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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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Le lendemain, il retourna à son bureau et vaqua à ses affaires comme s’il ne s’était rien passé d’anormal à Vugel. Il ne pouvait s’offrir le luxe de ressasser son crime. Il était dans une situation précaire ; il était au bord de la faillite, son crédit ne pouvait être prolongé et sa solvabilité était fâcheusement amoindrie. Tout cela était l’œuvre de Gleim. Mais quand on expédie des produits défectueux, on en pâtit pendant longtemps, même si l’on est irréprochable. N’ayant pas obtenu de dédommagement de Gleim – et n’ayant plus maintenant aucune chance d’en obtenir – l’unique recours de Haligome était de s’évertuer à toute force de regagner la confiance de ceux à qui il fournissait des instruments de précision tout en s’efforçant de faire patienter ses créanciers jusqu’à ce que les choses retrouvent leur équilibre.

Il lui était difficile de chasser Gleim de son esprit. Les premiers jours, son nom ne cessait de venir sur le tapis et Haligome se donnait de la peine pour dissimuler ses réactions. Tous les gens du métier semblaient comprendre que Gleim avait pris Haligome pour un imbécile et tout le monde essayait de se montrer compatissant. En soi, c’était encourageant. Mais le fait d’entendre toutes les conversations tourner d’une manière ou d’une autre autour de Gleim – les iniquités de Gleim, le caractère vindicatif de Gleim, la ladrerie de Gleim – coupait constamment le souffle à Haligome. Ce nom était comme un déclic. « Gleim ! » et Haligome était pétrifié. « Gleim ! » et des muscles se mettaient à tressaillir sur ses joues. « Gleim ! » et il cachait ses mains derrière son dos, comme si elles portaient l’empreinte de l’aura du mort. Il s’imaginait déclarant à un client dans un moment d’abattement extrême : « Je l’ai tué, vous savez. Je l’ai poussé par une fenêtre quand j’étais à Vugel. » Comme ces mots tomberaient facilement de ses lèvres s’il relâchait son contrôle.

Il envisagea de faire un pèlerinage à l’Ile pour purifier son âme. Plus tard, peut-être ; pas dans l’immédiat, car dans l’immédiat il lui fallait consacrer chaque instant de sa journée à ses affaires, sinon son entreprise allait péricliter et sa famille serait dans le besoin. Il pensa aussi à passer aux aveux et à arriver avec les autorités à un arrangement qui lui permettrait de racheter sa faute sans interrompre ses activités commerciales. Une amende, peut-être – mais comment pourrait-il payer une amende maintenant ! Et le laisseraient-ils s’en tirer à si bon compte ? En définitive, il ne fit rien du tout, sauf essayer d’extirper le meurtre de sa conscience, et pendant huit à dix jours cela sembla marcher. Puis les rêves commencèrent.

Le premier vint la nuit du Steldi de la seconde semaine de l’été et Haligome sut instantanément qu’il s’agissait d’un message d’un caractère menaçant et douloureux. Il était dans la troisième phase du sommeil, la plus profonde, celle qui précédait la montée de l’esprit vers l’aube et il se trouva en train de traverser un champ de dents jaunâtres luisantes et glissantes qui s’agitaient et se tortillaient sous ses pieds. L’air était vicié, un air paludéen d’un gris déprimant et des filaments d’une substance crue et charnue pendaient du ciel et lui frôlaient les joues et les bras en laissant des traces gluantes qui provoquaient des brûlures lancinantes. Il entendait un bourdonnement : le silence vibrant et tendu d’un message funeste qui donne l’impression que le monde a été beaucoup trop tendu sur ses cordons et derrière cela un rire lointain et narquois. Une lumière d’un éclat insupportable brûlait le ciel. Il comprit qu’il était en train de traverser une plante-bouche – l’une de ces hideuses et monstrueuses plantes carnivores du lointain continent de Zimroel qu’il avait vues un jour exposées parmi d’autres curiosités au Pavillon Kinniken. Mais celles-ci ne faisaient guère que trois à quatre mètres de diamètre tandis que celle dans laquelle il se trouvait avait la taille d’un grand faubourg et il était retenu dans son cœur diabolique, courant de toutes ses forces pour éviter de devenir la proie de ces dents impitoyables qui voulaient le broyer.

— C’est donc ainsi que cela sera, dit-il, flottant au-dessus de son rêve et l’observant lugubrement. C’est le premier message et le Roi des Rêves va dorénavant me tourmenter.

Il n’y avait pas moyen de se cacher. Les dents avaient des yeux et les yeux étaient ceux de Gleim ; Haligome avançait tant bien que mal, il glissait, il transpirait, puis il bascula en avant et fut projeté contre une rangée de dents implacables qui lui mordirent la main et quand il réussit à se relever, il vit que la main ensanglantée n’était plus la sienne mais avait été transformée en la petite main pâle de Gleim, mal adaptée à son poignet. Haligome tomba une seconde fois, les dents le mordirent derechef et de nouveau il se produisit une sinistre métamorphose et cela recommença à plusieurs reprises et il continua de courir en sanglotant et en gémissant, moitié Gleim, moitié Haligome, jusqu’à ce qu’il s’arrache au sommeil et se retrouve dressé sur son séant, tremblant, trempé de sueur, agrippant la cuisse de son épouse stupéfaite comme une corde de sécurité.

— Arrête, murmura-t-elle. Tu me fais mal. Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ?

— Un rêve… très mauvais…

— Un message ? demanda-t-elle. Oui, ce devait en être un. Je sens son odeur dans ta sueur. Oh ! Sigmar, que se passe-t-il ?

— C’est quelque chose que j’ai mangé, répondit-il en frissonnant. La chair de dragon de mer… elle était trop sèche, trop vieille…

Il sortit du lit et, d’un pas chancelant, alla se verser un peu de vin, ce qui le calma. Sa femme le caressa, passa un linge humide sur son front fiévreux et le tint dans ses bras jusqu’à ce qu’il se détende un peu, mais il craignait de se rendormir et resta éveillé jusqu’à l’aube, le regard perdu dans l’obscurité grisâtre. Le Roi des Rêves ! Tel allait être son châtiment. Il examina tristement la situation. Il avait toujours cru que le Roi des Rêves n’était qu’un personnage légendaire destiné à faire tenir les enfants tranquilles. Certes, on disait qu’il vivait à Suvrael, que le titre héréditaire était détenu par la famille Barjazid, que le Roi et ses serviteurs balayaient nuitamment l’air de la planète pour découvrir chez les dormeurs un sentiment de culpabilité et qu’ils traquaient les âmes coupables et les tourmentaient, mais en était-il vraiment ainsi ? Haligome ne connaissait personne qui eût reçu un message du Roi des Rêves. Il croyait en avoir un jour reçu un de la Dame, mais il n’en était pas sûr, et de toute façon, c’était différent. La Dame n’offrait que des visions d’un caractère extrêmement général. On disait que le Roi des Rêves infligeait de réelles souffrances ; mais le Roi des Rêves pouvait-il vraiment surveiller toute cette planète grouillante, avec ses milliards d’habitants, et qui n’étaient pas tous vertueux ?

Ce n’était peut-être qu’une indigestion, se dit Haligome.

Quand les deux nuits suivantes se furent passées calmement, il s’autorisa à croire que le rêve n’avait été qu’une anomalie. Tout compte fait, le roi n’était peut-être qu’une légende. Mais Secondi il reçut un nouveau message indiscutable.

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