Pot-bouille
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Pot-bouille». Краткое содержание книги:
-Alors, nous serions les seuls a tirer la langue?... Du diable si je paie mon terme! J'ai un bail. Ce galerien peut-etre n'osera pas nous renvoyer.... Et toi, ma petite Berthe, nous verrons un jour ce qu'il faudra y mettre, pour t'avoir!
Les portes claquerent de nouveau. C'etait, entre les deux menages, une haine a mort. Octave, qui avait rendu des services, restait present, entrait dans l'intimite de la famille. Berthe s'etait presque evanouie entre ses bras, pendant qu'Auguste s'assurait que les clients n'avaient pu entendre. Madame Josserand elle-meme donnait sa confiance au jeune homme. D'ailleurs, elle demeurait severe pour les Duveyrier.
-Le loyer, c'est quelque chose, dit-elle. Mais je veux les cinquante mille francs.
-Sans doute, si tu verses les tiens, hasarda Berthe.
La mere ne parut pas comprendre.
-Je les veux, entends-tu!... Non. Non, il doit trop rire dans la terre, ce vieux scelerat de pere Vabre! Je ne le laisserai pas se vanter de m'avoir roulee. Faut-il qu'il y ait du monde canaille! promettre un argent qu'on n'a pas!... Oh! on te les donnera, ma fille, ou j'irai le deterrer plutot, pour lui cracher a la figure!
XII
Un matin, comme Berthe se trouvait justement chez sa mere, Adele vint dire d'un air effare que monsieur Saturnin etait la, avec un homme. Le docteur Chassagne, directeur de l'asile des Moulineaux, avait deja plusieurs fois prevenu les parents qu'il ne pouvait garder leur fils, car il ne jugeait pas chez lui la folie assez caracterisee. Et, tout d'un coup, ayant eu connaissance de la signature arrachee par Berthe a son frere pour les trois mille francs, redoutant d'etre compromis, il le renvoyait a la famille.
Ce fut une epouvante. Madame Josserand, qui craignait d'etre etranglee, voulut causer avec l'homme. Celui-ci declara simplement:
-Monsieur le directeur m'a dit de vous dire que lorsqu'on est bon pour donner de l'argent a ses parents, on est bon pour vivre chez eux.
-Mais il est fou, monsieur! il va nous massacrer.
-Il n'est toujours pas fou pour signer! repondit l'homme en s'en allant.
D'ailleurs, Saturnin rentrait d'un air tranquille, les mains dans les poches, comme s'il revenait d'une promenade aux Tuileries. Il n'ouvrit meme pas la bouche de son sejour la-bas. Il embrassa son pere qui pleurait, donna egalement de gros baisers a sa mere et a sa soeur Hortense, toutes deux tremblantes. Puis, quand il apercut Berthe, ce fut un ravissement, il la caressa avec des graces de petit garcon. Tout de suite, elle profita du trouble attendri ou elle le voyait, pour lui apprendre son mariage. Il n'eut aucune revolte, il ne parut point comprendre d'abord, comme s'il avait oublie ses fureurs d'autrefois. Mais, lorsqu'elle voulut redescendre, il se mit a hurler: mariee, ca lui etait egal, pourvu qu'elle restat la, toujours avec lui, contre lui. Alors, devant le visage decompose de sa mere qui courait deja s'enfermer, Berthe eut l'idee de prendre Saturnin chez elle. On trouverait bien a l'utiliser dans le sous-sol du magasin, quand ce ne serait qu'a ficeler des paquets.
Le soir meme, Auguste, malgre son evidente repugnance, se rendit au desir de Berthe. Ils etaient maries a peine depuis trois mois, et une sourde desunion grandissait entre eux. C'etait le heurt de deux temperaments, de deux educations differentes, un mari maussade, meticuleux, sans passion, et une femme poussee dans la serre chaude du faux luxe parisien, vive, saccageant l'existence, afin d'en jouir toute seule, en enfant egoiste et gacheur. Aussi ne comprenait-il pas son besoin de mouvement, ses sorties continuelles pour des visites, des courses, des promenades, son galop a travers les theatres, les fetes, les expositions. Deux et trois fois par semaine, madame Josserand venait prendre sa fille, l'emmenait jusqu'au diner, heureuse de se montrer avec elle, de profiter ainsi de ses toilettes riches, qu'elle ne payait plus. Les grandes rebellions du mari etaient surtout contre ces toilettes trop eclatantes, dont l'utilite lui echappait. Pourquoi s'habiller au-dessus de son rang et de sa fortune? Quelle raison de depenser de la sorte un argent si necessaire dans son commerce? Il disait d'ordinaire que, lorsqu'on vend de la soie aux autres femmes, on doit porter de la laine. Mais Berthe avait alors les airs feroces de sa mere, en lui demandant s'il comptait la laisser aller toute nue; et elle le decourageait encore par la proprete douteuse de ses jupons, par son dedain du linge qu'on ne voyait pas, ayant toujours des phrases apprises pour lui fermer la bouche, s'il insistait.
