Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Elle entendit soudain, au rez-de-chaussée, des portes claquer, des pas courir. Machinalement, elle leva les yeux vers la pendule : cinq heures moins vingt. La porte s’ouvrit en coup de vent, et la femme de chambre parut :
— « Madame ! Joseph a vu l’ordre de mobilisation ! On vient de l’afficher à la poste ! C’est la guerre ! » :
— « Alors ? » fit Anne, glaciale.
Elle se répétait, mentalement : « La guerre… », sans bien comprendre. Sa première pensée fut de dépit : « Simon va revenir. » Puis elle songea : « Qu’il aille donc se battre, l’imbécile. » Mais, aussitôt, une idée poignante la transperça : « Mon Dieu, s’il y a la guerre, Tony va partir… Ils vont me le tuer !… ». Elle se leva d’un bond :
— « Mon chapeau, mes gants… Vite… Commandez la voiture. »
Elle s’aperçut dans la glace de la cheminée, vieillie, les narines pincées. « Non… Je suis trop laide aujourd’hui », se dit-elle, avec désespoir.
Quand la femme de chambre revint, Anne s’était rassise dans sa bergère, le buste penché en avant, les mains jointes et serrées entre ses deux genoux… Sans se redresser, elle dit, d’une voix douce :
— « Non, Justine… Merci… Décommandez Jo… Préparez-moi un bain, voulez-vous ? Un bain très chaud… Et faites-moi mon lit. Je voudrais essayer de dormir un peu… »
Quelques instants plus tard, elle était dans sa chambre, couchée dans la pénombre. Les rideaux étaient tirés. L’appareil était à sa portée : elle n’aurait qu’à étendre le bras, s’il appelait… C’était encore là, entre ces draps frais, qu’elle souffrirait le moins. Naturellement, le mieux ne se ferait pas sentir tout de suite. Il fallait patienter une demi-heure, et puis les palpitations cesseraient, le tumulte du sang s’apaiserait, le cerveau s’engourdirait un peu. Mais cela demandait un effort vraiment surhumain, d’attendre ainsi, allongée, les paupières closes, sans un mouvement, sans un battement de cils… Tony… La guerre… Tony… Ah, seulement le voir… Le reprendre…
Elle se releva d’un bond, et, chancelante, pieds nus, pressant son visage entre ses mains, elle courut jusqu’au petit salon. Sans même prendre la peine d’approcher une chaise, elle s’agenouilla sur le tapis, devant le bureau, saisit une feuille de papier, un crayon, et griffonna :
« Je souffre trop, Tony. Ça ne peut plus durer. Je ne peux plus, je ne peux plus. Tu vas partir, peut-être ? Quand ? Je ne sais plus rien de toi. Que t’ai-je fait ? Pourquoi ? Il faut que je te voie, Tony. Ce soir. Chez nous. Je t’attendrai. Il est cinq heures. J’y vais. Je t’attendrai, là-bas, toute la soirée, toute la nuit. Viens quand tu pourras. Mais viens. Il faut que je te voie. Promets-moi que tu viendras. Mon Tony. Viens. »
Elle sonna :
— « Dites à Jo qu’il porte ça, tout de suite… Qu’il monte à l’appartement. »
L’idée lui vint que Simon avait peut-être pris le train du matin, qu’il pourrait arriver d’une minute à l’autre… Alors, elle s’habilla en hâte et s’enfuit.
Pour dompter ses nerfs, elle s’obligea à marcher, et, malgré son impatience, gagna l’avenue de Wagram à pied.
Cette fois, sans qu’elle pût dire pourquoi, elle était sûre, sûre, qu’Antoine viendrait.
