Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Haligome regarda ses mains comme si elles venaient juste de pousser au bout de ses poignets. Il ne pouvait croire qu’elles avaient fait ce qu’elles avaient fait. Il se revit marchant vers Gleim ; il revit Gleim, l’air ahuri dans le vide ; il revit Gleim disparaître dans la rivière sombre. Gleim était probablement déjà mort. S’il ne l’était pas encore, c’était l’affaire d’une ou deux minutes. Haligome savait que tôt ou tard on allait le trouver rejeté sur une rive rocheuse du côté de Canzilaine ou de Perimor et qu’on finirait par l’identifier comme un négociant de Gimkandale disparu depuis une semaine ou une dizaine de jours. Mais y avait-il une raison pour que l’on soupçonnât qu’il avait été assassiné ? Le meurtre était un crime peu fréquent. Il aurait pu tomber. Il aurait pu sauter. Même si on réussissait à prouver – le Divin seul savait comment – que Gleim avait trouvé la mort contre sa volonté, comment pourrait-on établir qu’il avait été poussé par la fenêtre d’une auberge de Vugel par Sigmar Haligome de la cité de Stee ? Haligome se dit que c’était impossible. Mais cela ne changeait rien à la vérité essentielle de la situation qui était que Gleim avait été assassiné et que Haligome était son assassin.
Son assassin ? Cette nouvelle étiquette étonnait Haligome. Il n’était pas venu pour tuer Gleim, seulement pour négocier avec lui. Mais dès le début, les négociations avaient mal tourné. Gleim, un petit homme tatillon, déclinait absolument toute responsabilité à propos d’un matériel défectueux et soutenait que c’étaient les inspecteurs de Haligome qui étaient fautifs. Il avait refusé de payer quoi que ce fût et même de montrer beaucoup de compassion pour la situation financière catastrophique de Haligome. Après ce refus définitif, Gleim avait paru s’enfler jusqu’à boucher tout l’horizon, et il était répugnant, et Haligome n’avait qu’une envie, se débarrasser de lui, coûte que coûte. S’il avait pris le temps de réfléchir à son acte et à ses conséquences, il n’aurait naturellement pas poussé Gleim par la fenêtre, car Haligome n’était aucunement un homme sanguinaire. Mais il n’avait pas pris le temps de réfléchir et maintenant Gleim était mort et la vie de Haligome avait subi une reconversion grotesque : il s’était transformé en un instant de Haligome le grossiste en instruments de précision en Haligome l’assassin. C’était si brusque ? Si étrange ! Si terrifiant ! Et maintenant ?
Tremblant, couvert de sueur, la gorge sèche, Haligome referma la fenêtre et se laissa tomber sur le lit. Il n’avait aucune idée de ce qu’il était censé faire ensuite. Se présenter aux gardes impériaux ? Avouer, se constituer prisonnier et être jeté au cachot, ou à l’endroit où étaient envoyés les criminels ? Il n’était pas préparé à tout cela. Il avait lu de vieilles histoires de crimes et de châtiments, d’anciens mythes, d’anciennes légendes, mais à sa connaissance le meurtre était un crime disparu et les mécanismes pour démasquer les criminels et les faire expier étaient depuis longtemps rouillés. Il avait l’impression d’être préhistorique ; il avait l’impression d’être aux premiers âges. Il y avait cette fameuse histoire du capitaine d’un navire qui avait poussé par-dessus bord un homme d’équipage devenu fou durant une malheureuse expédition qui voulait traverser la Grande Mer après que cet homme d’équipage eut tué quelqu’un d’autre. Ce genre d’histoire avait toujours semblé extravagante et douteuse à Haligome. Mais là, sans peine, sans réfléchir, il venait de faire de lui un personnage légendaire, un monstre, quelqu’un qui avait pris une vie humaine. Il savait que pour lui plus rien ne serait jamais pareil.
La première chose à faire était de quitter l’auberge. Si quelqu’un avait vu Gleim tomber – c’était peu vraisemblable, car l’auberge était construite à ras de la rive et Gleim était sorti par une fenêtre de derrière et avait été englouti aussitôt par le flot tumultueux – il ne servait à rien de rester ici en attendant l’arrivée des enquêteurs. Il fit rapidement sa petite valise, vérifia qu’il ne restait dans la chambre rien qui appartînt à Gleim et descendit. Il y avait un Hjort à la réception. Haligome sortit quelques couronnes.
