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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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— « Henri de Man, un Belge. Un vrai, un pur. Un type qui réfléchit, qui cherche… Tu as dû le voir, mercredi, à Bruxelles ?… Il parle l’allemand comme le français ; il a dû venir pour servir d’interprète. »

Jenny toucha le bras de Jacques :

— « Voyez… On laisse passer, maintenant. »

Ils se hâtèrent pour rejoindre le groupe officiel. Mais la file des voyageurs bloquait la sortie.

Lorsqu’ils purent franchir les guichets, les parlementaires, qui avaient pour mission de conduire directement le délégué allemand à la réunion privée du Palais-Bourbon, avaient disparu.

Dans le hall, un attroupement stationnait devant un placard fraîchement posé. Jacques et Jenny s’approchèrent. Le titre de l’affiche portait, en grosses majuscules :

DISPOSITIONS CONCERNANT LES ÉTRANGERS

Une voix, derrière eux, s’éleva, goguenarde :

— « Perdent pas de temps, les copains ! Faut croire qu’ils avaient tout fait imprimer d’avance ! »

Jenny se retourna. L’homme qui parlait était jeune : un ouvrier, en cotte bleue, un mégot aux lèvres ; deux godillots tout neufs, en cuir épais, pendaient, à cheval sur son épaule.

— « Toi non plus », remarqua son voisin, en désignant les chaussures cloutées, « tu ne perds pas de temps ! »

— « Pour botter les fesses à Guillaume ! » jeta l’ouvrier, en s’éloignant. On rit.

Jacques n’avait pas bougé. Ses yeux ne se détachaient plus de l’affiche. Ses doigts crispés serraient le coude de Jenny. De sa main libre, il lui désigna un paragraphe en caractères gras :

Les étrangers, sans distinction de nationalité, peuvent quitter le camp retranché de Paris, AVANT LA FIN DU PREMIER JOUR DE LA MOBILISATION. Ils devront, à leur départ, justifier de leur identité au commissariat de la gare.

Dans le cerveau de Jacques, les idées galopaient. « Les étrangers… » Le paquet qu’il avait laissé chez Jenny contenait encore les faux papiers d’identité qui lui avaient été remis pour sa mission à Berlin… Le Français Jacques Thibault, même en exhibant ses certificats de réforme, aurait sans doute quelque peine à passer en Suisse ; mais, qui pouvait empêcher l’étudiant genevois Eberlé de rentrer chez lui, dans le délai légal ?… avant la fin du premier jour de la mobilisation… Dimanche… Demain…

« Partir avant demain soir », se dit-il brusquement. « Mais elle ? »

Il avait passé le bras autour des épaules de la jeune fille, et il la poussait hors de la foule.

— « Écoutez », fit-il d’une voix saccadée. « Il faut absolument que je passe chez mon frère. »

Jenny avait consciencieusement lu le paragraphe en caractères gras : Les étrangers, etc. Pourquoi, soudain, Jacques avait-il l’air si troublé ? Pourquoi l’entraînait-il si vite ? Pourquoi voulait-il aller chez Antoine ?

Lui-même n’aurait su le dire. C’était à Antoine qu’avait été sa première pensée, dans la rue Caumartin, tandis que sonnait le tocsin. Et, maintenant, dans le désarroi où le jetait cette affiche, le besoin irraisonné de revoir son frère s’emparait de lui.

Jenny n’osait pas poser de questions. Ce quartier des gares du Nord et de l’Est, où elle venait si rarement, était lié pour elle au souvenir de sa fuite devant Jacques, le soir du départ de Daniel ; et ce souvenir ravivé l’oppressait.

En une heure, l’aspect de la ville avait déjà changé. Autant de piétons dans les rues, sinon davantage ; mais plus de flâneurs. Tous se dépêchaient, ne songeant qu’à leurs affaires. Chacun de ces passants semblait s’être découvert des difficultés à résoudre en hâte, des dispositions à prendre, une gérance à céder, des parents, des amis à voir, une réconciliation urgente à tenter, une rupture à consommer. Les yeux à terre, la bouche close, le visage soucieux, ils couraient, envahissant, pour aller plus vite, la chaussée, où les véhicules étaient devenus rares. Très peu de taxis : les chauffeurs avaient presque tous remisé, pour être libres. Plus d’autobus : les voitures de transport en commun étaient, dès ce soir, réquisitionnées.

