Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Je vous remercie, James. Dites-lui que c'est non. »
Il n'écoutait pas ; il priait pour elle.
— « Que Christ règne sur votre cœur », murmura-t-il, en s'éloignant sans la regarder.
Lorsqu'elle revint dans le salon où Antoine, regardant autour de lui, songeait à sa première visite, Mme de Fontanin dut faire effort pour refouler son agitation.
— « Comme c'est gentil d'avoir accompagné votre frère », s'écria-t-elle, forçant un peu sa bienvenue. « Asseyez-vous là. » Elle désignait à Antoine un siège auprès d'elle. « Nous ferons bien aujourd'hui de ne pas compter sur les jeunes pour nous tenir compagnie… »
Daniel avait en effet passé son bras sous celui de Jacques et l'entraînait vers la chambre. Ils étaient de même taille maintenant. Daniel ne s'attendait pas à trouver son ami si transformé : son amitié en était affermie, et plus pressant son désir de confidence. Dès qu'ils furent seuls, sa figure s'anima, prit une expression mystérieuse :
— « D'abord que je te prévienne : tu vas la voir : c'est une cousine qui habite avec nous. Elle est… divine ! » Surprit-il un léger embarras dans l'attitude de Jacques ? Fut-il troublé par un scrupule tardif ? « Mais parlons de toi », fit-il avec un sourire aimable ; il gardait jusque dans la camaraderie une courtoisie un peu cérémonieuse. « Depuis un an, pense donc ! » Et comme Jacques se taisait : « Oh, rien encore », reprit-il en se penchant. « Mais j'ai bon espoir. »
Jacques fut gêné par l'insistance du coup d'œil, par le timbre de la voix. Il s'apercevait enfin que Daniel n'était pas tout à fait comme avant, mais il n'eût su dire en quoi. Ses traits étaient restés les mêmes ; peut-être l'ovale du visage s'était-il allongé ; mais la bouche avait toujours la même circonflexion compliquée, mieux accusée encore par le liséré de la moustache ; et il avait conservé la même façon de sourire d'un seul côté, qui dérangeait brusquement l'ordonnance des lignes et découvrait les dents du haut, à gauche ; peut-être ses yeux brillaient-ils d'un éclat moins pur ; peut-être ses sourcils obéissaient-ils davantage à cette tension vers les tempes, qui donnait au regard une douceur glissante ; et peut-être aussi laissait-il percer dans sa voix, dans ses manières, une sorte de désinvolture qu'il ne se fût pas permise jadis ?
Jacques examinait Daniel sans songer à lui répondre ; et, à cause peut-être de cette nonchalance impertinente qui l'agaçait et le séduisait en même temps, il se sentit tout à coup porté vers son ami par un retour de cette tendresse passionnée qu'il éprouvait au lycée ; il en eut les larmes aux yeux.
— « Eh bien, voyons, depuis un an ? Raconte ! » s'écria Daniel qui ne tenait pas en place, et qui s'assit pour se contraindre à l'attention.
Son attitude décelait l'affection la plus vraie ; cependant Jacques y perçut une application qui le paralysa. Il commença néanmoins à parler de son séjour au pénitencier. Il retombait, sans le vouloir précisément, dans les mêmes clichés littéraires qu'il avait essayés sur Lisbeth ; une espèce de pudeur l'empêchait de raconter nûment ce qu'avait été là-bas sa vie de chaque jour.
— « Mais pourquoi m'écrivais-tu si peu ? » Jacques éluda la véritable raison, qui était de mettre son père à l'abri de toute critique malveillante ; ce qui ne l'empêchait d'ailleurs pas, quant à lui, de désapprouver M. Thibault en tout.
— « La solitude, tu sais, ça vous change », expliqua-t-il après une pause ; et rien que d'y songer mit sur son visage une expression de stupeur. « On devient indifférent à tout. Il y a aussi comme une peur vague qui ne vous quitte pas. On fait des gestes, mais sans penser à rien. À la longue, on ne sait presque plus qui on est, on ne sait même plus bien si on existe. On finirait par en mourir, tu sais… Ou par devenir fou », ajouta-t-il en fixant devant lui un regard interrogateur. Il frémit imperceptiblement, et, changeant de ton, conta la visite d'Antoine à Crouy.
Daniel l'écoutait sans l'interrompre. Mais dès qu'il vit que la confession de Jacques se terminait, sa physionomie se ranima.
