Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « J’aurai eu trois sombres dates dans mon existence », commença-t-il, sur ce ton appliqué qu’il prenait en public, à ses cours (et qui faisait dire aux étudiants : « Phi-Phi s’écoute parler. ») « La première a révolutionné mon adolescence ; la seconde a bouleversé mon âge mûr ; la troisième empoisonnera sans doute ma vieillesse… »
Antoine le dévisageait, comme pour l’inciter à poursuivre :
— « La première, c’est quand l’enfant provincial et pieux que j’étais, a découvert, une nuit, en lisant à la file les quatre Évangiles, que c’était un tissu de contradictions… La seconde, c’est quand je me suis convaincu qu’un vilain monsieur, qui s’appelait Esterhazy, avait fait une saloperie, qui s’appelait “le bordereau”, et que, au lieu de le condamner, on s’acharnait à torturer à sa place un monsieur qui n’avait rien fait, mais qui était Juif… »
— « Et la troisième », interrompit Antoine, avec un triste sourire, « c’est aujourd’hui… »
— « Non… La troisième, c’est il y a huit jours, quand les journaux ont donné le texte de l’ultimatum, quand j’ai vu se dessiner la partie de billard… Quand j’ai compris que c’étaient les peuples qui allaient faire les frais du carambolage… »
— « Carambolage ? »
Sous les sourcils broussailleux, les yeux de Philip pétillèrent d’une sorte de malice, presque cruelle :
— « Oui : et un sinistre carambolage, Thibault ! Une boule rouge, la Serbie ; — heurtée par une boule blanche, l’Autriche ; — poussée elle-même par une autre boule blanche, l’Allemagne… Mais qui tient la queue de billard ? Qui ? La Russie ? Ou bien l’Angleterre ?… » Il éclata de ce rire rageur qui ressemblait à un hennissement. « Je voudrais bien ne pas mourir sans le savoir. »
Jacques s’approchait du coin où Antoine et Philip étaient assis.
— « Patron », dit Antoine, « je vous ai déjà présenté mon frère, n’est-ce pas ? »
Le vieux praticien dirigea vers Jacques son regard incisif.
Le jeune homme s’inclina. Puis, s’adressant à Antoine :
— « Tu n’aurais pas un indicateur des chemins de fer ? »
— « Si… » Leurs regards se heurtèrent. Antoine faillit demander : « Pourquoi ? » Il dit seulement : « Là-bas… Sous l’annuaire des téléphones. »
— « Et vous, Monsieur, quand partez-vous ? » questionna Philip.
Jacques se raidit, hésita, et regarda Antoine, qui bredouilla précipitamment :
— « Mon frère, lui, c’est au… autre chose… »
Il y eut un court silence.
Philip avait-il compris ? Il considérait le jeune homme avec la plus grande attention. Se souvenait-il de la conversation qu’il avait eue avec Jacques ? Et, lorsque Jacques s’éloigna, il le suivit des yeux.
Dès qu’ils furent de nouveau seuls, Antoine se pencha vers Philip :
— « Lui, il se refuse, par principe, à être soldat… »
Philip resta une demi-minute silencieux.
— « Toute mystique est légitime », concéda-t-il, d’une voix lasse.
— « Non », fit Antoine. « À l’heure que nous traversons, le devoir est très simple, très net. On n’a pas le droit de s’y soustraire. »
Philip ne parut pas avoir entendu.
— « … légitime, et peut-être nécessaire », poursuivit-il, en nasillant. « L’humanité progresserait-elle, sans mystique ? Relisez l’histoire, Thibault… À la base de toutes les grandes modifications sociales, il a toujours fallu quelque aspiration religieuse vers l’absurde. L’intelligence ne mène qu’à l’inaction. C’est la foi qui donne à l’homme l’élan qu’il faut pour agir, et l’entêtement qu’il faut pour persévérer. »
Antoine se taisait. En présence de son maître, il retombait automatiquement en tutelle.