Jenny peinait à suivre Jacques, et s’appliquait à ne pas le laisser paraître. Il marchait, les traits tendus, la mâchoire en avant, semblable aux autres : il avait l’ait d’être pourchassé. Sans qu’elle pût deviner ses pensées, elle le sentait la proie d’un débat intérieur.

En effet : la lecture de l’affiche avait subitement cristallisé en lui des velléités jusqu’alors inconscientes et diffuses. La silhouette de Meynestrel s’était dressée devant ses yeux. Il avait revu la chambre de Bruxelles, le Pilote, debout, dans son pyjama bleu, l’œil hagard… l’âtre plein de cendres… Il était sans nouvelles depuis jeudi. Bien des fois, il s’était demandé : « Que fait-il, lui, là-bas ? » Sûrement, il était en pleine action révolutionnaire… Les étrangers pourront quitter Paris… À Genève, auprès du Pilote, il retrouverait un milieu actif, resté pur, indépendant ! Il songeait à Richardley, à Mithœrg, à cette phalange intacte, isolée là-bas au centre de l’Europe en armes. Filer en Suisse ?… La tentation était forte. Cependant, il hésitait. À cause de Jenny ? Oui… Mais Jenny n’était pas la véritable cause de son irrésolution. Éprouverait-il donc un scrupule à déserter ? Aucun ! Au contraire : son premier devoir était de se refuser à défendre, en soldat, tout ce qu’il n’avait cessé de condamner et de combattre… C’était la pensée d’aller se mettre à l’abri, qui lui était intolérable. À l’abri, pendant que les autres !… Non ! Il ne vivrait en paix avec lui-même que si son refus constituait un risque, un danger personnel, équivalents à ceux que ses frères mobilisés allaient être condamnés à courir… Alors ? Renoncer au refuge du pays neutre, rester en France ? Lutter contre la guerre, contre l’armée, dans un pays en état de siège ? où toute propagande pacifiste se heurterait à une impitoyable répression ? où il serait suspect, surveillé, préventivement coffré peut-être ? C’était absurde… Alors ? Filer en Suisse !… Mais pour y faire quoi ?

— « Être, n’est rien », articula-t-il violemment. Et, comme Jenny le regardait, interdite : « Être, penser, croire, ça n’est rien ! Ça n’est rien, tant qu’on ne peut pas traduire son existence, sa pensée, sa conviction, en acte ! »

— « En acte ? »

Elle croyait avoir mal entendu. Comment d’ailleurs eût-elle compris ce qu’il voulait dire ?

— « Voyez-vous », reprit-il, avec la même brusquerie solitaire, « je me dis que cette guerre va sans doute avoir raison pour longtemps de l’idéal internationaliste ! Très longtemps… Des générations, peut-être… Eh bien, s’il y avait un acte à accomplir pour sauver cet idéal de cette faillite momentanée, je le ferais, moi ! Fût-ce un acte désespéré !… Mais quel acte ? » ajouta-t-il, à mi-voix.

Jenny s’arrêta net :

— « Jacques ! Vous pensez à partir ! »

Il la regardait. Elle précisa :

— « Pour Genève ? »

Il fit un geste de demi-aveu.

Deux sentiments opposés — joie et détresse — la déchirèrent : « S’il gagne la Suisse, il est sauvé !… Mais, sans lui, que vais-je devenir ? »

— « Si je me décidais à partir », expliqua-t-il, « oui, ce serait pour Genève. D’abord, parce que c’est là-bas qu’on peut encore tenter quelque chose… Et puis, parce que j’ai des faux papiers qui me permettraient de rentrer facilement en Suisse. Vous avez lu l’affiche… »

Elle l’interrompit, d’un vif élan :

— « Partez ! Partez demain ! »

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