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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Mon Dieu! que c'est long! balbutiait Berthe, qui souffrait maintenant dans cette chambre, comme dans un brasier.

Enfin, Octave sortit de son pas tranquille de tous les jours, et il fut surpris de trouver Saturnin installe chez Marie, la regardant tranquillement faire son menage. Le fou aimait a se refugier ainsi pres d'elle comme autrefois, heureux de l'oubli ou elle le laissait, certain de ne pas etre bouscule. Du reste, il ne la genait pas, elle le tolerait volontiers, bien qu'il manquat de conversation; c'etait une compagnie tout de meme, et elle se mettait a chanter sa romance, d'une voix basse et mourante.

-Tiens! vous etes avec votre amoureux, dit Octave, en manoeuvrant de facon a tenir la porte fermee, derriere son dos.

Marie devint pourpre. Oh! ce pauvre monsieur Saturnin! si c'etait possible! Lui qui avait l'air de souffrir, lorsqu'on lui touchait la main, par hasard! Et le fou, d'ailleurs, se facha. Il ne voulait pas etre amoureux, jamais, jamais! Les gens qui diraient ce mensonge a sa soeur, auraient affaire a lui. Octave, etonne de sa brusque irritation, dut le calmer.

Pendant ce temps, Berthe se glissait dans l'escalier de service. Elle avait deux etages a descendre. Des la premiere marche, un rire aigu qui sortait de la cuisine de madame Juzeur, au-dessous, l'arreta; et, tremblante, elle se tint pres de la fenetre du palier, grande ouverte sur l'etroite cour. Alors, des voix eclaterent, le flot des ordures du matin montait, degorgeait du boyau empeste. C'etaient les bonnes qui, furieusement, empoignaient la petite Louise, en l'accusant d'aller les regarder par le trou de la serrure, dans leur chambre, quand elles se couchaient. Pas quinze ans, une morveuse, quelque chose de propre! Louise riait, riait plus fort. Elle ne niait pas, elle connaissait le derriere d'Adele, oh! non, fallait voir ca! Lisa etait rien maigre, Victoire avait un ventre creve comme un vieux tonneau. Et, pour la faire taire, toutes redoublaient de mots abominables. Puis, ennuyees d'avoir ete deshabillees ainsi, les unes devant les autres, tourmentees du besoin de se defendre, elles se vengerent sur leurs dames, en les deshabillant a leur tour. Merci! Lisa avait beau etre maigre, elle ne l'etait pas au point de l'autre madame Campardon, une jolie peau de requin, un vrai regal d'architecte; Victoire se contentait de souhaiter a toutes les Vabre, les Duveyrier et les Josserand du monde, un ventre aussi bien conserve que le sien, si elles atteignaient son age; quant a Adele, elle n'aurait bien sur pas donne son derriere pour ceux des demoiselles de madame, des machines de rien du tout! Et Berthe, immobile, effaree, recevait au visage la vidure des cuisines, n'ayant jamais soupconne cet egout, surprenant pour la premiere fois le linge sale de la domesticite, a l'heure ou les maitres se debarbouillent.

Mais, brusquement, une voix cria:

-V'la monsieur pour son eau chaude!

Et des fenetres se fermerent, des portes battirent. Il se fit un silence de mort. Berthe n'osait encore bouger. Comme elle descendait enfin, l'idee lui vint que Rachel devait etre dans sa cuisine, a l'attendre. Ce fut une nouvelle angoisse. Elle redoutait de rentrer maintenant, elle aurait prefere gagner la rue, fuir au loin, pour toujours. Cependant, elle entrebailla la porte, et elle fut soulagee, en n'apercevant pas la bonne. Alors, prise d'une joie d'enfant a se sentir chez elle, sauvee, elle gagna rapidement sa chambre. Mais, la, devant le lit, qui n'avait pas ete defait, Rachel etait debout. Elle regardait le lit; puis, elle regarda madame, avec son visage muet. Dans le premier saisissement, la jeune femme perdit la tete jusqu'a s'excuser, a parler d'une indisposition de sa soeur. Elle balbutiait, et tout d'un coup, effrayee de la pauvrete de son mensonge, comprenant bien que c'etait fini, elle fondit en larmes. Tombee sur une chaise, elle pleurait, elle pleurait.

