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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Au XVe siècle, l’Europe sort du Moyen Âge. Une civilisation s’érige, fondamentalement différente de la civilisation moscovite. Très naturellement, les étrangers comparent ce qu’ils voient à ce qu’ils connaissent et, pleins de stupeur, parfois d’effroi, souvent de répulsion, relèvent les différences. Très naturellement aussi, leur propre modèle leur semble le meilleur, et le modèle étranger condamnable. Depuis Sigismond de Herberstein qui nous laisse son remarquable ouvrage sur la Moscovie d’Ivan III, les voyageurs étrangers notent la toute-puissance du grand-prince (puis du tsar), la soumission de la population, la cruauté des mœurs. La justesse de ces observations ne fait aucun doute, mais il convient de ne pas oublier que les XVe et XVIe siècles (comme, d’ailleurs, les siècles précédents) sont une époque sans pitié. Contemporain d’Ivan III, le roi de France, Louis XI, tout entier tendu vers les buts qu’il s’est fixé et qu’il compte bien atteindre par n’importe quels moyens, dépasse en cruauté le prince russe. Le roi d’Angleterre Henri VIII, contemporain de Vassili III, est un tyran et l’ennemi acharné des féodaux. Au temps de Vassili III, l’Espagne est gouvernée par les Rois-Catholiques, Ferdinand et Isabelle : l’Inquisition qu’ils instaurent est un puissant instrument de renforcement du pouvoir absolu. Ivan III, enfin, a pour contemporain, dans cette Italie d’où lui vient une fiancée, César Borgia, célèbre pour sa cruauté et son manque absolu de principes dans le choix des moyens politiques.

L’État moscovite, qui étonne tant les voyageurs étrangers, n’est donc pas plus cruel que l’époque elle-même, et le processus de centralisation et de liquidation progressive des féodaux en Occident correspond exactement à la disparition des principautés patrimoniales, englobées par Moscou. Le grand trait distinctif de la Moscovie est l’anéantissement de l’individu par l’État, lequel s’incarne dans le souverain de droit divin. La doctrine – car il s’agit bien de cela – la nature divine du pouvoir exercé par le souverain moscovite, lui donne une nouvelle légitimité. Avant que ne soit proclamée cette essence « divine » du prince, ce dernier tirait son pouvoir de l’héritage reçu de son père et de son grand-père. Désormais, le pouvoir suprême du prince est libre de toute juridiction terrestre. Le pouvoir « de droit divin » transforme tous les sujets du souverain moscovite en êtres de second ordre, complètement soumis.

Le terme kholop (esclave) désigne un paysan attaché à la terre et à son propriétaire, ou un esclave acheté. Il est aussi employé dans un sens plus large, pour qualifier un serviteur docile, résigné. À compter de la fin du XVe siècle, toutes les requêtes adressées au grand-prince, puis au tsar, seront signées : ton esclave (kholop)… suivi du nom. Tous, jusqu’aux princes patrimoniaux et aux frères d’Ivan III et Vassili III, se disent « esclaves » du souverain. Si les propres frères du souverain se considèrent comme son « esclave », on imagine aisément ce qu’il en est de ses autres sujets.

Analysant « l’automne du Moyen Âge » – la vie occidentale aux XIVe-XVe siècles –, J. Huizinga en donne les trois principaux éléments : vaillance, honneur, amour. Autant de qualités individuelles qui n’ont pas leur place dans la vie moscovite. On ne peut montrer de vaillance que dans le service du prince ; dans une société où tous sont « esclaves » du souverain, la notion d’honneur prend un sens particulier ; quant à l’amour courtois inventé par les troubadours provençaux du XIIe siècle, quant à l’amour charnel passionné chanté par Dante, Pétrarque et tant d’autres poètes, il ne peut constituer un élément de la vie de la Rus, la littérature y étant, jusqu’au XVIe siècle, entre les mains des moines ; or, l’on sait que, sans la promotion de la littérature, l’amour n’existe pas.

Les grandes caractéristiques de la vie russe sont : patience, soumission, piété. Elles fondent une culture différente, des stéréotypes de comportement sans rapport avec ceux de l’Occident. Auteur des Voies de la théologie russe3, G. Florovski note que « l’histoire de la pensée russe présente bien des aspects mystérieux et incompréhensibles, en particulier son long, son interminable silence. Comment expliquer, en effet, le tardif et lent éveil de la pensée russe ? ». L’historien G. Fedotov qui, à l’instar de Florovski, émigre après la révolution de 1917, exprime la même perplexité : « Dans le Paris sale et pauvre du XIIIe siècle, résonnaient à grand fracas les querelles scolastiques, tandis que sous les ors de Kiev, rayonnante des mosaïques de ses temples, il n’y avait que des moines, composant des chroniques et des paterikons4… » Diverses réponses ont été apportées à la question des raisons du « retard » de la Russie, tel que le voient les étrangers, ou de son « originalité » dans l’interprétation qu’en donnent les Russes. Durant la première moitié du XIXe siècle, Piotr Tchaadaïev explique ce « mutisme intellectuel » par le fait que les peuples occidentaux tiennent leur instruction de Rome où le christianisme revêt des formes helléniques et latines, avec leur richesse de pensée et les traditions de la philosophie antique, tandis que les Russes reçoivent le christianisme de Byzance où la rhétorique et la splendeur du rite masquent souvent la pensée. Développant la même idée, le philosophe S. Levitski évoque le rôle de l’alphabet créé, au IXe siècle, par Cyrille et Méthode, l’importance de la traduction de la Bible et de l’Évangile dans la langue d’Église – le slavon, dialecte macédonien issu de l’ancien bulgare. Les Russes, ensuite, n’eurent pas besoin de traduction, le slavon étant proche de la langue russe ancienne. En Occident, où la Bible existait en traduction grecque et, plus encore, latine, les moines, à la différence des érudits de la Vieille Russie, devaient connaître la langue de Virgile5.

Dimitri Likhatchev, l’un des meilleurs spécialistes de la littérature russe ancienne, laisse de côté les causes pour s’intéresser aux particularités de la culture russe. Il part d’une affirmation discutable : la littérature russe serait « plus ancienne que les littératures française, anglaise, allemande », car ses « débuts remontent à la seconde moitié du Xe siècle6 ». Et de poursuivre : « … la littérature russe ancienne ne recèle pas d’effets géniaux, sa voix est faible. Elle n’a ni Shakespeare ni Dante. C’est un chœur, avec peu ou pas de solistes, et l’unisson y domine » ; la « littérature russe ancienne est plus proche du folklore que de la création individualisée des écrivains des temps modernes », « la littérature de la Rus ne fut pas une littérature d’écrivains : à l’instar de la création populaire, elle fut un art supra-individuel ». Et l’académicien Dimitri Likhatchev résume : « Les écrivains russes anciens ne sont pas des architectes construisant séparément des édifices. Ce sont des bâtisseurs de villes. Ils œuvraient à l’édification d’un ensemble unique et grandiose7 ». La « supra-individualité », pour reprendre l’expression de Dimitri Likhatchev, le « collectivisme », comme on pourrait qualifier cette qualité, caractérise l’ensemble de la culture russe ancienne, jusque dans ses manifestations les plus éclatantes : l’architecture et la peinture d’icônes.

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