Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « On y va ? » proposa Pagès.
Tous étaient déjà debout. (En réalité, ils semblaient moins impatients de provoquer une bagarre vengeresse, que de saisir cette occasion de faire enfin « quelque chose ».)
Jenny devina que Jacques, malgré l’envie qu’il avait de les suivre, hésitait à cause d’elle.
— « Allons-y », dit-elle résolument.
LXVII
Un soleil brumeux, mais mordant, pesait sur les crânes, et rendait l’air du centre de Paris irrespirable. La population, de plus en plus inquiète, et qu’agaçait, comme les mouches, cette température d’orage, ne quittait plus la rue. À la porte des établissements de crédit, des commissariats, des administrations municipales, stationnaient des groupes agités, que les sergents de ville s’efforçaient de disperser sans incident. Les aboiements des crieurs de journaux, dominant le sourd bruissement de la foule, achevaient d’ébranler les nerfs.
Place des Pyramides, le pied du monument de Jeanne d’Arc était fleuri comme un catafalque. Sous les arcades de la rue de Rivoli, des files de piétons se pressaient dans les deux sens. La plupart des magasins avaient clos leur devanture. Sur la chaussée, les voitures étaient aussi nombreuses qu’aux jours les plus actifs de l’hiver. En revanche, le jardin des Tuileries eût été désert, sans les pelotons de gardes républicains qu’on y avait massés en réserve ; dans l’ombre des arbres, où luisaient les croupes mouvantes des chevaux, les casques allumaient de brefs éclairs.
La nouvelle de la manifestation devait être erronée : la place de la Concorde n’offrait aucun aspect insolite. La circulation n’y était même pas interrompue. À peine si un faible barrage d’agents défendait, à tout hasard, l’accès de la statue de Strasbourg, dont le socle, lui aussi, disparaissait sous des couronnes enrubannées aux couleurs nationales.
Déçue, la petite cohorte, qui venait de l’Humanité, se disloqua.
Jacques et Jenny s’engagèrent dans la cohue de la rue Royale.
— « Quatre heures et demie », dit Jacques. « Allons recevoir Müller. Vous n’êtes pas fatiguée ? Nous pourrions remonter à pied jusqu’à la gare du Nord. »
Ils prirent les boulevards, puis la rue Caumartin pour gagner la rue Saint-Lazare. Tout à coup, comme ils arrivaient devant Saint-Louis-d’Antin, un vacarme assourdissant remplit l’espace : la grosse cloche de l’église tintait, par grands coups d’une seule note, distincts, bourdonnants, solennels.
Les gens, figés sur place, se dévisagèrent un instant, avec stupeur. Puis ils se mirent à courir dans toutes les directions.
— « Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? » balbutia Jenny, que Jacques avait saisie par le bras.
— « Ça y est », murmura quelqu’un, auprès d’eux.
Au loin, d’autres cloches s’ébranlaient. En une minute, le ciel de Paris était devenu pareil à une coupole de bronze, heurtée de toutes parts du même rythme tenace, sinistre comme un glas.
Jenny ne comprenait pas. Elle répétait :
— « Qu’est-ce qu’il y a ? Où court-on ? »
Sans un mot, il l’entraîna sur la chaussée que des centaines de personnes, insouciantes des voitures, traversaient en tous sens.
Un attroupement, qui grossissait à vue d’œil, s’était formé, devant un bureau de poste.
Sur le vitrage, un papier blanc venait d’être collé, de l’intérieur. Mais Jacques et Jenny se trouvaient à trop grande distance pour pouvoir lire. On entendait murmurer « Ça y est… Ça y est… » Ceux des premiers rangs demeuraient une minute, hébétés, le front levé vers l’affiche, qu’ils avaient l’air d’épeler, à grand effort d’attention. Puis ils se retournaient, l’œil morne, le visage suant et défait ; les uns, sans rien dire, sans regarder personne, se frayaient un passage et s’enfuyaient, le menton sur la poitrine ; d’autres, au contraire, les yeux embués, hochaient la tête, et s’en allaient comme à regret, quêtant des regards fraternels, et balbutiant des paroles étouffées qui ne trouvaient pas d’accueil.