Elle pénétra « chez eux » par la porte privée de l’impasse. Et, au moment où elle tournait la clef dans la serrure, elle sentit qu’il était là. Sa certitude fut telle, qu’elle sourit superstitieusement. Elle referma sans bruit le battant, et s’élança sur la pointe des pieds à travers les pièces dont les portes étaient ouvertes, appelant, à mi-voix : « Tony… Tony… » La chambre était vide. Il l’avait entendue, il se cachait. Elle courut à la salle de bains. Elle courut jusqu’à la cuisine. Épuisée, elle revint dans la chambre, et s’assit sur le lit.
Antoine n’était pas là, mais il allait venir…
Lentement, elle commença à se dévêtir. Elle ôta d’abord ses souliers, puis retira ses bas, comme on pèle un fruit, d’un geste long et brusque qui dénudait d’un coup sa chair. Elle crut entendre marcher et tourna la tête. Non, ce n’était pas encore lui… Ses yeux errèrent à travers la chambre, et se fixèrent sur leur lit. Elle aimait s’éveiller la première, surprendre son amant endormi, examiner, tout à loisir, le front sans rides, et la bouche assoupie, la bouche sans volonté, — si différente, avec ses lèvres détendues, entrouvertes, enfantines ! C’est à ces moments-là seulement qu’elle le sentait en sa possession. « Mon Tony… » Il allait venir. Elle en avait la certitude. Il viendrait ce soir.
Elle ne se trompait pas.
LXVIII
La gare du Nord était occupée militairement. Dans la cour, dans le hall, ce n’était que pantalons rouges, faisceaux, ordres brefs, bruits de crosses. Cependant, on laissait circuler les civils ; et Jacques n’eut pas de peine à pénétrer, avec Jenny, jusqu’aux quais.
Une soixantaine de militants étaient venus attendre le train. « Ça y est ! » répétaient-ils, en s’abordant. Ils secouaient la tête avec colère, crispaient les poings, et se dévisageaient un instant avec des regards outrés. Mais, sous cette violence trop aisément contenue perçait déjà de la passivité, de la résignation. Tous semblaient penser : « C’était fatal. »
— « Qu’est-ce qu’il aurait dit, qu’est-ce qu’il aurait fait, le Patron ? » fit le vieux Rabbe, après avoir serré silencieusement la main de Jacques.
— « Il n’y a plus d’espoir que dans cette conférence avec Müller », murmura Jacques. L’accent était têtu : il s’obstinait dans sa confiance, comme on tient un serment.
En avant, au bout du trottoir, la délégation des députés socialistes formait un petit peloton distinct.
Jacques, suivi de Jenny et de Rabbe, s’avançait parmi les groupes, sans se mêler à aucun. Les yeux au loin, il dit, comme s’il rêvait :
— « Cet homme qui, à l’heure la plus tragique, nous arrive d’Allemagne, chargé peut-être des plus lourdes responsabilités… Cet homme qui vient par la Belgique, et qui a quitté Berlin avant-hier, sans rien savoir encore… Qui, coup sur coup, d’étape en étape, a dû apprendre la mobilisation russe — et la mobilisation autrichienne — et le Kriegsgefahrzustand — et, ce matin, l’assassinat de Jaurès… Et auquel on va annoncer, à sa descente du train, que la France mobilise… Et qui, pour finir, apprendra sans doute, ce soir, que la mobilisation générale est également décrétée dans son pays… C’est pathétique… »
Lorsque la locomotive émergea enfin de la buée, poussant devant elle le nuage de sa vapeur, un frémissement courut sur le quai, et tous, du même mouvement, se portèrent en avant. Mais les employés de la gare veillaient. Il y eut un remous, un barrage improvisé : seule, la délégation des parlementaires fut autorisée à s’approcher du convoi.
Jacques les vit entourer un wagon, sur le marchepied duquel se tenaient deux voyageurs. Il reconnut tout de suite Hermann Müller. L’autre, qu’il ne connaissait pas, était un homme encore jeune, bien bâti, dont le masque volontaire dégageait une impression de droiture et de force.
— « Qui donc accompagne Müller ? » demanda-t-il à Rabbe.