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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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C'est que Jacques ne se souciait nullement de dissimuler l'intérêt que lui inspiraient les êtres ; il avait l'ingénuité de l'enfant qui contemple, bouche bée : son visage devenait fixe, son regard inanimé. Autrefois, avant son retour de Crouy, il n'était pas ainsi ; il coudoyait les gens avec tant d'indifférence qu'il ne reconnaissait jamais personne. Maintenant, où qu'il fût, dans un magasin, dans la rue, son coup d'œil happait les passants. Il n'analysait d'ailleurs pas ce qu'il découvrait en eux ; mais sa pensée travaillait à son insu ; car il lui suffisait d'avoir surpris une particularité de physionomie ou d'attitude, pour que ces inconnus, croisés par hasard, devinssent dans son imagination des personnages spéciaux, auxquels il attribuait des caractéristiques individuelles.

Mme de Fontanin le tira de sa rêverie en posant la main sur son bras.

— « Venez goûter près de moi », lui dit-elle. « Faites-moi maintenant une petite visite. » Elle lui confia une tasse, une assiette. « Je suis si contente de vous voir ici. Jenny, ma mignonne, offre-nous du gâteau. Votre frère vient de me raconter la vie que vous menez tous les deux, dans le petit appartement. Je suis si contente ! Deux frères qui s'entendent comme de vrais amis, voilà une si ravissante chose ! Daniel et Jenny s'entendent bien, eux aussi, c'est ma grande joie. Et cela te fait sourire, mon grand », dit-elle à Daniel qui s'approchait avec Antoine. « Il faut toujours qu'il se moque de sa vieille maman. Embrasse-moi pour ta punition. Devant tout le monde. »

Daniel riait, un tant soit peu gêné peut-être ; mais il s'inclina et effleura de ses lèvres la tempe maternelle. Ses moindres gestes avaient de la grâce.

Jenny, de l'autre côté de la table, suivait la scène ; elle eut un délicat sourire, qui enchanta Antoine. Elle ne résista pas à venir de nouveau se suspendre au bras de Daniel. « Encore une », pensa Antoine, « qui donne plus qu'elle ne reçoit. » Dès sa première visite, ce regard de femme dans cette figure d'enfant l'avait intrigué. Il remarqua le joli mouvement d'épaules, qui lui échappait de temps à autre, pour soulever hors du corset sa poitrine naissante, puis doucement la laisser reprendre sa place. Elle ne ressemblait en rien à sa mère ; pas davantage à Daniel ; et l'on ne s'en étonnait pas : elle paraissait née pour une vie différente des autres.

Mme de Fontanin buvait son thé à petites lampées, tenant la tasse tout près de son visage rieur, et, à travers la buée, elle faisait de petits signes d'amitié à Jacques. Son regard, à force de clarté et de tendresse, donnait une impression de lumière, de chaleur ; et ses cheveux blancs couronnaient, comme un étonnant diadème, son front jeune, largement découvert. Les yeux de Jacques allaient de la mère au fils. Il les aimait tous deux, à cette minute, avec tant de force qu'il souhaitait ardemment que cela se vît ; car il éprouvait plus qu'un autre le besoin de n'être pas méconnu. Sa curiosité des êtres allait jusque-là : jusqu'à briguer une place dans leur pensée intime, jusqu'à désirer fondre sa vie dans la leur.

Devant la fenêtre, une contestation s'élevait entre Nicole et Jenny, à laquelle Daniel vint prendre part. Ils se penchèrent tous trois sur l'appareil de photographie, afin de vérifier s'il y restait ou non un dernier cliché à prendre.

— « Pour me faire plaisir ! » s'écria tout à coup Daniel, de cette voix chaude qu'il n'avait pas autrefois, fixant sur Nicole son regard caressant et impérieux. « Si ! Telle que vous êtes là, en chapeau ; et mon ami Thibault près de vous ! »

« Jacques ! » appela-t-il ; et plus bas : « Je vous en prie, je veux absolument vous prendre ensemble ! »

Jacques les rejoignit. Daniel les entraîna de force dans le salon, où la lumière, disait-il, était meilleure.

