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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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La pauvre femme secoua la tête :

— « Vous ne le connaissez pas, James », murmura-t-elle. « L'air est irrespirable autour de lui. Partout il apporte le mal. Il détruirait de nouveau notre bonheur. Il contaminerait les enfants. »

— « Quand Christ a touché la plaie du léprosé avec sa main, ce n'est pas la main du Christ qui est devenue épidémique, mais le léprosé qui a été nettoyé. »

— « Vous dites que je l'aime, non, ce n'est pas vrai ! Je le connais trop bien maintenant. Je sais ce que valent ses promesses. J'ai pardonné trop souvent. »

— « Quand Pierre demande à Christ combien il devra pardonner son frère : Faut-il jusqu'à sept fois ? Alors Christ répond : Qu'est-ce que c'est, jusqu'à sept fois. Moi je dis jusqu'à soixante et dix fois sept fois. »

— « Je vous dis que vous ne le connaissez pas, James ! »

— « Qui donc peut penser : Je connais mon frère ? Christ a dit : Je ne juge aucun. Et moi, Gregory, je dis : Celui qui vit une vie de péché sans être trouble et malheureux dans son cœur, c'est parce qu'il est encore loin de l'heure de vérité ; mais il est bien près de l'heure de vérité, celui qui pleure parce que sa vie est dans le péché. Je vous dis, il regrette, il avait la face du Juste. »

— « Vous ne savez pas tout, James. Demandez-lui ce qu'il a fait quand cette femme a dû fuir en Belgique pour échapper aux créanciers qui la traquaient. Elle était partie avec un autre ; il a tout quitté pour les suivre et consenti à toutes les compromissions. Il a tenu pendant deux mois une place de contrôleur dans le théâtre où elle chantait ! Je vous dis que c'est une honte. Elle continuait à vivre avec son violoniste, il acceptait tout, il dînait chez eux, il venait faire de la musique avec l'amant de sa maîtresse. La face du Juste ! Vous ne le comprenez pas. Aujourd'hui, il est à Paris, repentant, il dit qu'il a quitté cette femme, qu'il ne veut plus la revoir. Pourquoi donc alors paye-t-il ses dettes, si ce n'est pour se l'attacher à nouveau ? Car il désintéresse un à un les créanciers de Noémie. Oui, voilà pourquoi il est à Paris ! Avec quel argent ? Le mien, celui de ses enfants. Tenez, voici trois semaines, savez-vous ce qu'il a fait ? Il a hypothéqué notre propriété de Maisons-Laffitte pour jeter vingt-cinq mille francs à un créancier de Noémie qui perdait patience ! »

Elle baissa le front ; elle ne disait pas tout. Elle se souvenait de cette convocation chez le notaire, à laquelle elle s'était rendue sans méfiance, et où elle avait trouvé Jérôme à la porte, qui l'attendait. Il avait besoin de sa procuration pour l'hypothèque, parce que la propriété lui appartenait à elle, par héritage. Il l'avait implorée, prétextant qu'il était sans le sou, acculé au suicide ; et il faisait, sur le trottoir, le geste de retourner ses poches. Elle avait cédé, presque sans lutte ; elle l'avait accompagné chez le notaire, pour qu'il cessât de la harceler ainsi, en pleine rue — et aussi parce qu'elle était elle-même à court d'argent, et qu'il lui avait promis de prélever sur la somme quelques billets de mille francs, dont elle avait besoin pour vivre six mois, en attendant le règlement des comptes après le divorce.

— « Je vous répète que vous ne le connaissez pas, James. Il vous jure que tout est changé, qu'il désire vivre près de nous ? Si je vous apprenais qu'avant-hier, lorsqu'il est venu déposer en bas son cadeau pour l'anniversaire de Jenny, il avait laissé, à cent mètres de notre porte, une voiture… dans laquelle il n'était pas venu seul ! » Elle frissonna ; elle revit soudain, sur le banc du quai des Tuileries, Jérôme et cette petite ouvrière en noir, qui pleurait. Elle se leva : « Voilà l'homme qu'il est », cria-t-elle : « tout sens moral est chez lui à ce point aboli, qu'il se fait accompagner par une maîtresse de rencontre le jour où il va souhaiter la fête de sa fille ! Et vous dites que je l'aime encore, non, ce n'est pas vrai ! » Elle s'était redressée ; elle semblait vraiment, à ce moment-là, le haïr.

Gregory la considéra sévèrement :

— « Vous n'êtes pas dans la vérité », dit-il. « Même en pensée, devons-nous rendre mal pour mal ? L'Esprit est tout. Le Matériel est esclave du Spirituel. Christ a dit… » Les aboiements de Puce lui coupèrent la parole. « Voilà votre damné barbu docteur ! » grommela-t-il, avec une grimace. Il courut reprendre sa chaise, et s'assit.

La porte s'ouvrit en effet. C'était Antoine, que suivaient Jacques et Daniel.

Il entrait de son pas résolu, ayant accepté les conséquences de cette visite. La lumière des fenêtres ouvertes frappait en plein son visage ; ses cheveux, sa barbe formaient une masse sombre ; tout l'éclat du jour se concentrait sur le rectangle blanc du front, auquel il prêtait le rayonnement du génie ; et, bien qu'il fût de taille moyenne, il eut un instant l'air grand. Mme de Fontanin le regardait venir, et toute sa sympathie réveillée se dilatait soudain. Tandis qu'il s'inclinait devant elle et qu'elle lui prenait les mains, il reconnut Gregory, et fut mécontent de le trouver là. Le pasteur lui fit, de sa place, un signe de tête cavalier.

Jacques, à l'écart, examinait curieusement l'étrange bonhomme ; et Gregory, à califourchon sur sa chaise, le menton sur ses bras croisés, le nez rouge, la bouche grimaçant un incompréhensible sourire, contemplait les jeunes gens avec bonhomie. À ce moment, Mme de Fontanin s'approcha de Jacques, et l'expression de ses yeux était si affectueuse, qu'il se souvint du soir où elle l'avait tenu pleurant dans ses bras. Elle-même y songeait, car elle s'écria :

— « Il a tellement grandi que je n'oserai plus… » ; et comme, ce disant, elle l'embrassait, elle se mit à rire avec un rien de coquetterie : « C'est vrai que je suis une maman ; et vous êtes un peu comme le frère de mon Daniel… » Mais elle vit que Gregory s'était levé et qu'il s'apprêtait à partir : « Vous ne vous en allez pas, James ? »

— « Pardonnez-moi », fit-il, « maintenant je dois quitter. » Il serra vigoureusement les mains des deux frères, et vint à elle.

— « Encore un mot », lui dit Mme de Fontanin, en l'accompagnant hors de la pièce. « Répondez-moi franchement. Après ce que je vous ai appris, pensez-vous encore que Jérôme soit digne de reprendre sa place auprès de nous ? » Elle l'interrogeait des yeux. « Pesez votre réponse, James. Si vous me dites : “Pardonnez”, — je pardonnerai. »

Il se taisait ; son regard, son visage exprimaient cette universelle pitié où se complaisent ceux qui croient être en possession de la Vérité. Il crut voir comme une lueur d'espérance passer dans les yeux de Mme de Fontanin. Ce n'était pas ce pardon-là que Christ désirait d'elle. Il détourna la tête, et fit entendre un ricanement réprobateur.

Elle le prit alors par le bras et fit mine de le congédier affectueusement :

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