Pot-bouille
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Pot-bouille». Краткое содержание книги:
Berthe n'avait plus reparle du cadeau. Elle semblait ne pas remarquer les attentions tremblantes d'Octave, le traitait en ami, sans trouble aucun. Jamais il n'avait tant soigne la correction de sa tenue, et il abusait avec elle de la caresse de ses yeux couleur de vieil or, dont il croyait la douceur de velours irresistible. Mais elle ne lui etait reconnaissante que de ses mensonges, les jours ou il l'aidait a cacher quelque escapade. Une complicite s'etablissait ainsi entre eux: il favorisait les sorties de la jeune femme en compagnie de sa mere, donnait le change au mari, des le moindre soupcon. Meme elle finissait par ne plus se gener, dans sa rage de courses et de visites, se reposant entierement sur son intelligence. Et, si, a sa rentree, elle le trouvait derriere une pile d'etoffes, elle le remerciait d'une bonne poignee de main de camarade.
Un jour pourtant, elle eut une grosse emotion. Octave, comme elle revenait d'une exposition de chiens, l'appela d'un signe dans le sous-sol; et, la, il lui remit une facture, qu'on avait presentee pendant son absence, soixante-deux francs, pour des bas brodes. Elle devint toute pale, et le cri de son coeur fut aussitot:
-Mon Dieu! est-ce que mon mari a vu ca!
Il se hata de la rassurer, il lui conta quelle peine il avait eue pour escamoter la facture, sous le nez d'Auguste. Puis, d'un air de gene, il dut ajouter a demi-voix:
-J'ai paye.
Alors, elle fit mine de fouiller ses poches, ne trouva rien, dit simplement:
-Je vous rembourserai.... Ah! que de remerciements, monsieur Octave! Je serais morte, si Auguste avait vu ca.
Et, cette fois, elle lui prit les deux mains, elle les tint un instant serrees entre les siennes. Mais jamais il ne fut plus question des soixante-deux francs.
C'etait, en elle, un appetit grandissant de liberte et de plaisir, tout ce qu'elle se promettait dans le mariage etant jeune fille, tout ce que sa mere lui avait appris a exiger de l'homme. Elle apportait comme un arriere de faim amassee, elle se vengeait de sa jeunesse necessiteuse chez ses parents, des basses viandes mangees sans beurre pour acheter des bottines, des toilettes penibles retapees vingt fois, du mensonge de leur fortune soutenu au prix d'une misere et d'une gaiete noires. Mais surtout elle se rattrapait des trois hivers ou elle avait couru la boue de Paris en souliers de bal, a la conquete d'un mari: soirees mortelles d'ennui, pendant lesquelles, le ventre vide, elle se gorgeait de sirop; corvees de sourires et de graces pudiques, aupres des jeunes gens imbeciles; exasperations secretes d'avoir l'air de tout ignorer, lorsqu'elle savait tout; puis, les retours sous la pluie, sans fiacre; puis, le frisson de son lit glace et les gifles maternelles qui lui gardaient les joues chaudes. A vingt-deux ans encore, elle desesperait, tombee a une humilite de bossue, se regardait en chemise, le soir, pour voir s'il ne lui manquait rien. Et elle en tenait un enfin, et comme le chasseur qui acheve d'un coup de poing brutal le lievre qu'il s'est essouffle a poursuivre, elle se montrait sans douceur pour Auguste, elle le traitait en vaincu.
Peu a peu, la desunion augmentait ainsi entre les epoux, malgre les efforts du mari, desireux de ne pas troubler son existence. Il defendait desesperement son coin de tranquillite somnolente et maniaque, il fermait les yeux sur les fautes legeres, en avalait meme de grosses, avec la continuelle terreur de decouvrir quelque abomination, qui le mettrait hors de lui. Les mensonges de Berthe, attribuant a l'affection de sa soeur ou de sa mere une foule de petits objets dont elle n'aurait pu expliquer l'achat, le trouvaient donc tolerant; meme il ne grondait plus trop, lorsqu'elle sortait le soir, ce qui permit deux fois a Octave de la mener secretement au theatre, en compagnie de madame Josserand et d'Hortense: parties charmantes, apres lesquelles ces dames tomberent d'accord qu'il savait vivre.