Mme de Fontanin et Antoine s'attardaient dans la salle à manger.

— « Je tiens à ce que vous ne vous mépreniez pas sur cette visite », concluait Antoine, avec cette brusquerie qui lui semblait donner à ses paroles l'accent de la franchise. « S'il savait que Jacques est ici, et que c'est moi qui l'y amène, je crois qu'il soustrairait mon frère à mon influence, et que tout serait à recommencer. »

— « Pauvre homme », murmura Mme de Fontanin, sur un tel ton qu'Antoine sourit.

— « Vous le plaignez ? »

— « De n'avoir pas su mériter la confiance de fils tels que vous. »

— « Ce n'est pas sa faute, et ce n'est pas non plus la mienne. Mon père est ce qu'il est convenu d'appeler un homme éminent et respectable. Je le respecte. Mais, que voulez-vous ? Jamais, sur aucun point, nous ne pensons, je ne dis pas seulement la même chose, mais je dis : d'une manière analogue. Jamais, quel que soit le sujet, nous n'avons pu nous placer au même point de vue. »

— « Tous n'ont pas encore reçu la lumière. »

— « Si c'est à la religion que vous pensez », dit vivement Antoine, « mon père est excessivement religieux ! »

Mme de Fontanin hocha la tête.

— « L'apôtre Paul était déjà d'avis que ce ne sont pas ceux qui écoutent la Loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui la mettent en pratique. »

Elle éprouvait pour M. Thibault, qu'elle croyait plaindre de tout son cœur, une antipathie instinctive et farouche. L'interdiction dont son fils, sa maison, dont elle-même était l'objet, lui paraissait odieusement injuste et motivée par les plus viles raisons. Se souvenant avec répugnance de l'aspect du gros homme, elle ne lui pardonnait pas de suspecter ce à quoi elle attachait le plus haut prix : son élévation morale, son protestantisme. Et elle savait d'autant plus gré à Antoine d'avoir cassé le jugement paternel.

— « Et vous », demanda-t-elle avec une soudaine appréhension, « est-ce que vous êtes resté pratiquant ? »

Il fit signe que non, et elle en fut si heureuse que son visage s'éclaira.

— « La vérité est que j'ai pratiqué fort tard », expliqua-t-il. Il lui semblait que la présence de Mme de Fontanin le rendît plus lucide ; plus loquace, assurément. C'est qu'elle avait une façon prévenante d'écouter qui prêtait de la valeur à ses interlocuteurs et les encourageait à se hisser pour elle au-dessus de leur niveau habituel. « Je suivais la routine, sans vraie piété. Dieu était pour moi une espèce de proviseur auquel rien ne pouvait échapper, et qu'il était prudent de satisfaire à l'aide de certains gestes, d'une certaine discipline ; j'obéissais, mais je n'y trouvais guère que de l'ennui. J'étais un bon élève en tout ; en religion aussi. Comment ai-je perdu la foi ? Je n'en sais plus rien. Lorsque je m'en suis avisé — il n'y a pas plus de quatre ou cinq ans — j'avais déjà par ailleurs atteint un degré de culture scientifique qui laissait peu de place à des croyances religieuses. Je suis un positif », fit-il, avec un sentiment de fierté ; à vrai dire, il exprimait là des idées qu'il improvisait, n'ayant guère eu occasion ni loisir de s'analyser si complaisamment. « Je ne dis pas que la science explique tout, mais elle constate ; et, moi, ça me suffit. Les comment m'intéressent assez pour que je renonce sans regret à la vaine recherche des pourquoi. D'ailleurs », ajouta-t-il rapidement et en baissant la voix, « entre ces deux ordres d'explications, il n'y a peut-être qu'une différence de degré ? » Il sourit comme pour s'excuser : « Quant à la morale », reprit-il, « eh bien, elle ne me préoccupe guère. Je vous scandalise ? Voyez-vous, j'aime mon travail, j'aime la vie, je suis énergique, actif, et je crois avoir éprouvé que cette activité est par elle-même une règle de conduite. En tout cas, jusqu'à présent, je ne me suis jamais trouvé hésitant sur ce que j'avais à accomplir. »

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