— « Je ne t'ai même pas dit son nom », lança-t-il : « Nicole. Tu aimes ? »
— « Beaucoup », dit Jacques, qui, pour la première fois, réfléchissait au prénom de Lisbeth.
— « Un nom qui lui va. Je trouve. Tu verras. Pas jolie, jolie, si tu veux. Mais plus que jolie : fraîche, pleine de vie, des yeux ! » Il hésita : « Appétissante, tu comprends ? »
Jacques évita son regard. Lui aussi eût souhaité parler à cœur ouvert de son amour ; c'est pour cela qu'il était venu. Mais, dès les premières confidences de Daniel, il s'était senti mal à l'aise ; et maintenant encore il l'écoutait les yeux baissés, avec un sentiment de contrainte, presque de honte.
— « Ce matin », narrait Daniel, réprimant mal son entrain, « maman et Jenny étaient sorties de bonne heure ; alors nous étions seuls à prendre le thé, Nicole et moi. Seuls dans l'appartement. Elle n'était pas habillée encore. C'était exquis. Je l'ai suivie dans la chambre de Jenny, où elle couche. Alors, mon cher, cette chambre, ce lit de jeune fille… Je l'ai saisie dans mes bras. Un instant. Elle s'est débattue, mais elle riait. Ce qu'elle est souple ! Alors elle s'est sauvée, elle s'est enfermée dans la chambre de maman, elle n'a jamais voulu ouvrir… Je te raconte ça, c'est idiot », reprit-il en se levant. Il voulut sourire, mais ses lèvres restaient crispées.
— « Tu veux l'épouser ? » demanda Jacques.
— « Moi ? »
Jacques eut une impression pénible, comme s'il eût essuyé une offense. De minute en minute son ami lui devenait étranger. Un regard curieux, un peu moqueur, dont Daniel l'enveloppa, acheva de le glacer.
— « Mais toi ? » questionna Daniel, en se rapprochant. « D'après ta lettre, toi aussi, tu… »
Jacques, les yeux toujours baissés, secoua la tête. Il semblait dire : « Non, c'est fini, de moi tu ne sauras rien. » D'ailleurs, sans même attendre de réponse, Daniel venait de se lever. Un bruit de voix jeunes arrivait jusqu'à eux.
— « Tu me raconteras… Les voilà, viens ! » Il jeta un regard vers la glace, redressa la tête et s'élança dans le couloir.
— « Mes enfants », appelait Mme de Fontanin, « si vous voulez goûter… »
Le thé était servi dans la salle à manger.
Dès la porte, Jacques, le cœur battant, aperçut deux jeunes filles près de la table. Elles avaient encore leurs chapeaux, leurs gants, et le teint avivé par la promenade. Jenny vint au-devant de Daniel et se pendit à son bras. Il ne parut pas y prendre garde, et, poussant Jacques vers Nicole, fit les présentations avec une aisance enjouée. Jacques sentit glisser sur lui la curiosité de Nicole, et peser le regard investigateur de Jenny ; il détourna les yeux vers Mme de Fontanin qui, debout près d'Antoine dans la porte du salon, achevait une conversation commencée :
— « … inculquer aux enfants », disait-elle en souriant avec mélancolie, « qu'il n'y a rien de plus précieux que la vie, et qu'elle est incroyablement courte. »
Il y avait longtemps que Jacques ne s'était trouvé au milieu de personnes étrangères, et ce spectacle le passionnait au point de lui enlever toute sa timidité. Jenny lui parut petite et plutôt laide, tant Nicole avait d'élégance naturelle et d'éclat. En ce moment elle causait avec Daniel et riait. Jacques ne distinguait pas leurs paroles. Elle levait sans cesse les sourcils en signe d'étonnement et de joie. Ses yeux, d'un gris-bleu ardoisé, peu profonds, trop écartés et peut-être trop ronds, mais lumineux et gais, entretenaient un perpétuel renouvellement de vie sur son visage blanc et blond, tout en chair, qu'alourdissait une épaisse natte, roulée en couronne autour de sa tête. Elle avait une façon de se tenir un peu penchée en avant, qui lui donnait toujours l'air d'accourir vers un ami, d'offrir à tout venant la vivacité animale de son sourire. Jacques, en la dévisageant, revenait malgré lui au mot de Daniel qui lui avait si fort déplu : appétissante… Elle se sentit examinée et perdit aussitôt de son naturel, en l'exagérant.