Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
– Il y a beaucoup de choses que vous ignorez, Louis. D'abord, nous ne sommes pas ici dans une mission oubliée d'Afrique, aux moyens limités. Au contraire. Le dispensaire de Zoko est une unité pilote dont nous testons actuellement les aptitudes, avec l'aide d'une organisation humanitaire.
– Quelle organisation? balbutiai-je.
– Monde Unique.
Le souffle me manqua. Un spasme contracta mon cœur.
– Il y a trois ans, notre congrégation a passé un contrat avec Monde Unique. L'association souhaitait s'implanter en Afrique et bénéficier de notre expérience sur ce continent. Ils nous proposaient de fournir du matériel moderne, une formation technique pour nos sœurs et des médicaments selon nos besoins. Nous devions simplement rester en contact avec le centre de Genève, livrer les résultats de nos analyses et accueillir parfois leurs médecins. Notre mère supérieure a accepté cet arrangement unilatéral. C'était en 1988. A partir de ce moment, tout s'est déroulé très vite. Les budgets ont été alloués. La mission de Zoko a été équipée. Des hommes de Monde Unique sont venus et m'ont expliqué les procédures d'utilisation.
– Quel genre d'hommes?
– Ils ne croient pas en Dieu, mais ils ont foi en l'humanité – tout autant que nous.
– En quoi consiste votre matériel?
– Ce sont surtout des instruments d'analyse, de quoi réaliser des radiographies, des examens médicaux.
– Quels examens?
Sœur Pascale eut un sourire aigre. Comme une pointe qui aurait rayé le métal de son visage. Elle murmura:
– Je n'en sais rien moi-même, Louis. Je me contente de prélever le sang, d'effectuer des biopsies sur les sujets.
– Mais qui réalise les analyses?
La missionnaire hésita, puis souffla, les yeux baissés:
– Lui.
Elle désignait l'ordinateur.
– Je place les échantillons dans un scanner programmé, qui effectue les différents tests. Les résultats sont automatiquement intégrés dans l'ordinateur qui dresse la fiche analytique de chaque sujet.
– Qui subit ici ce type d'examens?
– Tout le monde. C'est pour leur bien, comprenez-vous?
J'opinai de la tête, dans un geste épuisé, puis demandai:
– Qui prend connaissance de ces résultats?
– Le centre de Genève. Régulièrement, grâce à un modem et au téléphone cellulaire, ils consultent le fichier de l'ordinateur et dressent des statistiques sur l'état de santé des Pygmées de Zoko. Ils décèlent les risques d'épidémie, l'évolution des parasites, ce genre de choses. C'est d'abord une méthode préventive. En cas d'urgence, ils peuvent nous envoyer des médicaments très rapidement.
La perfidie du système m'horrifiait. Sœur Pascale effectuait les prélèvements organiques, en toute innocence. Puis l'ordinateur se livrait aux examens ordonnés par le logiciel. Le programme analysait ainsi, parmi d'autres critères, le groupe HLA de chaque Pygmée. Ensuite, ces analyses étaient consultées par le siège, à Genève. Les habitants de Zoko constituaient un parfait stock humain, dont on connaissait avec précision les caractéristiques tissulaires. De la même façon, sans doute, à Sliven, à Balatakamp, les «sujets» étaient sous contrôle. Et la technique devait se répéter dans chaque camp de Monde Unique, qui maîtrisait ainsi un effrayant vivier d'organes.
– Quels sont vos contacts personnels avec Monde Unique?
– Je n'en ai aucun. Je passe mes commandes de médicaments par ordinateur. J'intègre également les vaccins et les soins effectués. Je communique aussi, de temps en temps, avec un technicien, qui gère, par modem, la maintenance du matériel.
– Vous ne parlez jamais avec des responsables de MU?
– Jamais.
La missionnaire se tut quelques secondes, puis reprit:
– Pensez-vous qu'il existe un rapport entre ces analyses et Gomoun?
J'hésitais à avancer mes explications.