Enfin, les deux jeunes gens purent approcher à leur tour. Sur la petite feuille rectangulaire, fixée au carreau par quatre pains à cacheter rosâtres, une écriture impersonnelle, appliquée, une écriture de femme, avait tracé ces trois lignes, sagement soulignées à la règle :
Jenny serrait contre son buste la main que Jacques avait glissée sous son bras. Lui, il restait immobile. Comme les autres, il pensait : « Ça y est. » Dans son cerveau, les pensées se succédaient, très vite. Il s’étonnait, malgré tout, de souffrir si peu. N’eût été ce tocsin qui, de seconde en seconde, lui martelait le cerveau, peut-être même eût-il ressenti une sorte de détente nerveuse : cette espèce de soulagement organique que lui apporterait tout à l’heure, sans doute, à la fin de cette journée orageuse, la première goutte de pluie… Apaisement factice, qui ne dura qu’un instant. Comme un blessé qui, d’abord, n’a pas senti le coup, mais dont la plaie s’ouvre soudain et saigne, une douleur aiguë le pénétra ; et Jenny perçut un soupir rauque, entre les dents contractées.
— « Jacques… »
Il ne voulait pas parler. Il se laissa emmener par elle, hors du rassemblement. Des chaises, des tables de bistrot encombraient le trottoir. Ils s’assirent, en silence. Par-dessus les têtes pressées et dont le flot se renouvelait sans cesse, ils apercevaient, sur le vitrage, l’affiche blanche, dont ils ne pouvaient détourner les yeux.
Ainsi, pendant des semaines, il avait vécu, sans douter un seul jour du triomphe de la justice, de la vérité humaine, de l’amour ; non pas comme un illuminé qui souhaite un miracle, mais comme un physicien qui attend la conclusion d’une expérience infaillible — et tout s’écroulait… Honte ! Une rage froide, méprisante, lui serrait la gorge. Jamais il ne s’était senti aussi mortifié. Pas tant révolté ni découragé, que confondu et humilié : humilié par l’atrophie de la volonté populaire, par l’incurable médiocrité de l’homme, par l’impuissance de la raison !… « Et moi ? » se dit-il. « Que faire maintenant ? » Dans un éclair de conscience, il plongeait en lui-même, au plus dense de sa solitude. Il y cherchait une réponse, un mot d’ordre, une direction. En vain. Et il ne pouvait se défendre d’une sorte de panique devant sa propre incertitude.
Jenny respectait son silence. Elle regardait autour d’elle, avec une curiosité mêlée d’effroi. Elle réalisait assez mal ce qu’était la mobilisation, ce qu’était la guerre. Elle avait aussitôt pensé à sa mère, à Daniel ; à Jacques surtout. Mais, faute d’imagination, les dangers que couraient tous ces êtres chers ne lui apparaissaient pas nettement.
Comme un écho aux anxiétés de Jacques, elle dit, à mi-voix :
— « Qu’est-ce que vous allez faire ? »
La voix était calme et ferme. Il prit le temps de penser : « Comme elle est bien, dans tout ça… »
Mais il n’avait pas le courage de répondre. Il détourna les yeux, en s’épongeant le front.
— « Allons tout de même à la gare », fit-il, en se levant.
Tout l’après-midi, tassée dans sa bergère, près du téléphone, Anne avait espéré en vain un message d’Antoine. Vingt fois, elle avait failli décrocher le récepteur. Elle était à bout de nerfs ; mais résolue à attendre, à ne pas appeler la première. Un journal déplié traînait à ses pieds. Elle l’avait parcouru avec exaspération. Que lui importaient ces histoires, et l’Autriche, et la Russie, et l’Allemagne ?… Repliée sur elle-même comme une maniaque, elle ne cessait d’imaginer la scène qu’elle aurait avec Antoine, chez eux, dans leur chambre de l’avenue de Wagram, ajoutant sans cesse de nouveaux détails, de nouvelles répliques, des reproches de plus en plus blessants et qui soulageraient un instant sa rancune. Puis elle oubliait tout à coup sa colère, elle lui demandait pardon, l’entourait de ses bras, l’entraînait vers le lit…