Cela dura une grande minute. Pas un mot ne fut echange; seuls, les sanglots troublaient le calme profond de la chambre. Rachel, exagerant sa discretion, gardant son air froid de fille qui sait tout, mais qui ne lache rien, avait tourne le dos et affectait de rouler les oreillers, comme si elle achevait de faire le lit. Enfin, lorsque madame, de plus en plus bouleversee par ce silence, montra un desespoir trop bruyant, la bonne, en train d'essuyer, dit simplement d'une voix respectueuse:

-Madame a bien tort de se gener, monsieur n'est pas si bon.

Berthe cessa de pleurer. Elle paierait cette fille, voila tout. Sans attendre, elle lui donna vingt francs. Puis, cela lui parut mesquin; et, inquiete deja, ayant cru lui voir pincer les levres d'un air dedaigneux, elle la rejoignit dans la cuisine, la ramena pour lui faire cadeau d'une robe presque neuve.

Au meme instant, Octave, de son cote, etait repris de terreur, a propos de M. Gourd. Comme il sortait de chez les Pichon, il l'avait trouve immobile ainsi que la veille, en train de guetter derriere la porte de l'escalier de service. Il le suivit, sans meme oser lui adresser la parole. Le concierge, gravement, redescendait le grand escalier. A l'etage au-dessous, il tira une clef de sa poche, entra dans la chambre louee au monsieur distingue, qui venait y travailler une nuit chaque semaine. Et, par la porte un moment ouverte, Octave vit nettement cette chambre, toujours close comme une tombe. Elle etait, ce matin-la, dans un terrible desordre, le monsieur ayant sans doute travaille la veille: un grand lit aux draps arraches, une armoire a glace vide ou l'on apercevait un reste de homard et des bouteilles entamees, deux cuvettes sales trainant, l'une devant le lit, l'autre sur une chaise. Tout de suite, M. Gourd, de son air froid de magistrat retraite, s'etait mis a vider et a rincer les cuvettes.

En courant au passage de la Madeleine payer le chapeau, le jeune homme se debattit dans une incertitude douloureuse. Enfin, lorsqu'il rentra, il resolut de faire causer les concierges. Madame Gourd, devant la fenetre ouverte de la loge, entre deux pots de fleurs, prenait l'air, allongee au fond de son grand fauteuil. Pres de la porte, debout, la mere Perou attendait, la mine humble et effaree.

-Vous n'avez pas de lettre pour moi? demanda Octave, comme entree en matiere.

Justement, M. Gourd descendait de la chambre du troisieme. Ce menage etait le seul travail qu'il eut conserve dans la maison; et il se montrait flatte de la confiance du monsieur, qui le payait tres cher, a la condition que les cuvettes ne passeraient point par d'autres mains.

-Non, monsieur Mouret, rien du tout, repondit-il.

Il avait bien apercu la mere Perou, mais il affectait de ne pas la voir. La veille, il s'etait emporte contre elle jusqu'a la flanquer dehors, pour un seau d'eau repandu au milieu du vestibule. Et elle venait chercher son argent, prise d'un tremblement devant lui, se reculant dans les murs avec humilite.

Pourtant, comme Octave s'attardait a faire l'aimable avec madame Gourd, le concierge se tourna brutalement vers la vieille femme.

-Alors, il faut vous payer.... Qu'est-ce qu'on vous doit?

Mais madame Gourd l'interrompit.

-Cheri, regarde donc, voila encore cette fille et son affreuse bete.

C'etait Lisa qui, depuis quelques jours, avait ramasse un epagneul sur un trottoir. De la, de continuelles discussions avec les concierges. Le proprietaire ne voulait pas de betes dans la maison. Non, pas de betes et pas de femmes! Deja la cour etait interdite au petit chien; il pouvait bien faire dehors. Comme la pluie tombait depuis le matin, et qu'il rentrait les pattes trempees, M. Gourd se precipita, en criant:

-Je ne veux pas qu'il monte, entendez-vous!... Prenez-le dans vos bras.

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