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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Ces différentes approches de la liberté apparaissent très nettement dans le rôle accordé aux « Écritures ». Pour Nil de la Sora, la « mise à l’épreuve » des livres sacrés, autrement dit leur étude critique, est la principale obligation du moine. Consacrant une grande partie de son temps à les recopier, il en fait simultanément une évaluation ; confrontant les sources, il en produit une synthèse, la plus juste possible, celle qui, selon son expression « correspond le mieux à la raison et à la vérité ». Joseph de Volok, en revanche, rejette ces prétentions à la « sagesse » et tient pour « Écritures saintes » presque tous les textes de l’Église. L’un de ses disciples aura cette formule sans ambiguïté : « L’opinion est la mère de tous les vices, l’opinion est une seconde chute15. »

Résumant les théories politiques, ecclésiastiques et sociales de Joseph de Volok, A. Pypine, historien de la littérature vivant au XIXe siècle, déclare clairement : « Leur signification est évidente : c’est une soumission pleine et entière de la société à une certaine tradition, fondée sur une autorité religieuse en partie authentique, en partie douteuse, ne tolérant aucune forme nouvelle de vie ni aucune nouvelle pensée, les rejetant avec toute l’intolérance du fanatisme, les menaçant de l’anathème et du châtiment, réduisant l’existence morale aux rites et l’instruction à une assimilation docile de la tradition, à une stagnation obstinée. » Pour A. Pypine, l’activité littéraire de Joseph de Volok « ne fut pas seulement extraordinairement caractéristique du mode d’instruction forgé au cours des siècles précédents » ; ce « mode » lui-même devint « dominant au cours des deux siècles suivants, avant la réforme pétrovienne16 ».

Les historiens, russes et occidentaux, interprètent diversement l’origine, le déroulement et les conséquences du conflit entre « thésauriseurs » et « non-thésauriseurs », entre Nil de la Sora et Joseph de Volok. N. Kostomarov affirme que l’un de ces courants « se fondait sur l’autorité », et l’autre « sur l’autopersuasion », que « l’un prônait la soumission, l’autre le conseil », que l’un « visait la sévérité, l’autre l’humilité » ; et il rattache le « courant » de Joseph à Moscou, et celui de Nil à Novgorod17. Le théologien du XXe siècle Gueorgui Florovski voit dans la victoire des « joséphiens » une rupture avec la tradition byzantine et le triomphe du principe russe et moscovite. Les historiens soviétiques, qui s’en tiennent au marxisme le plus orthodoxe, considèrent Nil de la Sora essentiellement comme « le porte-parole des intérêts » des boïars… « dans la mesure où l’enrichissement économique de l’Église, l’extension de ses biens territoriaux se reflétaient négativement sur l’économie des boïars…18 » ; à l’inverse, ils font de Joseph de Volok le défenseur des intérêts du haut clergé régulier. Tous accordent cependant la victoire à Joseph de Volok et y voient un fait d’une importance capitale pour l’avenir de la Russie. L’attitude de l’Église envers les protagonistes est éloquente : Joseph de Volok est canonisé en 1591, soixante-seize ans après sa mort. Trois cent soixante-quinze ans après la mort du starets, son biographe note : « On ignore si Nil de la Sora fut formellement canonisé19. »

La lutte contre les hérétiques, la défense des biens des monastères et la tumultueuse action de Joseph de Volok fournissent, en fin de compte, une théorie du pouvoir aux souverains moscovites. Des chercheurs travaillant sur l’héritage littéraire du « furieux Joseph », mettent en évidence une évolution dans ses points de vue, qu’ils jugent impossible à apprécier sans prendre en considération le changement subi par sa vision du pouvoir de l’Église et du pouvoir du prince. Ils ont sans nul doute raison. Toutefois, dans l’histoire russe, le rôle de Joseph de Volok est sans nuance : il apparaît comme l’auteur d’un système achevé d’absolutisme théocratique, devenu la théorie du pouvoir des souverains moscovites. Si l’évolution du supérieur du monastère de Volokalamsk est intéressante pour ses biographes, leurs conclusions définitives sont, elles, capitales pour l’histoire de l’État russe.

Deux éléments essentiels fondent le système de l’absolutisme théocratique moscovite : la nature divine du souverain et les relations entre pouvoirs spirituel et temporel. De ces deux éléments, le premier l’emporte incontestablement sur le second. Joseph de Volok est l’auteur de plusieurs formules appelées à devenir célèbres : « Le tsar est par son être semblable à tous les hommes, mais par son pouvoir il s’apparente au Dieu souverain20 » ; « … oyez, tsars et princes, et rappelez-vous… que Dieu s’est choisi à travers vous une place sur la terre et qu’en vous plaçant sur le trône, il vous a élevés jusqu’à lui21 ». L’idée du pouvoir divin du prince ne revient pas à Joseph de Volok. Ses fameuses formules ne sont que la traduction littérale des textes d’Agapet, auteur byzantin du VIe siècle. L’affirmation selon laquelle le tsar ne ressemble qu’en apparence aux autres hommes et que son pouvoir en fait l’égal de Dieu, se trouve déjà dans la Chronique laurentienne, à propos du grand-prince de Souzdal, Andreï Bogolioubski22. Mais au XIIe siècle, ces propos sur le caractère divin du pouvoir d’un prince qui a rejeté Kiev au nom des forêts et marécages de la Russie du Nord-Est, restent très théoriques. Joseph revient à Agapet pour définir le pouvoir du souverain moscovite, quand l’envergure de ce pouvoir, et sa nature, rendent le rêve possible. L’idée a trouvé l’instrument de sa réalisation.

Joseph de Volok élabore sa vision du prince moscovite, de plus en plus fréquemment qualifié de tsar dans les dernières années du règne d’Ivan III et au début de celui de Vassili III. Il souligne dans ses épîtres que le souverain moscovite règne en monarque absolu sur la Russie, que les princes patrimoniaux doivent lui témoigner « la soumission et l’obéissance qui lui sont dues », en d’autres termes lui céder en toutes choses.

La nature divine du pouvoir princier (du pouvoir du tsar) détermine à son tour les relations entre celui-ci et l’Église. V. Jmakine donne une définition exhaustive des rapports entre pouvoirs spirituel et temporel, dans la perception de Joseph : « […] Les théories de Joseph de Volok, sur les rapports entre le pouvoir de l’Église et celui de l’État, placent l’État en position de serviteur de l’Église, et l’Église en position de servante de l’État ; le pouvoir étatique devient le champion des intérêts de l’Église, en échange de quoi l’Église cède au pouvoir étatique sa liberté et son indépendance, se transformant en instrument docile du souverain. La formule des rapports entre les deux pouvoirs élaborée par Joseph, évoque, par sa nature, un contrat ou un compromis profitable aux deux parties : le pouvoir étatique obtient le droit de s’immiscer dans tous les domaines de la vie religieuse et d’exercer sur elle une certaine influence. Par ailleurs, l’Église, en renonçant à son indépendance et à quelques-uns de ses droits en faveur du pouvoir temporel, acquiert par là même la possibilité de préserver les privilèges qui lui furent accordés dans le passé et qui ne se rattachaient en rien à sa vocation immédiate et véritable23. »

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