— J’aimerais régler ma note, dit-il.
Il refréna son envie de bavarder. Ce n’était pas le moment de faire quelques remarques pénétrantes qui auraient pu se graver dans la mémoire du Hjort. Règle ta note et va-t’en vite, se dit-il. Le Hjort savait-il que le client de Stee avait reçu une visite dans sa chambre ? Eh bien, le Hjort ne tarderait pas à l’oublier, comme il oublierait le client de Stee si Haligome ne lui donnait pas de raison de s’en souvenir. L’employé additionna les chiffres ; Haligome lui tendit quelques pièces ; au « Revenez nous voir » automatique du Hjort, Haligome répondit par une formule tout aussi automatique, puis il se retrouva dans la rue, s’éloignant de la rivière d’un pas vif. Un vent fort et doux soufflait du Mont. Le soleil était chaud et brillant. Cela faisait des années que Haligome n’était pas venu à Vugel et, en d’autres circonstances, il eût volontiers consacré quelques heures à admirer sa fameuse place ornée de pierreries, ses célèbres peintures d’âme murales et les autres merveilles locales, mais ce n’était pas le moment de faire du tourisme. Il se hâta jusqu’à son terminal de transit et s’acheta un billet de retour pour Stee.
La peur, les doutes, la honte et un sentiment de culpabilité l’accompagnèrent dans son voyage autour des flancs du Mont du Château.
Les faubourgs familiers et tentaculaires de la gigantesque Stee lui apportèrent un peu de paix. Être de retour chez lui signifiait être en sécurité. Chaque jour qui passait depuis son entrée à Stee, il se sentait plus soulagé. Il y avait le fleuve puissant qui avait donné son nom à la ville et qui dégringolait les pentes du Mont avec une stupéfiante vitesse. Il y avait les façades lisses et brillantes des Bâtiments du Front de la Stee, sur quarante étages et des kilomètres de long ; il y avait le Pont Kinniken ; il y avait la Tour Thimin ; il y avait le Terrain des Grands Os. Sa ville ! Tandis qu’il se dirigeait du terminal central à sa banlieue, la vitalité et l’énergie énorme de Stee palpitant tout autour de lui le réconfortèrent grandement. Assurément, dans ce qui était devenu la plus vaste cité de Majipoor – immensément développée grâce à la générosité de son fils qui était maintenant le Coronal lord Kinniken – Haligome était à l’abri des conséquences funestes, quelles qu’elles puissent être, de l’acte de folie qu’il avait commis à Vugel.
Il étreignit sa femme, ses deux jeunes filles et son robuste fils. Sa fatigue et sa tension ne leur échappèrent pas, sembla-t-il, car ils le traitèrent avec une sorte de délicatesse exagérée, comme s’il était devenu d’une fragilité nouvelle durant son voyage. Ils lui apportèrent du vin, une pipe, ses pantoufles ; ils s’affairèrent autour de lui, débordants d’amour et de bonne volonté ; ils ne lui demandèrent rien sur la manière dont son voyage s’était passé mais lui racontèrent les potins locaux.
— Je pense que Gleim et moi avons tout réglé, dit-il enfin au dîner. Nous avons des raisons d’avoir bon espoir.
Il le croyait presque lui-même.
Y avait-il une possibilité qu’on lui imputât le crime s’il ne s’en ouvrait à personne ? Il doutait qu’il y ait eu des témoins. Il ne serait pas difficile aux autorités de découvrir que Gleim et lui avaient convenu de se rencontrer à Vugel – en terrain neutre – pour discuter de leur différend professionnel, mais qu’est-ce que cela prouvait ? « Oui, je l’ai vu dans une auberge près de la rivière », pouvait toujours dire Haligome. « Nous avons déjeuné ensemble, avons bu beaucoup de vin et sommes arrivés à un arrangement, puis je suis parti. Je dois dire qu’il avait l’air un peu flageolant quand je l’ai quitté. » Et le pauvre Gleim, la face rubiconde et la démarche chancelante de tout le vin fort de Muldemar qu’il avait bu, avait dû ensuite trop se pencher par la fenêtre, peut-être pour mieux voir quelque lord élégant et sa compagne descendant la rivière en bateau… non, non, non, se dit Haligome, c’était à eux de faire toutes les suppositions. « Nous avons déjeuné ensemble et sommes arrivés à un arrangement, puis je suis parti », et rien d’autre. Et qui pourrait prouver qu’il en avait été différemment ?