– Je n'ai aucune certitude, ma sœur. Le système que j'imagine est tellement incroyable… Avez-vous la fiche de Gomoun?
Sœur Pascale fouilla dans un tiroir de fer, posé sur la table. Au bout de quelques secondes, elle me tendit une feuille cartonnée. Je la lus, à la lueur de la torche. Le nom, l'âge, le village d'origine, la taille et le poids de la petite Gomoun étaient notés. Apparaissaient ensuite des colonnes. A gauche, des dates. A droite, les soins apportés à l'enfant. Mon cœur se serra à la vue de ces menus événements qui marquaient le destin ordinaire d'une fillette de la forêt. Enfin, au bas de la fiche, imprimé en petits caractères, je découvris ce que je cherchai. Le typage HLA de Gomoun. HLA: Aw19 3 – B37 5. Un frisson me parcourut la peau. Sans aucun doute, ces initiales avaient coûté la vie à la jeune Aka.
– Louis, répondez-moi: ces analyses ont-elles joué un rôle dans le meurtre de la petite?
– Il est trop tôt, ma sœur. Trop tôt…
Sœur Pascale me fixait avec ses yeux luisants comme des têtes d'épingle. A l'expression de son visage, je compris qu'elle saisissait, enfin, la cruauté du système. Un tic nerveux tressautait de nouveau sur ses lèvres.
– C'est impossible… impossible…
– Calmez-vous, ma sœur. Rien n'est certain et je…
– Non, taisez-vous… c'est impossible…
Je sortis à reculons puis courus dans la pluie, en direction du campement. Mes compagnons étaient en train de dîner, autour du feu. L'odeur du manioc planait sous l'auvent. On m'invita à m'asseoir. J'ordonnai le départ. Immédiat. Cet ordre était une hérésie. Les Grands Noirs sont terrifiés par les ténèbres. Pourtant, ma voix, mon visage ne toléraient aucune discussion. Beckés et les autres s'exécutèrent, de mauvaise grâce. Le guide bredouilla:
– Où… où allons-nous, patron?
– Chez Kiefer. A la Sicamine. Je veux surprendre le Tchèque avant l'aube.
41
Nous marchâmes toute la nuit. A quatre heures du matin, nous parvenions à proximité des mines de Kiefer. Je décidai d'attendre la pointe du jour. Chacun de nous était épuisé, trempé jusqu'aux os. Nous nous installâmes, sans prendre la peine de nous abriter, le long du sentier. Accroupis, tête dans les épaules, nous nous endormîmes. Je sentis s'abattre sur moi un sommeil comme je n'en avais jamais connu. Un éclair noir, qui m'éblouit, me fracassa puis m'abandonna comme au plus profond d'un lit de cendres.
A cinq heures du matin, je me levai. Les autres dormaient encore. Je partis aussitôt, en solitaire, vers les exploitations minières. Il suffisait de suivre une piste ancienne, creusée par les mineurs. Les arbres, les lianes, les taillis montaient à l'assaut de la route, dressant au-dessus d'elle des délicates enluminures, des gorgones feuillues, des fresques de racines. Enfin, la piste s'ouvrit plus largement. Je sortis mon Glock de son étui holster, vérifiai le chargeur, le replaçai dans ma ceinture.
Une poignée d'hommes, engloutis dans un long marigot, creusaient le sol à mains nues, puis filtraient la terre à l'aide d'un large tamis. C'était un ouvrage de patience, puant et humide. Les mineurs travaillaient dès l'aube, le regard las, les gestes lents. Les yeux sombres n'exprimaient rien d'autre que la lassitude et l'abrutissement. Quelques-uns toussaient et crachaient dans l'eau noirâtre. D'autres grelottaient et produisaient des clapotis incessants. Tout autour, la haute voûte de feuillage s'ouvrait, telle une nef végétale, emplie des cris et des claquements d'ailes des oiseaux. L'or de la lumière montait, s'amplifiait à vue d'œil, brûlant maintenant les extrémités de chaque feuille, enflammant les espaces ténus que ménageaient les branches et les lianes.