Il aperçut, debout devant la cheminée, Jenny penchée près de Jacques sur l’indicateur, et s’étonna une seconde. Sans doute la jeune fille s’informait-elle des trains qui pouvaient encore ramener sa mère d’Autriche ?
Philip continuait à penser à haute voix :
— « Qui sait, Thibault ? Peut-être que ceux qui pensent comme votre frère sont des précurseurs ? Peut-être que cette guerre fatale, en déséquilibrant à fond notre vieux continent, prépare une floraison de pseudo-vérités nouvelles, que nous ne soupçonnons pas ?… Ce serait presque bon de pouvoir croire ça… Pourquoi non ? Tous les pays d’Europe vont avoir à jeter dans ce brasier la totalité de leurs forces, aussi bien spirituelles que matérielles. C’est un phénomène sans précédent. Les conséquences sont imprévisibles… Qui sait ? Tous les éléments de la civilisation vont peut-être se trouver refondus, dans ce brasier ! Les hommes ont encore tant d’expériences douloureuses à faire, avant le jour de la sagesse !… le jour où, pour organiser leur vie sur la planète, ils se contenteront, humblement, d’utiliser ce que la science leur a appris… »
Léon glissa par l’entrebâillement de la porte son profil de jocrisse :
— « On demande Monsieur. »
Antoine fronça le sourcil, mais se leva :
— « Vous permettez, Patron ? »
Léon attendait, dans le vestibule. Impassible, il présentait le plateau à lettres, sur lequel se détachait une enveloppe bleue.
Antoine la saisit et l’enfouit dans sa poche, sans l’ouvrir.
— « On demande s’il y a une réponse », murmura le domestique, les yeux bas.
— « Qui, on » ? »
— « Le chauffeur. »
— « Non ! » dit Antoine. Et il pivota sur les talons, car il venait d’entendre s’ouvrir la porte, derrière lui.
Jenny, suivie de Jacques, parut dans le vestibule.
— « Vous vous en allez ? »
— « Oui ! » fit Jacques, sur le même ton, péremptoire et sec, qu’Antoine venait de prendre pour répondre : « Non ! » au domestique. Il regardait fixement son frère ; et ce regard énigmatique, chargé de reproche, signifiait, en réalité : « Ainsi, nous sommes venus, un jour comme aujourd’hui, pour te voir, seul, et tu n’as pas trouvé une minute à nous donner ! »
Antoine balbutia :
— « Déjà ?… Et vous aussi, Mademoiselle ? »
« Si elle avait un avis, un service à demander », songea-t-il rapidement, « pourquoi file-t-elle sans s’être expliquée ? Et avec lui ? »
Il hasarda :
— « Puis-je vous être utile à quelque chose, avant mon départ ? »
Elle le remercia d’un sourire évasif et d’une brève inclinaison de tête. Il ne savait que penser.
— « Et toi ? » dit-il en s’adressant à Jacques qui se dirigeait délibérément vers l’escalier. « Je ne te reverrai pas ? »
Le ton était soudain si fraternel que Jenny leva les yeux, et que Jacques se retourna. Les traits d’Antoine trahissaient tant d’émotion que la rancune de Jacques s’évanouit :
— « Tu pars demain ? » demanda-t-il.
— « Oui. »
— « À quelle heure ? »
— « Très tôt. Je quitterai l’appartement vers sept heures. »
Jacques regarda Jenny, et dit enfin, d’une voix un peu rauque :
— « Veux-tu que je vienne te prendre ? »
Le visage d’Antoine s’illumina :
— « Oui, fais cela ! Viens… M’accompagnerais-tu jusqu’à la gare ? »
— « Entendu. »
— « Merci, mon vieux. » Il considérait tendrement son cadet. Il répéta : « Merci. »
Ils étaient arrivés tous trois près de la grand-porte.
Jacques l’ouvrit, fit passer la jeune fille et franchit à son tour le seuil, sans avoir croisé le regard de son frère. Sur le palier, il murmura :