Jusque-la, du reste, Berthe, au moindre mot, jetait son honnetete a la figure d'Auguste. Elle se conduisait bien, il devait s'estimer heureux; car, pour elle comme pour sa mere, la legitime mauvaise humeur d'un mari commencait seulement au flagrant delit de la femme. Cette honnetete reelle, dans les premieres gloutonneries ou elle gachait son appetit, ne lui coutait pourtant pas un gros sacrifice. Elle etait de nature froide, d'un egoisme rebelle aux tracas de la passion, preferant se donner toute seule des jouissances, sans vertu d'ailleurs. La cour que lui faisait Octave la flattait, simplement, apres ses echecs de fille a marier qui s'etait cru abandonnee des hommes; et elle en tirait en outre toutes sortes de profits, dont elle beneficiait avec serenite, ayant grandi dans le desir enrage de l'argent. Un jour, elle avait laisse le commis payer pour elle cinq heures de voiture; un autre jour, sur le point de sortir, elle s'etait fait preter trente francs, derriere le dos de son mari, en disant avoir oublie son porte-monnaie. Jamais elle ne rendait. Ce jeune homme ne tirait pas a consequence; elle n'avait aucune idee sur lui, elle l'utilisait, toujours sans calcul, au petit bonheur de ses plaisirs et des evenements. Et, en attendant, elle abusait de son martyre de femme maltraitee, qui remplissait strictement ses devoirs.
Ce fut un samedi qu'une affreuse querelle eclata entre les epoux, au sujet d'une piece de vingt sous qui se trouvait en moins dans le compte de Rachel. Comme Berthe reglait ce compte, Auguste apporta, selon son habitude, l'argent necessaire aux depenses du menage pour la semaine suivante. Les Josserand devaient diner le soir, et la cuisine se trouvait encombree de provisions: un lapin, un gigot, des choux-fleurs. Pres de l'evier, Saturnin, accroupi sur le carreau, cirait les souliers de sa soeur et les bottes de son beau-frere. La querelle commenca par de longues explications au sujet de la piece de vingt sous. Ou avait-elle passe? Comment pouvait-on egarer vingt sous? Auguste voulut refaire les additions. Pendant ce temps, Rachel embrochait son gigot avec tranquillite, toujours souple, malgre son air dur, la bouche close, mais les yeux aux aguets. Enfin, il donna cinquante francs, et il allait redescendre, lorsqu'il revint, obsede par l'idee de cette piece perdue.
-Il faut la retrouver pourtant, dit-il. C'est peut-etre toi qui l'auras empruntee a Rachel, et vous ne vous en souvenez plus.
Berthe, du coup, fut tres blessee.
-Accuse-moi de faire danser l'anse du panier!... Ah! tu es gentil!
Tout partit de la, ils en arriverent bientot aux mots les plus vifs. Auguste, malgre son desir d'acheter cherement la paix, se montrait agressif, excite par la vue du lapin, du gigot et des choux-fleurs, hors de lui devant ce tas de nourriture, qu'elle jetait en une fois, sous le nez de ses parents. Il feuilletait le livre de compte, s'exclamait a chaque article. Ce n'etait pas Dieu possible! elle s'entendait avec la bonne pour gagner sur les provisions.
-Moi! moi! cria la jeune femme poussee a bout; moi, je m'entends avec la bonne!... Mais c'est vous; monsieur, qui la payez pour m'espionner! Oui, je la sens toujours sur mon dos, je ne puis risquer un pas sans rencontrer ses yeux.... Ah! elle peut bien regarder par le trou de la serrure, quand je change de linge. Je ne fais rien de mal, je me moque de votre police.... Seulement, ne poussez pas l'audace jusqu'a me reprocher de m'entendre avec elle.
Cette attaque imprevue laissa le mari un moment stupefait. Rachel s'etait tournee, sans lacher le gigot; et elle mettait la main sur son coeur, elle protestait.
-Oh! madame, pouvez-vous croire!... Moi qui respecte tant madame!
-Elle est folle! dit Auguste en haussant les epaules. Ne vous defendez pas, ma fille.... Elle est folle!
Mais un bruit, derriere son dos, l'inquieta. C'etait Saturnin qui venait de jeter violemment l'un des souliers a moitie cire, pour s'elancer au secours de sa soeur. La face terrible, les poings serres, il begayait qu'il etranglerait ce sale individu, s'il la traitait encore de folle. Peureusement, l'autre s'etait refugie derriere la fontaine, en criant:
-C'est assommant a la fin, si je ne peux plus vous adresser une observation, sans que celui-la se mette entre nous!... J'ai bien voulu l'accepter, mais qu'il me fiche la paix! Encore un joli cadeau de votre mere! elle en avait une peur de chien, et elle me l'a colle sur le dos, preferant me faire assommer a sa place. Merci!... Le voila qui prend un couteau. Empechez-le donc!