ami, pres de Pontoise, en laissant se repandre la rumeur qu'ils partaient pour une ville d'eau. Ce vide, les appartements deserts, l'escalier dormant dans plus de silence, semblaient a Octave offrir moins de danger; et il discuta, il fatigua Berthe, qui le recut enfin chez elle, un soir, pendant un voyage d'Auguste a Lyon. Mais ce rendez-vous faillit mal tourner encore; madame Josserand, rentree de l'avant-veille, eut une telle indigestion, au retour d'un diner en ville, qu'Hortense, inquiete, descendit chercher sa soeur. Heureusement, Rachel achevait de recurer ses cuivres, et elle put faire echapper le jeune homme par l'escalier de service. Les jours suivants, Berthe abusa de cette alerte pour tout refuser de nouveau. D'ailleurs, ils commirent la faute de ne pas recompenser la bonne; elle les servait, de son air froid, avec son respect superieur de fille qui n'entend ni ne voit rien; seulement, comme madame pleurait sans cesse apres l'argent, et comme monsieur Octave depensait deja trop en cadeaux, elle pincait de plus en plus les levres, dans cette baraque ou l'amant de la bourgeoise ne lui aurait pas lache dix sous, quand il couchait. S'ils croyaient l'avoir achetee jusqu'a la fin des siecles, pour vingt francs et une robe, ah bien! non, ils se trompaient: elle s'estimait plus cher que ca! Des lors, elle se montra moins complaisante, elle cessa de fermer les portes derriere eux, sans qu'ils eussent conscience de sa mauvaise humeur; car on n'est pas en train de donner des pourboires, lorsque, furieux de ne savoir ou aller s'embrasser, on en arrive aux querelles, la-dessus. Et la maison elargissait son silence, et Octave, toujours a la recherche d'un coin de securite, y rencontrait partout M. Gourd, guettant les choses deshonnetes dont frissonnaient les murs, filant sans bruit, hante par des ventres de femmes enceintes.

Madame Juzeur, cependant, pleurait avec ce mignon, mourant d'amour, qui ne pouvait voir la dame; et elle lui prodiguait les plus sages conseils. Les desirs d'Octave en vinrent au point qu'un jour il songea a la supplier de lui preter son appartement; sans doute elle n'aurait pas refuse, mais il craignit de revolter Berthe, en avouant ses indiscretions. Il avait bien projete egalement d'utiliser Saturnin; peut-etre le fou les garderait-il ainsi qu'un chien fidele, dans quelque chambre perdue; seulement, il montrait des humeurs fantasques, tantot accablant de caresses genantes l'amant de sa soeur, tantot le boudant, lui jetant des regards soupconneux, allumes d'une brusque haine. On aurait dit des acces de jalousie, toute une jalousie nerveuse et violente de femme. Il la lui temoignait surtout depuis qu'il le trouvait parfois le matin, chez la petite Pichon, en train de rire. Maintenant, en effet, Octave ne passait plus devant la porte de Marie sans entrer, repris d'un singulier gout, d'un coup de passion, qu'il ne s'avouait meme pas; il adorait Berthe, il la desirait follement, et dans ce besoin de l'avoir, renaissait pour l'autre une tendresse infinie, un amour dont il n'avait jamais eprouve la douceur, au temps de leur liaison. C'etait un charme continuel a la regarder, a la toucher, des plaisanteries, des taquineries, les jeux de main d'un homme qui voudrait reprendre une femme, avec la secrete gene d'aimer ailleurs. Et, ces jours-la, quand Saturnin le surprenait pendu aux jupes de Marie, il le menacait de ses yeux de loup, pret a mordre, ne lui pardonnant, ne revenant lui baiser les doigts, en bete soumise, que lorsqu'il le revoyait aupres de Berthe, fidele et tendre.

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