Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Il fut stupéfait de la fermeté de sa voix.
— « Demain ? »
Elle eut, malgré elle, une lueur d’espoir, car le ton semblait dire : « Non. Bientôt, peut-être. Mais pas demain. »
Il s’était remis à marcher. Elle s’accrochait à lui, les jambes molles.
— « Je partirais demain », murmura-t-il enfin, « si… si vous partiez avec moi. »
Elle frémit de bonheur. Toute son appréhension s’évanouit miraculeusement. Il allait partir, il était sauvé ! Et il partirait avec elle, ils ne se sépareraient pas !
Jacques crut qu’elle hésitait.
— « N’êtes-vous pas libre », dit-il, « puisque votre mère est retenue à Vienne ?… »
Pour toute réponse, elle se serra davantage contre lui. Les battements de son cœur résonnaient jusque dans ses tempes, l’étourdissaient. Elle lui appartenait corps et âme. Ils ne se quitteraient jamais plus. Elle le protégerait. Elle empêcherait le danger de l’atteindre…
Maintenant, ils parlaient de ce départ comme d’une chose depuis longtemps projetée. Jacques avait oublié l’heure exacte du train de nuit pour la Suisse ; mais il trouverait un indicateur chez Antoine. Il fallait aussi s’assurer que Jenny pouvait voyager sans passeport ; pour les femmes, les formalités devaient être moins sévères. L’argent des billets ? En réunissant leurs ressources, ils avaient largement la somme nécessaire. À Genève, Jacques se débrouillerait… Néanmoins, tout dépendait encore de l’issue des pourparlers avec le délégué allemand. Qui sait ? Si l’on se décidait encore, brusquement, à tenter dans les deux pays un mouvement insurrectionnel ?…
Ils arrivèrent aux jardins qui bordent les Tuileries, sans s’être aperçus du chemin. Jenny était en nage, épuisée tout à coup. Timidement, elle lui montra, de loin, un banc, parmi les fleurs. Ils s’assirent. Ils étaient seuls. L’orage qui, depuis midi, pesait sur la ville, semblait retenir au ras du sol le parfum des parterres.
« De Suisse », se disait Jenny, « je pourrai correspondre avec maman… Elle pourra nous rejoindre : pays neutre !… » Elle imaginait déjà sa vie à Genève, entre sa mère retrouvée, et Jacques à l’abri du danger.
Jacques, obsédé, se répétait : « Partir, oui… Mais pour faire quoi ? » Il avait beau mettre tout son espoir en Meynestrel, et se persuader que Genève était le dernier foyer révolutionnaire intact, il se rappelait la Parlote, et ne pouvait vaincre ses doutes sur l’efficacité du travail révolutionnaire qui lui était réservé là-bas.
Il se leva. Il ne pouvait tenir en place.
— « Venez, maintenant. Vous vous reposerez rue de l’Université. »
Elle eut un haut-le-corps.
Il souriait :
— « Mais oui ! Venez. »
— « Moi ? Chez votre frère ? Avec vous ? »
— « Que nous importe maintenant ? Mieux vaut qu’Antoine sache. »
Il paraissait si sûr de lui, si résolu, qu’elle abdiqua toute volonté, et, docilement, le suivit.
LXIX
Dans le vestibule, il y avait une cantine d’officier, toute neuve, à laquelle pendait encore l’étiquette du magasin.
— « Monsieur est ici », dit Léon, en ouvrant aux deux jeunes gens la porte du cabinet de consultation.
Jenny, sans hésiter, entra.
La pièce était silencieuse. Jacques aperçut son frère, debout, devant son bureau. Il crut qu’il était seul, et fut désappointé en voyant Studler, puis Roy, émerger des fauteuils où ils étaient enfouis, loin l’un de l’autre : Roy, près de la fenêtre, et Studler, dans l’angle des bibliothèques. Antoine rangeait des papiers ; sous le bureau, la corbeille était pleine, et des feuillets déchirés jonchaient le tapis.
