Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Antoine s’était approché de Jenny, et s’informait de Daniel, lorsque Thérivier les interrompit :
— « Et pour vos services des hôpitaux ? Qu’est-ce qu’on a prévu ? »
— « On demande aux vieux de revenir. Chez nous, Adrien, Daumas, même le père Deléry, ont accepté… Dis donc, toi », fit-il en pointant brusquement son index vers Thérivier, « tu ne nous as jamais rapporté le dossier que Jousselin t’a prêté l’autre jour ! Végétations et glossoptosisme… »
Thérivier, souriant, prit la jeune fille à témoin :
— « Il est incorrigible !… C’est bon, je le renverrai à Studler, ton dossier… Partez tranquille, Monsieur le Major ! »
De la rue, par l’une des croisées qui était grande ouverte, montait depuis un instant une rumeur : des chants, des piétinements de chevaux. Tous s’avancèrent pour voir. Jacques en profita pour s’approcher de son frère, qui restait seul au milieu de la pièce ; mais, à ce moment, Antoine rejoignit les autres, et Jacques le suivit vers la fenêtre.
Un convoi d’artillerie, qui arrivait des Invalides, venait de rencontrer une colonne de manifestants italiens qui gravissait la rue des Saints-Pères, précédée de quatre tambours et d’un drapeau. Les Italiens, arrêtés, chantaient la Marseillaise et acclamaient la troupe. Les tambours battaient. Le bruit devenait assourdissant.
Antoine ferma la croisée, et demeura une minute, pensif, le front au carreau. Jacques était resté à côté de lui. Les autres avaient regagné le centre de la pièce.
— « J’ai reçu ce matin une lettre d’Angleterre », dit Antoine, sans changer de pose.
— « D’Angleterre ? »
— « De Gise. »
— « Ah ? » fit Jacques. Et son regard glissa jusqu’à Jenny.
— « Une lettre datée de mercredi. Elle me demande ce qu’elle devrait faire en cas de guerre. Je vais lui répondre qu’elle reste là-bas, dans son couvent. C’est ce qu’elle a de mieux à faire, tu ne trouves pas ? »
Jacques approuva d’un signe de tête évasif. Il s’assura qu’ils étaient seuls, à l’écart. Il voulait parler de Jenny. Mais comment amorcer cette conversation ?
À ce moment, Antoine, brusquement, se tourna vers lui. Ses traits avaient pris une expression anxieuse. Il demanda, très bas :
— « Tu es toujours dé… dé… décidé à… ? »
— « Oui. »
Le ton était ferme, sans arrogance.
Antoine restait penché, évitant le regard de son frère. Ses doigts, machinalement, tambourinaient sur la vitre le rythme des tambours lointains. Il s’aperçut qu’il avait bégayé — ce qui, chez lui, était rare, et toujours le signe d’une perturbation profonde.
Du vestibule, Léon annonça :
— « Le docteur Philip. »
Antoine se redressa. Une émotion différente éclaira son visage.
La silhouette dégingandée de Philip s’encadra dans la porte. Ses yeux clignotants firent le tour du cabinet, et s’arrêtèrent sur Antoine. Il branlait tristement la tête. Il tira un mouchoir des basques flottantes de sa jaquette, et s’épongea le front.
Antoine s’était avancé :
— « Eh bien, ça y est, Patron… »
Philip lui toucha la main, en silence ; puis, sans aller plus loin, comme un pantin dont on a lâché les ficelles, il s’affala sur le bout de la chaise longue, houssée de toile blanche, qui était devant lui.
— « Vous partez quand ? » demanda-t-il, de sa voix courte et sifflante.
— « Demain matin, Patron. »
Philip, comme s’il suçait une pastille, faisait avec ses lèvres, un bruit mouillé.
— « Je viens de l’hôpital », reprit Antoine, pour dire quelque chose. « Tout est déjà organisé. J’ai passé mon service à Bruhel. »
Ils se turent.
Philip, les yeux au sol, remuait bizarrement la tête.
