Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Ne disposant que de rares informations sur l’hérésie, les historiens estiment que « le facteur juif ne joua pas, en l’occurrence, de rôle particulier, se limitant à quelques rites5 » ; ou encore, qu’on « ne relève pas, dans leur foi [la foi des judaïsants], la marque des croyances juives6 ». Les fondements de l’hérésie judaïsante peuvent être résumés ainsi : rejet de la vie monastique et de la hiérarchie ecclésiastique ; refus de se prosterner devant les icônes ; négation du mystère de la communion, de la Trinité et du caractère divin de Jésus-Christ.
L’hérésie se répand d’abord en secret, les hérétiques continuant d’observer tous les rites orthodoxes. En 1480, Ivan III ramène de Novgorod, en qualité d’« érudits », deux prêtres qu’il juge fort sympathiques et qui appartiennent aux « judaïsants ». Occupant les fonctions importantes de protopopes des cathédrales de l’Assomption et de Saint-Michel-Archange au Kremlin, ils se livrent à une propagande active de leurs idées et font, à Moscou, d’innombrables émules. Parmi ces derniers, le favori du grand-prince, Fiodor Kouritsyne, que l’on tient pour le premier ministre russe des Affaires étrangères. Diplomate de talent, Fiodor Kouritsyne voyage beaucoup et est ouvert aux idées nouvelles. On lui attribue l’Histoire de Dracula, écrite alors qu’il était ambassadeur en Hongrie et en Moldavie. Des membres du clergé rallient également les hérétiques. Ivan III n’ignore pas les thèses des « judaïsants », qu’il considère avec bienveillance. On imagine que les critiques exprimées contre la hiérarchie ecclésiastique et les biens des monastères ne peuvent que susciter son approbation.
L’hérésie est officiellement révélée à Novgorod, en 1487. La chronique rapporte que quelques prêtres pris de boisson « se mirent à blasphémer contre la foi orthodoxe ». Le fait parvient aux oreilles de l’archevêque Gennade, qui mène une enquête et déclare la guerre aux hérétiques. En 1488, Gennade parvient, non sans difficulté et contre l’avis du grand-prince et du métropolite, à persuader les évêques de réunir un concile pour condamner l’hérésie et bannir ceux qui refuseront d’abjurer.
La diffusion de l’hérésie n’est stoppée que pour peu de temps. Les efforts inlassablement déployés par Gennade débouchent, en 1491, sur un nouveau concile : cette fois, les « judaïsants » les plus connus des milieux ecclésiastiques sont anathémisés et condamnés à la prison. Gennade, il est vrai, n’obtient pas la peine capitale, mais, ayant entendu parler de l’Inquisition récemment instaurée en Espagne, il organise à Novgorod une sorte d’autodafé. Ces mesures n’arrêtent pas les hérétiques. Le mouvement prend d’autant plus d’ampleur que, selon le calendrier orthodoxe, l’an 1492 sera celui de la fin du monde : il clôt, en effet, les sept mille années dévolues à l’existence du monde (depuis sa création, en 5508). Le courant apocalyptique, l’attente de la fin de l’histoire suscitent un intérêt pour l’astrologie (« le charme de la loi des étoiles », comme on désigne alors la tentation de se passionner pour les astres), et les prophéties. À côté d’intérêts très concrets, l’effervescence des esprits est un terrain d’élection pour le mouvement des judaïsants.