-J'aime mieux faire envie que pitie.... L'argent est l'argent, et lorsque j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante.
Berthe prenait, dans le mariage, la carrure de madame Josserand. Elle s'empatait, lui ressemblait davantage. Ce n'etait plus la fille indifferente et souple sous les gifles maternelles; c'etait une femme ou poussaient des obstinations, la volonte formelle de tout plier a son plaisir. Auguste la regardait parfois, etonne de cette maturite si prompte. D'abord, elle avait goute une joie vaniteuse a troner au comptoir, en toilette etudiee, d'une modestie elegante. Puis, elle s'etait vite rebutee du commerce, souffrant de l'immobilite, menacant de tomber malade, se resignant pourtant, mais avec des attitudes de victime qui fait a la prosperite de son menage le sacrifice de sa vie. Et, des lors, une lutte de chaque minute avait commence entre elle et son mari. Elle haussait les epaules derriere le dos de ce dernier, comme sa mere derriere le dos de son pere; elle recommencait contre lui toutes les querelles de menage dont on avait berce sa jeunesse, le traitait en monsieur simplement charge de payer, l'accablait de ce mepris de l'homme, qui etait comme la base de son education.
-Ah! c'est maman qui avait raison! s'ecriait-elle, apres chacune de leurs disputes.
Auguste s'etait cependant efforce, dans les premiers temps, de la satisfaire. Il aimait la paix, il revait un petit interieur tranquille, maniaque deja comme un vieillard, plie aux habitudes de sa vie de garcon chaste et econome. Son ancien logement de l'entresol ne pouvant suffire, il avait pris l'appartement du second, sur la cour, ou il croyait avoir fait des folies, en depensant cinq mille francs de meubles. Berthe, d'abord heureuse de sa chambre en thuya et en soie bleue, s'etait ensuite montree pleine de dedain, apres une visite chez une amie, qui epousait un banquier. Puis, les premieres discussions avaient eclate, au sujet des bonnes. La jeune femme, accoutumee a un service abeti de pauvres filles auxquelles on coupait leur pain, exigeait d'elles des corvees, dont elles sanglotaient dans leur cuisine, pendant des apres-midi entieres. Auguste, peu tendre pourtant d'habitude, ayant eu l'imprudence d'aller en consoler une, avait du la jeter a la porte une heure plus tard, devant les sanglots de madame, qui lui criait furieusement de choisir entre elle et cette creature. Mais, apres celle-la, il etait venu une gaillarde, qui semblait s'arranger pour rester. Elle se nommait Rachel, devait etre juive, le niait et cachait son pays. C'etait une fille de vingt-cinq ans, d'un visage dur, au grand nez, aux cheveux tres noirs. D'abord, Berthe avait declare qu'elle ne la tolererait pas deux jours; puis, devant son obeissance muette, son air de tout comprendre et de ne rien dire, elle s'etait montree peu a peu contente, comme si elle se fut soumise a son tour, la gardant pour ses merites et aussi par une sourde peur. Rachel, qui acceptait sans revolte les plus dures besognes, accompagnees de pain sec, prenait possession du menage, les yeux ouverts, la bouche serree, en servante de flair attendant l'heure fatale et prevue ou madame n'aurait rien a lui refuser.
D'ailleurs, dans la maison, du rez-de-chaussee a l'etage des bonnes, un grand calme avait succede aux emotions de la mort brusque de M. Vabre. L'escalier retrouvait son recueillement de chapelle bourgeoise; pas un souffle ne sortait des portes d'acajou, toujours closes sur la profonde honnetete des appartements. Le bruit courait que Duveyrier s'etait remis avec sa femme. Quant a Valerie et a Theophile, ils ne parlaient a personne, ils passaient raides et dignes. Jamais la maison n'avait exhale une severite de principes plus rigides. M. Gourd, en pantoufles et en calotte, la parcourait d'un air de bedeau solennel.