Il s’avança vers Jenny et, paternellement, lui prit la main. Il ne paraissait pas autrement surpris ; c’était un jour où l’on ne s’étonnait de rien. Il se souvint d’ailleurs que Mme de Fontanin, dans le petit mot qu’elle lui avait écrit, après l’enterrement, pour le remercier de ses visites à la clinique, lui avait annoncé son départ. Il pensa vaguement que Jenny, seule à Paris, venait lui demander conseil ; et qu’elle avait dû rencontrer Jacques dans l’escalier.
Les regards des deux frères se croisèrent. Une émotion fraternelle crispa en même temps leurs bouches, dans une sorte de sourire amical, lourd d’arrière-pensées. Malgré tout ce qui les divisait, jamais ils ne s’étaient sentis aussi proches ; jamais, pas même devant le lit de mort de leur père, ils ne s’étaient sentis aussi liés par le secret d’un même sang. Ils se serrèrent la main, sans un mot.
Antoine avait fait asseoir la jeune fille, et commençait à l’interroger sur le voyage de sa mère, lorsque la porte s’ouvrit. Le docteur Thérivier parut, amené par Jousselin.
Il vint droit à Antoine.
— « Ça y est… Et on n’y peut rien… »
Antoine ne répondit pas tout de suite. Son regard était grave, presque calme.
— « Non, on n’y peut rien », dit-il enfin. Puis il sourit, car c’était exactement ce qu’il pensait ; et cette pensée, pour lui, était une force.
(Lorsque le petit Manuel Roy était venu lui annoncer la mobilisation, Antoine se trouvait dans le laboratoire de Jousselin. Il n’avait pas bronché. Il avait pris une cigarette, et il l’avait allumée lentement, d’un geste machinal. Depuis trois jours, il se sentait captif, condamné à la passivité, entraîné par l’événement mondial, solidaire de sa patrie, de sa classe : aussi impuissant qu’un caillou pris dans la masse glissante d’un tombereau qu’on décharge. Son avenir, ses projets, l’organisation si longuement préméditée de sa vie, tout était par terre. Devant lui, l’inconnu. L’inconnu, mais aussi l’action. Cette idée, chargée de potentiel, l’avait aussitôt redressé. Il avait le don de ne pas s’insurger longtemps contre l’accompli, contre l’inévitable. Un obstacle, c’est une nouvelle donnée. Tout obstacle pose un nouveau problème. Pas d’obstacle qui, pour peu qu’on le veuille, ne puisse devenir un tremplin, une occasion de rebondir…)
— « Quand pars-tu ? » demanda Thérivier.
— « Demain matin. Compiègne… Et toi ? »
— « Après-demain, lundi. Châlons… » Il s’adressa à Studler, qui venait vers eux : « Et vous ? »
Thérivier avait une telle habitude de la bonne humeur, que, même aujourd’hui, sa voix restait gaie, et que son visage barbu, grassouillet, aux pommettes roses, gardait une expression hilare. Mais le contraste de cette jovialité avec l’anxiété du regard lui faisait un masque désaccordé, pénible à voir.
— « Moi ? » fit le Calife, en battant des cils. La question du médecin semblait l’avoir tiré d’un rêve. Il se tourna vers Jacques, comme si c’était à lui qu’il devait des explications : « Moi aussi, je pars ! » lança-t-il, sur un ton rogue. « Dans huit jours seulement. Pour Évreux. »
Jacques évita de le regarder. Il ne le condamnait pas. Il savait que la vie du Calife n’avait été qu’une suite de dévouements, de sacrifices : et que, en acceptant, malgré ses convictions, de servir cette guerre « défensive », cet homme loyal se soumettait, une fois de plus, à ce qu’il croyait être le devoir.
Il chercha Jenny des yeux. Elle était debout près de la cheminée, un peu à l’écart des autres. Elle n’avait pas l’air gêné, mais absent. Il la vit se redresser légèrement, chercher un siège des yeux, faire quelques pas, et s’asseoir. « Comme elle est souple », se dit-il. Il crut la tenir encore dans ses bras. Il se souvint de quelle façon violente, contenue, elle avait frémi sous ses premiers baisers. Un trouble délicieux l’envahit, auquel il ne résista pas. Leurs regards se rencontrèrent ; il sourit, et se sentit rougir.