Ennemi numéro un de l’hérésie, Gennade appelle à la rescousse le supérieur du monastère de Volokolamsk – qui dépend de l’évêché de Novgorod –, Joseph de Volok (1439-1515). Appelant les autorités laïques à persécuter sans pitié les hérétiques, les prêches de Joseph de Volok se heurtent à l’opposition d’un moine de Saint-Cyrille de Bieloozero, Nil de la Sora (né vers 1433 et mort en 1508), et de ses disciples, connus sous le nom de « starets (sages) d’Outre-Volga ». La lutte contre les hérétiques se transforme en l’une des querelles politiques majeures de l’histoire de la Rus, au cours de laquelle s’élaborent la conception du pouvoir du souverain moscovite et l’attitude envers la pensée dissidente, et la pensée en général. Seul à garder, dans la littérature russe ancienne, le titre de « grand starets », Nil de la Sora s’élève énergiquement contre les possessions des monastères, considérant que les biens matériels corrompent les moines. Nil de la Sora et ses disciples prônent le dénuement comme grand principe spirituel de la vie monastique. Le conflit opposant « thésauriseurs » – comme on appelle les « joséphiens », partisans de Joseph de Volok – et « non-thésauriseurs », est aussi d’ordre politique : la cour du grand-prince y est en effet impliquée. L’issue de la lutte est finalement déterminée, non par le jeu des idées, mais par une décision d’Ivan III. Longtemps, nous l’avons dit, le grand-prince considère les « judaïsants » avec bienveillance : l’affaiblissement des monastères, la réduction de leurs possessions entrent dans ses projets étatiques. La belle-fille d’Ivan elle-même, Elena, éprouve quelque sympathie à leur endroit ; or, Elena est la veuve du fils qu’Ivan, un temps, avait pris pour co-souverain. Après la mort de ce dernier, son autre fils, Dmitri, devient l’héritier en titre. La situation se complique après le remariage d’Ivan et la naissance d’un fils de Sophie, Vassili. Les boïars, adversaires des monastères où leurs paysans cherchent fréquemment refuge, soutiennent le premier héritier. De plus, Sophie, avec sa cour étrangère, n’est guère populaire.
En 1498, Ivan III fait un choix et décide de couronner son aîné, Dmitri, « de son vivant même et après, grand-prince de Vladimir, Moscou et Novgorod ». Pour les hérétiques, cela signifie la fin des persécutions. Mais Sophie réussit à dissuader son époux ; bientôt, les partisans d’Elena tombent en disgrâce, certains sont exécutés, d’autres contraints de recevoir la tonsure. En 1502, Elena et Dmitri sont jetés en prison, et Vassili déclaré héritier du trône. « Ne suis-je pas libre de disposer du sort de mon petit-fils et de mes enfants ? J’accorderai la couronne à celui de mon choix », déclare Ivan III. Ce revirement a aussitôt des conséquences politiques : au concile de 1503, le grand-prince renonce au projet de séculariser les domaines des monastères ; à celui de 1504, les hérétiques sont anathémisés, certains montent même au bûcher, les uns à Moscou – parmi eux, le propre frère de Fiodor Kouritsyne, défunt à l’époque –, d’autres à Novgorod. Beaucoup sont emprisonnés ou cloîtrés.
La défaite des « judaïsants », conséquence de la décision du grand-prince de renoncer à son projet, trop audacieux et radical, de séculariser les biens des monastères, tout en préservant et en renforçant son pouvoir sur l’Église (les nominations aux fonctions ecclésiastiques dépendent désormais de lui, et le Prikaze – ministère – du palais contrôle l’administration des monastères et des évêchés) marque aussi la défaite des « non-thésauriseurs » ; elle est, à l’inverse, une immense victoire pour l’idéologie prônée par les « joséphiens ». Historien du XIXe siècle, V. Jmakine, auteur d’un livre sur le métropolite Daniel, disciple de Joseph de Volok, définit la place occupée par le chef des « thésauriseurs » : « Il fut rallié par la plupart des érudits russes, ses contemporains. Il fut l’expression de l’esprit du temps, le porte-parole d’une immense partie du monde intellectuel russe. Doué d’un rare talent et d’exceptionnelles facultés qui, dans le contexte de l’époque, se développèrent dans un sens bien particulier, il eut pour caractéristique essentielle de refléter, plus nettement et radicalement que quiconque, les insuffisances du moment. Il rassembla et unifia les idées qui animaient la plupart des érudits russes7. »