— « Vous savez, mon petit », dit-il enfin, « … ça peut durer longtemps… — très longtemps. »
— « Beaucoup de techniciens affirment le contraire », hasarda Antoine, sans conviction.
— « Ouais ! » coupa Philip, comme s’il savait de longue date ce qu’il fallait penser des techniciens et de leurs pronostics. « Tous raisonnent sur les bases normales du ravitaillement, du crédit. Mais, si les gouvernements sont assez fous pour jouer leur va-tout et risquer la ruine totale, plutôt que de céder !… Après ce que nous avons vu, depuis huit jours, tout est possible… Non, moi, je crois à une guerre très longue, où toutes les nations s’épuiseront à la fois, sans qu’aucune veuille, ou puisse, s’arrêter sur la pente. »
Après une courte pause, il reprit :
— « Je n’en finirais pas de réfléchir à tout ça… La guerre… Qui aurait cru cette chose possible ?… Il a suffi que la presse brouille obstinément les cartes, pour que, en quelques jours, la notion de l’agresseur se soit progressivement obscurcie pour tous, et que chaque peuple s’imagine qu’il est menacé dans son “honneur”… Une semaine de folles terreurs, d’exagérations, de rodomontades, et voilà tous les peuples d’Europe qui se jettent, comme des énergumènes, les uns sur les autres, avec des cris de haine… Je n’en finis pas de réfléchir… C’est tout à fait le drame d’Œdipe… Œdipe aussi était averti. Mais, au jour fatal, il n’a pas reconnu dans les événements ces choses terribles qui lui étaient annoncées… Nous, de même… Nos prophètes avaient tout prédit ; on guettait le danger, et on le guettait bien du côté d’où il est venu, des Balkans, de l’Autriche, du tsarisme, du pangermanisme… On était prévenu… On veillait… Beaucoup de gens sages ont tout mis en œuvre pour empêcher la catastrophe… Et, pourtant, la voilà : on n’a pas pu l’éviter ! Pourquoi ?… Je tourne et retourne la question… Pourquoi ? Peut-être, simplement, parce que, dans tous ces événements redoutés, attendus, s’est glissé un peu d’imprévu, un rien, juste assez pour modifier légèrement leur aspect, et les rendre subitement méconnaissables… juste assez pour que, malgré la vigilance des hommes, le piège du destin puisse jouer !… Et nous voilà pris… »
À l’autre bout de la pièce, où Jousselin, Thérivier, Jacques et Jenny étaient groupés autour de Manuel Roy, un rire juvénile fusa :
— « Eh bien, quoi ? » disait Roy à Thérivier. « Vous ne voudriez pas que je me lamente ! Ça va nous aérer un peu, nous sortir des labos ! C’est une expérience passionnante que nous allons vivre ! »
— « Vivre ? » murmura Jousselin.
Jenny, qui regardait Roy, détourna subitement les yeux : le visage exalté du jeune homme lui faisait mal.
Philip avait écouté, de loin. Il se retourna vers Antoine :
— « Les jeunes ne peuvent pas s’imaginer ce que c’est… Ça explique bien des choses… Moi, j’ai vu 70… Les jeunes ne savent pas ! »
Il tira de nouveau son mouchoir, s’essuya le visage, les lèvres, la barbiche, et se tamponna longuement le creux des mains.
— « Vous autres, vous partez tous », reprit-il à mi-voix, avec mélancolie. « Et vous pensez sûrement que les vieux ont de la chance de rester. Ce n’est pas vrai. Nous, notre sort est pire encore que le vôtre : parce que, nous, notre vie est bien terminée. »
— « Terminée ? »
— « Oui, mon petit. Bel et bien terminée… Juillet 1914 : quelque chose finit, dont nous étions ; et quelque chose commence, dont nous, les vieux, nous ne serons pas. »
Antoine le contemplait affectueusement, sans rien trouver à lui répondre.
Philip se tut. Puis, comme si une pensée comique lui chatouillait l’esprit, il fit entendre un ricanement nasillard.